‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 179 sur 504 · Liber Iheologix moralis, etc., Lyon · texte numérisé non relu

Liber Iheologix moralis, etc., Lyon

2. On peut voir, en examinant io pelil écrit intitulé Théologie morale des Jésuites (16-14, in-12), ce que ces amis ont fourni à Pascal : presque toute la matière des lettres IV-X est rama.'îsée dans les 40 ou 50 pages de celte terne et sèche compilation. Et M. Strowski a montré que d'autres écrits d".Arnauld avaient élé employé-s par Pascal : si biL-n que l'originalité des Provinciales n'est ni dans l'information ni dans OB argumculs, eiie n'en est jjas diminuée d'ailleurs.

les situations complexes, elle seule éclaire l'homme. Lesbloïciens moine en ont lait usage.

Et parmi les innombrables décisions des casuistes, taut-il ne relever (|ue le nombre — considérable encore, mais relativement restreint — des décisions immorales? Il est certain que Fespril général de la casuistique catholique tend à adoucir l'austérité ' la morale évangéli(|ue. Mais doil^on oublier que c'est là un il' expédients nécessaires |)ar lesquels s'est faite l'adaptation liu christianisme à son rôle de religion universelle, el que ces subtilités de procédure théologique qui aboutissent à tourner la bu par la considération des espèces, ont l'avantage de laisser théoriquement entier l'idéal chrétien? C'est comme un délicat et sensibi • appareil qui permet à l'Église de relever ou d'abaisser le niveau de ses commandements, pour obtenir à chaque moment des consciences la plus grande approximation réellement possible dans la poursuite de la perfection morale. Si l'admirable aspiration de quelcJ#os doux rêveurs a pu devenir la loi de sociétés immenses, c'est que la casuistique atransposé l'utopie irréalisable en préoepi • pratique, et ses décisions représentent souvent, en face de la folie ascétique, le ferme et naturel bon sens.

Sans insister plus qu'il ne convient, on ne peut cependant omettre de dire qu'il y avait dans les gros recueils des casuistes une floraison d'imagination subtile et romanesque, fort analogue à celle qui se révèle dans la composition des thèmes oratoires sur lesquels s'exerçaient les rhéteurs de l'empire romain, et que, tout en condamnant la bizarrerie immorale de ces jeux d'esprit, il ne faut pas pourtant en exagérer la conséquence. Il est vrai aussi que ces lourds bouquins, scolastiques presque toujours de style et de langue, étaient plus à l'usage des directeurs que des fidèles, el servaient plus à absoudre l'irréparable passé qu'à autoriser les fautes à faire. Et enfin, si l'on songe que la terre d'élection de la casuistique fut l'Espagne, et quelles conséquences temporelles y pouvait avoir, sous le régime de l'inquisition, un refus d'absolution entraînant l'exclusion des sacrements, on sera tenté d'excuser un peu l'intention des complaisants casuistes qui employaient leur esprit à « enlever les péchés du monde ».

J'admets donc qu'il y ait de l'injustice ou de l'excès dans les attaques de Pascal, et j'en fais la part aussi large (pic possible '. mais il reste qu'en gros il a fait une onivrc juste el salulaire^^Les raisons qui pouvaient atténuer en Espagne le relâchement de la morale religieuse n'existaient pas en France, et certains jésuites français avaient écrit déjà en notre langue, offrant à tous le libre usage de leur indulgence. L'indépendance et le haut essor de la raison laïque rendaient chez nous ces complaisances plus meur-

trières à la religion : entre les mains des casuisles, l'originale hauteur de la morale chrétienne s'amortissait, se fondait, s^aplanissait, et tendait à se mettre de niveau avec la mollesse équivoque de la morale mondaine.

Pascaletlo jansénisme ont rendu au christianisme sa raison d'cire, lorsqu'ils l'ont ramené à être un principe d'effort moral, lorsqu'ils ont remis dans le chemin de la vertu ses épines et ses ronces. Ils ont eu raison même absolument, en delrors de tout dogme, du seul point de vue de la conscience, lorsqu'ils ont rétabli la lutte incessante, obstinée contre l'instinct etrintérêt, l'inquiétude de tous les instants, comme les conditions de la moralité, et qu'aux décisionsdesdirecteurscomplaisantsils ontopposéleurrigorisme, l'obligation, dans tous les cas douteux, de choisir le parti le plus dur, et de décider contre régoïsine,par la seule raison qu"il est l'égoïsme. 11 y avait aussi quelque chosî d'inquiétant, de scandaleux même, dans l'opération logique qui lirait de la règle une pratique contraire à l'esprit de la règle : l'avantage de sauver la règle cédait j ici à linconvénient de blesser les consciences par l'équivoque tor- • tueuse et la subtilité hypocrite. C'est ce que sentirent les gens du monde qui, sans aucun goût jour l'ascétisme chrétien, applaudirent h la dénonciation de la morale facile : ils voulaient bien faire ce que les casuistes autorisaien t, se dispenser du jeûne, se battre !- en duel, cajoler les dames, prêter à intérêt; mais ils voyaient bien que ces choses-là ne s'autorisaient pas par les principes dont les casuisles les dérivaient. Quiconque aimait la franchise et lasincér,ilé, fut avec Pascal.

Kiifin les Provinciales furent un acte de bon goût, et comme de salubrité esthétique el littéraire : il était bon, au temps où la littérature profane allait se débarrasser du romanesque espagnol, de barrer la route aussi aux fantaisies extravagantes où l'imagination religieuse se complaisait de l'autre côté des Pyrénées. En écrivant ses pamphlets, Pascal.se faisait le défenseur deja raison __çlaâsi3^ dans le domaine de la religion.

Il y a un point où les adversaires de Pascal avaient raison : c'est quand ils l'accusaient de rire des choses saintes. Je n'ai pas besoin de dire que Pascal riait seulement des jésuites, et qu'il respectait la religion autant qu'aucun de ses adversaires, en la comprenant mieux. Cependant ceux-ci avaient plus raison qu'ils ne croyaient eux-mêmes. Pascal a frayé la voie à Voltaire : et voici comment. Une des réponses qu'on lui opposa notait le « ton cavalier » de sa polémique; disons l'accent la'ique. C'est un homme du monde qui parle aux gens du monde : une raison qui se communique à la 1. tison de tous. Voilà le danger. Il est le même que lorsque les Réformateurs avaient convié le peuple à examiner les

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Écritures ; ils ne [«'usaient pas non plus travailler au pndit de / l'irrt^lifiion. Pascal croit servir la vériti' <lii (".lirisl; il l'alTailiIit. (lar il la livre aux discussions des profanes. Il tii(« hors de rÉcoIe et de riOf^'lise les matières lln'olo^îiques; il piupose h la raison laïque de décider sur tel dogme, telle doctrine, enire tels et tels théologiens. D'autres appliqueront la in(''me ini'-thodc à tout le dogme, et poseront la question entre la raison elle-même et la foi. Pascal énumère les sottises des casuistes, et les confond par l'extravagance qu'y découvre le sens commun : d'autres étaleront les sottises des Pères, les sottises de la Bible, et ruineront la religion en l'opposant au sens commun. Pascal a fait tort à la religion, parce que toutes les poléniicfues violentes où les théologiens la donnent en spectacle au puliiic sont mauvaises pour elle; et il lui a fait tort plus qu'un autre, parce qu'il a employé à traiter des problèmes théologiques des armes toutes laïques, les seuls moyens et la seule autorité de la raison.

Mais c'est cela même qui fit le succès du livre, et qui en fait encore aujourd'hui la beauté supérieure. Ne parlant qu'à la raison, il a fondé solidement ses arguments sur des bases éternelles, sur les principes essentiels de la moralité et de rinlelligence humaines, sni- notre impérissable sens du vrai et du bien : il a dû pour cela Inonder ces questions théulogiques qu'il débattait, jusqu'à ce qu'il eill découvert le fond solide des lieux communs où la vie morale de l'homme est nécessairement comprise. Par là ce pamphlet est demeuré un des livres que lira toujours quiconque, chrétien ou non, cherchera sa règle de vie : il a réalisé celte loi des grandes (puvres d'art, de dépasser les circonstances contingentes qui lu ont donné l'être, et de revêtir un intérêt absolu, universel.

Toutes les sortes d'éloquence y sont renfermées, comme a dit Voltaire : vigueur de raisonnement, ou de passion, ironie délicate ou terrible. Villemain disait qu'il estimerait moins les Provinciales si elles avaient été écrites après les comédies de Molière : on comprendra ce jugement paradoxal, si l'on regarde avec ((uelle puissance expressive, quel sens du Ci)mi(iue,et (juel sur instinct «h^ la vie, sont dessinées les physionomies des ]H'rsounages que Pasc^^l introduit; deux pères jésuites surtout, subtils et naïfs, celui dont l'ample liguie occupe la scên»' de la .^^ à la iO*^ lettre, et celui <lont la vive esquisse illumine la 4'' Provinciale 11 y a là un art singulier de traduire les idées abstraites en actes, en gestes, en accents, en un mot une réelle force d'ima^^inaiiou dramatique.

Mais ce qu'il y a de plus admirable dans l'ieuvre, c'en est la simplicité, Vobjeclivilô : toute la personne de l'auteur s'efface de l'œuvre en la construisant; elle est toute ramassée dans l'expression, absente volontairement de la matière. Tout e^^l suhor-

donné à la dt-monslration que Tt-crivain veut faire : il n'applique son rare f^énie qu'a choisir les meilleurs moyens de l'opérer. Tout, ainsi, est argument, et tout est eflicace, véhémence et raillerie, logique abstraite et dramatique ima^'ination. Pour les règles, l'auteur n'en reçoit que de son sujet : et dans le mépris de la rhétorique il trouve le plus juste emploi et le maximum de puissance de tous les moyens de la rhétorique, qui, chez lui, sont reçus de la natuie des choses, qui partout sont les formes propres et nécessaires, partout aussi les formes simples et naturelles. Aussi, du coup, l'éloquence française égalc-t-elle la perfection souple et la sublimité aisée de l'éloquence attiquc : Démosthène est comparable, point du tout supérieur à Pascal.

Les Proviniialçs sont, dans notre prose, le premier chef-d'œuvre du goùtclassique. C'est une œuvre de raison, non seulement parce que l'objet en est une démonstration et la méthode une suite de raisonnemenls, mais surtout parce que, selon la raison, elle ne nous parle jamais (le sou auteur, toujours de son sujet, et parce qu'elle au ri caractère universel de vérité et de beauté. C'est une œuvre dait aussi, d'un art qui s'emploie à manifester uniquement la raison. Mettant à profit la grande leçon de Malherbe, Pascal a laborieusement, lentement, patiemment amené son ouvrage à être l'expression pure et parfaite de sa pensée : il ne s'est pas contenté du premier effort de sa nature, si richement douée. Ayant dû improviser à peu près les trois premières lettres, dès qu'il peut, il travaille, il corrige : il refait, dit-on, treize fois la 18" lettre; et par un mot profond, il s'excuse de n'avoir pas fait la ItJe plus courte faute de loisir. Son idéal est de trouver les voies les plus rapides, les moins pénibles, et les plus sûres de la persuasion : il compose rigoureusement, il donne à ces discussions la rigueur et la clarté d'une démonstration scientifique. Il évite toutes les déperditionsde forces : tout ce qui n'est pas nécessaire est inutile. 11 choisit ses mots avec un sens si juste de leur propriété, de leur efficacité, qu'après 250 ans, il n'y a pas une page pour ainsi dire de son œuvre, dont l'énergie se soit dissipée, ou dont la couleur se soit altérée.

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