LES PENSÉES
Pascal n'avait pu terminer son Apolo<ji.i! de la RtAigion chrétienne : les fragments qu'il avait rédigés furent publiés en 1670 par MM. de Pnrt-Hoyal, assez inexactement, avec toute sorte de retranchements et de corrections, mais en somme de la seule façon qui pût en ce temps-là faire passer effaire goûter l'ouvrage. Le texte authentique des Pensées- d. été signal4-«n 1843 par Victor Cousin, et souvent publié depuis.
Lanson. — Histoire do la I.ittpratne française. I 6
464 LA l'REMIÈRK GÉNÉRATION DKS GRANDS ÇLASSIOLKS
I,e plan que Pascal se proposait de suivre est connu dans ses {grandes lignes, d'abord par la Prcf'aw de l'édilion de 1070, où Etienne iV-rior l'expose tel (pie son oncle l'avait développé devant qiiolqnos amis vers IfiiiH ou I60O ', puis ])ar certains Trapinenls qui s(> rapportent à l'ordre et aux divisions du livre. Voici la plus , importante de ces notes :
« Les hommes ont mépris pour la religion, ils en ont haine el peur qu'elle soit vraie. Pour guérir cela, il faut commencer par montrer que la religion n'est point contraire à la raison; ensuite, qu'elle est vénérable, en donner respect; la rendre ensuite aimable, faire souhaiter aux bons quelle fût vraie, et puis mon ;icr qu'elle est vraie. — Vénérable, en ce qu'elle a bien connu l'homme; aimable, parce qu'elle promet le bien (éd. llavel, art. xxiv, 26;.
Si nous combinons ces indications avec le plan d'Élienne F'érier, qui ne détache pas nettement la l''" et la 3" des parties distinguées par Pascal, mais les indique pourtant, voici comment nous nou: représenterons le dessein de Pascal.
\° La religion n'est pas contraire à la raison. — Celte partie est une prt'paration, pour disposer le lecteur à ne point mépriser par préjugé la religion, pour lui faire comprendre qu'il se pourrait qu'elle fût logiquement défendable, pratiquement ellicace. Après le discours contre lindilTérence des athées (art. IX), qui vaut comme nue introduction générale de l'ouvrage, Pascal exposait sa thèsejle l'impuissance de la raison, incapable de savoir fout, et de rien savoir certainement, réduite à juger des « apparences du milieu des choses » (les deux infinis, art. 1). La foi est un moyen supérieur de connaissance : elle s'exerce au delà, des limiles où la raison s'arrête (distinction de la ra'ison et du sentiment ou du cœur). Mais (piand cela ne serait point, (|uand aucun nioveti ne s'olfrirail à riiomme de parvenir jusqu'à Difu, par la raison ou par toute autre voie, dans l'absolue impossil)ilité de savoir, il n'en faudrait pas moins faire comme si on savait. Car, selon le calcul des probabilités, on a avantage <à parier que la religion est vraie, à régler sa vie comme si elle était TTraie. En vivant chrétiennement on risque infiniment peu, quelques années de plaisir mêlé, pour gagner l'infini, la joie éternelle. Il faut donc vivre en chrétien. M lii di-sitx!!^ de croire n'est pas croire ; on ne croit pas à volouté; .11 ■faut la grâce. Lu attendant qu'oïï l'ail, et qu'on croie, "on se pré- ; parera à la recevoir et à ci'oirc : onj^liera In machine, on ira ù la messe, on s'abélira. On disposera le corps, V automaie, ^ûe façon que
1. On mieux encore le plan exposé par F''illeau el La Cliaisc dans le projet primitif tic fVe/'rtft'donl la famille de Pascal ne vnuhit pas. Élienno Périor n'a fait que resserrer le développement de M. de laCImisu. Un trouve ce discours dans l'édition d-^s Pi'n.ic'er Je I.yoïi. 1C)87, in-19, el m.'me déjà dan» l'od. Desproz, Paris. tfi73. •
-os habHudes ne fassent pas obstacle aux mouvements de l'âme, i|uaiul la grâce l'inclinera '.
Ces discours montrent qu'il peut y avoir un moyen de savoir et des raisons d'agir comme si on savait. La religion n'est donc plus une absurdité à dédaigner. Fascal entamera donc ses démonstrations, sur d'être au moins suivi.
2" La religion est vi'nérable, parce qu'elle a bien connu lliomme. Pascal peindra à l'homme sa grandeur et sa bassesse, ses avantages et ses l'aiblesses, toutes les conlrariétér. étonnantes qui se trouvent dans sa nature. Il lui donnera airisi la curiosité,. s'<7 a tant soit peu de raison, de connaître d'où vient cette étrange disproportion de sa nature; et pour résoudre celte énigme, il l'adressera aux philosophies - et aux religions, dont il montrera la vanité, la faiblesse et l'impuissance. Il Ini fera lemarquer ensuite le peuple juif, et ce livre, qui est son histoire, sa loi, sa religion : là l'homme trouvera le récit de la chute d'Adam; et cette idée d'une nature d'abord excellente, puis déchue par le péché, illuminera les contradictions qu'on aura d'abord relevées. La religion chrétienne héritière de la loi juive, se présentera donc comme une hypothèse, telle qu'en emploient les sciences, qui tire sa probabilité de son adaptation aux faits constatés. Seule de toutes les doctrines philosophiques et religieuses, la doctrine de la chute explique le contraste incompréhensible de grandeur et de bassesse, qui est le trait caractéristique de la nature humaine. Elle a de plus l'avantage d'ofl'rir la seule idée de Dieu, et du culte dû à Dieu, qui soit capable de contenter la raison. La religion donc qui propose cela, (^ui a bien connu l'homme et bien parlé de Dieu, si elle n'est pas vraie encore, mérite du moins d'être pi'ise au sérieux, et respectée.
3" La religion est aimable, parce qu'elle promet le vrai bien. L'homme a naturellement le désir du bonheur. Or la religion chrétienne est une religian d'amour. Jésus-Christ est rédempteur, réparateur : à la nature déchue et misérable, il apporte le salut, le pardon. Les élus sont destinés à la joie éternelle.
Voilà un bien pur, complet, impérissable, tel donc que la raison l'exige pour s'y attacher : incapable de manquer, incapable de lasser.
4» Mais ces deux arguments sont des arguments indirects, qui rendent la religion probable et font désirer de la trouver vraie. 11 idut montrer enfin que la religion est vraie, au sens rigoureux du mot, par des preuves directes et intrinsèques. Pascal étudiera' la i^ible, fera valoir que seuls les Juifs ont conçu Dieu dignement, établira la vérité des livres saints et du livre de Moïse en particu-
I. Je n'oserais afûrmer que ce morceau du piui ail été conçu el rédigé pour entrer d.ins VApotof/ie.
■î. A la sloiciettiie>^dugmalique, et à 1 épicurienne, sceptique.
ii.r. LA l'KKMlÈRK OÉNEKATIUN DES GRANDS CLASSIUL'ES.
lier, la vérité des miracles de l'Anoieii Tealament, prouvera la mission de Jésus-Cluisl par les fiijuns de la Bible et par It-s prophéties. |)uis par la persoiuie nuMiie, les miracles, les doclrioe^. la vie du Hédenii»leur: enliii il montrera dans la vie et les mii.i des des Apôtres, dans la composiliou cl le style îles Kvanyiles, ilans l'histoire des saints et des martyrs, et dans tout le détail d>lélablisseinenl du christianisme, les marques évidentes de la divi iiité de notre religion. En poursuivant ces éludes, deux idées dominent Targumenlation de Pascal : 1" Credo iiuin abnurdum : la leligion, essentiellemenl, est choquante, absurde pour Fâ raison, et pourtant elle s'est établie : donc son établissen)ent est preuve de sa divinité. Des hommes l'auraieiil faite plus vraisemblable, ne lut ce que pour pouvoir l'accréditer. "2" Dcus abscondilus : il est eaaenliei à la religion qu'elle soit incomprêliensible, incertaine . sinon, si tout le monde la comprend, en aperroil la vérité et la divinité, tout le monde y croira, et tout le monde sera sauve. Or, jjar hypothèse, Dieu ne veut se montrer ijuà ses élus; il se dérobe à ceux qu'il damne, pour les damner de ne l'avoir point vu. Ces deux idées sont les moyens par où toutes les objections qu'on peut taire à Pascal sont réduites eu arguments à l'appui de sa thèse. Et ainsi s'achève le dessein qu'il avait de monlrcr que la religion chrétienne a autant de marques de certitude et d'évidence que les choses qui sont reçues dans le monde pour les plus indubilaldes. On a embrouillé à plaisir le dessein de Pascal, et Vnn y a cherché des dil'licultés, des contradictions qui n'y sont pas. Comment peut-il mépriser l'infirmité de la raison, et soumettre à la raison les preuves de la religion? Mais dans la première partie, Pascal établit seulement l'impuissance transcendantale et métaphysique de la raison, qui ne donne qu'une certitude imparfaite dans un ilomaine restreint; dans la seconde partie, Pascal parle des causes multiples qui, dans son domame même, font errer souvent la raison , mais il sait le remède, et les règles par lesquelles on est assuré de l'aire un bon usage de sa raison, il dit (jue le pijrrkonismc isl le rrai, mais il ne dit pas que le dogmatisme soit faux, bien au lonlraire : le <logmatisme aussi est le viai. El puis le pyrrhonisme lient le dogmatisme en échec précisément sur une question (jui dépasse la portée restreinte de la raison, sur une question d'essence et d'origine, sur celle de savoir pourquoi rhonime est ce qu'il est il celle question la révélation seule répond l'ascal, après cela, a donc bien le droit de s'adresser dans la tpialrième partie à la laison, et de lui proposer des pr» 7/ ces, qui fouriiiiont une évidence pareille, égale, et non supérieure, à celte que l'homme obtient parj ses méthodes humaines dans toutes les paities de ses sciences. Les trois premières parties lournironl îles probabilités, des pré-
somptioiis, des preuves indirectes on p;irtieiies ; la qualiiùiiie, une preuve directe, intrinsèque, liyoureuse, intégrale '.
Cette quatrième partie est singulièrement faible aujourd'luii : mais il y a bien de la hardiesse et de la pénétration dans *; seule position de la question. Pascal a clierclié la solution du jjiu, blême do la révélation dans ime critique histoiiqueet philologique des Écritures. Il prenait cette voie périlleuse pour ne manquer ni à ses principes ni à ses promesses. Il s'était engagé àd'inontrer la religion, et il avait établi rinif)uissance métaphysique de la .•■;n"Hon. Il fallait donc essayer de saisir Dieu dans les apparences dont la raison est juge. La raison, Pascal l'a dit dans sa )S'^ Prlf- I inciale, a seule droit de décider sur les faits. Si donc on traite la religion comme un fait, les miracles, les évangile-s comme des faits, la raison, critiquant ces lèalités sensibles, pourra y faire apparaître avec évidence un élément surnaturel et surhumain : l'action divine, insaisissable en elle-même, sera atteinte dans ses manifestalions hislor-iques.
Pascal a coirduit cette originale tentative avec une r-ar'e témérité, une entière ignorance de l'histoire et de la philologie, et une volonté décidée de faire sortir des textes la vérité qui lui plaisait : .1 ne pouvait se douler que de la méthode qu'il indiquait, applii]uée avec la rigueur impartiale de la science, devait sortir la condamnation de sa croyance. Il ne s'était pas aperçu, ce fort logicien, qire le principe de la science, la croyance au déterminisme rigoureux des phénomènes, excluarrt Dieu de Tunivers corrnaissable, implique la rrégation de la Révélation dans l'ordre de la science, que la méthode par conséquent contient la conclusion, et que le seul moyen de sauver la loi est de la mettre hors de la ai.-on, sarrs corrtact rmmédial et sans liaisorr dii^ecle avec elle.
l-onr les 1'*-' et. 2® parties, l'oi'igir. alité (Jesrursonnements de Fascni •j>l dans Papplicalrorr des méthodes scientitiques au problème théologique : le physicierr et le géomètre se retrouvent dans ces étonnantes démonstrations oi'i la religion est tairtôt offerte par hijpothrsi\ conrme le sysiènie aslronornique de Copernic, opposé à ceiui do Plolémée, se vérilie par la cnncordance de ses conséquences logiques avec les l'ails observés, cl tantôt jouée conrme à la roulette, sur un calcul de probabilités. Quelle force pouvaient donner à la religion ces démonstrations étranges? .Je ne sais trop, mais assurément Pascal a toirché plus juslt', iprand ri a saisi ensirile le fiindenrent naturel et psychoiogiijue delà loi, ce désir du honherrr que rhomme ne peut retrancher de son cœur et qui, sans cesse déçu par la réalité, se recule toujours plus loin, jusqu'à ce qri'ri ne
!. 0(1 plulôl, les Irois premi.'Tes p.irlir^s sotil Li (iémonstration i-alionnelle du chrislianisine '- la dernière est la cuiisl.ilaliun iki [ail de sa divinité.
iu.. LA l'HKMlÈRh; GliNÉRATlON DES GIIANUS CLASSIQUES.
trouve i)liis il'aiitro nioviii de suhsislcr que Je s'élancer hardi iiK'iit ti.'uis l'incmiiiaissable, plaraiit son espérance eu sûreté lioi do la vie et du ti-nips.
« Ou'dii ne dise pas, écrit Pascal, que je n'ai rien dit de nouveau ; Il disposition des n)aticres est nouvelle. 0"^'i"«l on joue à la paume, c'est une même balle dont on joue l'un et l'autre; mais l'un la place mieux. » Pascal excelle à placer la balle. Il a pris sa matière partout : peu tMudil en Ibcologie, il a causé avec M. de Saci et d'auties solitaires, il a lu saint Augustin. Ses idées sur la religion, au fond, n'ont rien de nouveau : pas même ses idées morales, politiques, sociales. Celles qui sont essentiellement chrétiennes, lui sont communes avec les grands docteurs de l'Église; Hossuet les exprimera, sans avoir besoin de sinspirer de Pascal. Ce n'est pas à Pascal qu'il pniidia l'idée du Discouru sw l'hhtoire univcmeUe, l'idée d'une ProvidiMice qui fait tourner l'histoire du monde autour du petit peuple juif. Ce n'est pas à Pascal qu'il prendra l'idée du néant et de la grandeur de l'honimc, cette ell'rayante énigme dont la religion dit le mot.
D'autres théories de Pascal sont celles du temps : sa doctrine politique, au tond, se réduit à des opinions assez répandues parmi le tiers état intelligent depuis la fin du xvi*^ siècle, et elle se retrouvera, l'accent seulement étant changé, dans la Polilique de Bossuet. Mais la grande source des idéos profanes, si l'on peut dire, et purement ralicnnelles de Pascal, c'est Montaigne, dont la pensée, les mots mêmes et les images sont sans cesse TétolTe à laquelle il met sa façon. Il est curieux de remarquer combien Pascal, sur les sujets de morale individuelle ou générale, a l'intelligence et l'imagination obsédées par les Esmia.
Il a sur l'invention la superbe indifférence de nos classiques, ou plutôt il dirige comme eux son invention moins vers la nouveauté que vers la vérité ; et l'originalité qu'il cherche est celle de l'expression et du maniement des matériaux. Il est, en effet, étonnant dans le tour et dans l'emploi des idées que d'autres ont rendues avant lui. Il a une puis.saiice d'analyse et de raisonnement, qui y découvre tontes sortes de caractères et de liaisons qu'on ne soupçonnait pas. Il a l'art surtout i\o les saisir en profondeur. Jamais rien, chez lui, ne reste banal et superficiel. Les choses qu'on lit ailleurs, dans Montaigne même, sans y faire grande réflexion, ni y apercevoir ^r.mde consécpiencc, piennent, lors(]u"il les rend, presque dans les mêmes termes, une gravité, une |tortée «pii saisissent l'esprit : par un mot, ou même par l'insaisissable frémissement île sa phrase, on sent qu'il y voit un monde, et on se dispose à l'y voir avec lui. Je ne sais pas de style qui ait plus de pénétration à la fois et d'envolée. C'est qu'avec la précision de son génie scientifique, Pascal
ne nous montre aucun objet, (|u'il ne lui ait arraché le «ccrot do son .ssence iiitimo, «^l qu'il n'ait suivi, aussi loin (|uc la peiisôe peut aller, l'action qui on rayonne à travers l'innnité de la nature.
Ce don de profondeur, qui est l'orij^'inalité propre de l'esprit de Pascal, apparaît à chaque page dans les Pensées, surtout dans celles qui se rapportent aux deux premières parties du plan précédemment expliqué. Dans la seconde, l'enquête universelle à laquelle il se livre sur la nature de l'homme lui fournit une belle matière. Il s'agit de montrer que l'homme est un composé de j^M-andeur et de bassesse : la grandeur, ce sont les aspirations, le lève, l'illusion; la bassesse, c'est la réalité, et toutes les réalités, sentiments, croyances, institutions, coutumes, arts, toute la .vie morale, politique et sociale de l'homme. Il faut voir avec quelle loice d'observation et de logique Pascal réduit à la fantaisie, au préjugé, à l'habitude, toute l'œuvre de l'esprit humain, hors de lui et en lui-même. Toutes les remarques portent, et il n'y en a point qui ne donnent à penser longuement, quand il explique le mécanisme de l'amour-propre, ou qu'il montre l'imagination et les nerfs plus maîtres de nous que notre raison, quand il nous promène à travers le monde cherchant une morale fixe, des lois communes, quand il sonde l'institution sociale, le principe monarchique, pour ne trouver au fond, à l'origine, que la force, et qu'il autorise si superbement le respect traditionnel des lois, de la hiérarchie, de l'hérédité dynastique. Tout l'envers du monde et de l'homme apparaît, triste à voir.
Où que son raisonnement le mène, il Jette de triomphants coups de sonde : il ouvre à la pensée des voies fécondes, quand il défmit l'éloquence ou le style, ou quand il jette quelques mots, obscurs et bizarres de prime abord, mais combien riches de sens, sur les caractères de la beauté. Je ne puis que renvoyer à toute celte partie des Pensées : il n'y a pas un mot qui ne soit à méditer.
Mais si l'on veut prendre rapidement une idée de la profondeur (le Pascal et de l'avance qu'il avait sur son siècle, qu'on s'arrête à la question qu'il pose sur la cause de l'amour. Qu'aime-t-on en quelqu'un ? L'être, ou les qualités? qu'est ce que l'être .sans les qualités? Et pourtant l'être ne subsisle-t-il pas, les qualités chani.'eant ou disparaissant? 11 y a dans celte réflexion de Pascal toute la question de l'unité, de l'identité du moi, de sa réalité : un des grands et troublants problèmes de la pensée contemporaine.
Ou bien qu'on lise ceci : « Quelle est donc cette nature sujette à être effacée? La coutume est une second(> nature qui détruit la première. Pourquoi la coutume n'esl-elle pas naturelle? J'ai bien peur <]ue cette nature ne soit elle-même qu'une première coutume, couvme la coutume est une seconde nature . » Et nous voici au
470 LA l'HKMltHK Gt.NKIIATION UKS OItANDS CI.ASSiyUKS.
(•<'iil.rp do la prande t-nigine à laquelle s'.illa«|ui' l.i scioiicc d<'|niiiiii domi-siêcle : ce que nous appelons aujourd'Imi nuture dans tous les êtres, tortues et propriétés ou instincts, n'est-rp pas uuf collection dactpiisitions successives, fixées par l'habitude, transmises par riiérédilé? Le mot de Pascal contient, deux siècles avant Darwin, l'essence de la doctrine évolulioiuiislc.
Mais il n'y a rien peut-être de plus étonnant dans les Penst'ea (pie le fameux morceau des Deux Infinis . (|ui tnc paiall répondre à la première partie de son jtlan. Tout a l'Iieiire, dans la seconde partie, Pascal, par un s»v/)^V/s//jc [Movi^nin». ou iiiicu.v pai- un nitirismr ri^'oureux, l'era voir à riionmie que, dans toutes les formes df son activité, il a l'ait mauvais usape de sa raison, et que, dans toutes ses inslitutions, ciovanccs, opinions, qu'il s'est inia^'inc bàlir sur un fondement de vérité a l'aide de sa raison, il a éié la folle dupe de son préjupé, kU; son habitude et de ses sens. Ici, au contraire, son scepticisme transcendant s'altache a mettre en lumière Vimpuissance absolue de la raison ; suspendu entre les deux abîmes de l'infiniment prand et de l'inliniment petil, l'homme ne peut rien connaître, faute de pouvoir connaître tout, parce que tout s'entretient. Qiie lui reste-t-il donc, « sinon dapcrt cvoir quelque apparence du milieu des choses »? Et voilà tout ce que sa raison en eiïet peut se flatter de saisir.
Si nous dépouillons le morceau de sa grandiose poésie, et que nous en cherchions le sens précis, nous remarquerons avec étonnement que Pascal, au temps même où la science faisait ses premiers pas, lorsque le premiei' emploi des méthodes et des instruments l'emplissait d'orpueil et d'espérance, mesure avec sûreté le il(jiuaine de la science et la puissance de la science. Il parle comme parlera deux siècles et demi plus tard Henan. après tant de merveilleuses découvertes qui auront fait comprendre à la fois et le [)rogrés inlini, et les étroites limites de la connaissance : il est en eifel curieux de voir que Henan a refait la méditation des l>eux Infinis en des termes qui rappellent étraiipement Pascal >. .Nous sommes emprisonnés dans notre univers, et de cet univers même nous ne pouvons saisir toute l'infinité : << quelque apparence du milieu des choses », voilà le connaissable, voilà la science; mais les substances, les causes, les principes nous échappent, pendant que se déroulent sous nos yeux des séries de phénomènes qui jamais ne commencent et jamais ne finissent. La connaissance scientifique est essenliellenient incomplète et relative; c'est ce qu'aperçoit nettement Pascal, au début d'un âge scientifique, et cela désespéie ce grand espiit, avide d'une certitude absolue et infinie.
1. Examen dr conscience iihilosopliii/ue. Hrv. de? Deux Mondes, 15 aoùl 1889.
Mais par là se découvre à nous une vérilé qu'on s'est d'ordinaire refusé à voir : l"ascétisnie janséniste de Pascal et les Pensées ne sont pas en contradiction avec le développement antérieur de son intelligence. 11 n'y a pas eu de rupture dans sa vie inlellec- Itielle : il y a eu une évolution continue, au terme de laquelle il a iiMit quitté pour suivre Jésus-Cluist. Il n'était ni lou ni malade; il lia jamais été plus lui-même, plus maitre de sa raison et conscient 'Je ses actes, que lorsqu'il a semblé envahi de la folie religieuse ^ C'est prendre les choses par le polit côté (|ue de rendre compte de sa conversion par l'état de ses nerfs et l'acuité de ses souffrances. Du moins il faut reconnaître que sa raison aussi le conduisait à Port-Royal. C'était cette raison, en effet, qui renonçait à lui, et non pas lui à elle, lorsqu'elle lui disait qu'elle ne lui donnerait pas <'a connaissance complète dont il avait soif. Plutôt que de se reposer béatement, comme tant de savants, dans la science des « apparences », puisque la raison ne lui permettait rien de plus, Pascal a tourné ses yeux d'un autre côté : il a cherché s'il n'y avait pas ailleurs une source de vérité, mais de vérité totale et certaine; il l'a trouvée, et il est allé demander à la foi une connaissance supérieure à celle que procure la raison. Il n'a pas méprisé pour cela la raison, il l'a réduite à son domaine, et il a évalué ce domaine : mais il a tout attendu de l'intuition; il en a tout reçu, avec cette certitude qui seule pouvait donner la paix à une intelligence impatiente, insatiable comme la sienne, et incapable de s'arrêter dans une demi-science douteuse et relative. Pascal ne serait pas Pascal, si sa foi n'avait satisfait sa raison, et le dévot en lui n'a pas détruit, il a contenté le savant.
J'aurais à parler maintenant du style de Pascal : il faut être, a-t-il dit quelque part, « pyrrhonien, géomètre, chrétien » ; et son style, comme son génie, est tout cela, et tire ses qualités de cette , triple essence : une analyse aiguë, un raisonnement puissant, une dévotion passionnée, voilà les éléments qui s'amalgament étrangement et font le style le plus fort, le plus suggestif, et le plus séduisant qu'il y ait. Si on l'étudié de près, on apercevra que le secret lie son énergie est dans le procédé scientifique que Pascal applique u]x mots, manifestant leur délinition et utilisant leurs liaisons dans les emplois qu'il en fait : le respect de leur propriété, et le choix de leur place, tout se ramène là.
Ce style de savant est un style de poète. Dans notre littérature classique, qui n'a guère eu de poètes lyriques que parmi ses grands prosateurs, selon le mot de Mme de Staël, Pascal est un des
1. Une autre preuve de ce que j'avance, c'est l'extrême difûculté qu'on a ponr disreruf^rlfs Pensées qui ne se rapporlenl pas an dessein deVApologie. Pascal a eu de loul temps l'habitude de jeter sur le papier les idées qui lui venaient.
U PREMIKRE OÉN1'U,\TIO.N DES ORANÛS CLASSlOUES-
plu? j^iaiitls. Il lest, coninif tous les autres, parce qu'il est obsliut'Mnenl rcalist • : son iniagiiiutioii lepiêseiilo les réalités concrètes dont sont extraites les absiractions sur lesquelles il opère; — et pai'ce (ju'il est proronili-nienl sensible : cliatiuo acte de na pensée, chaque idée (|u'il oon(|uiert met en jeu, exalte ou blesse toutes les émotions, les afleclions de son àme sinj,'ulièrement délicate. Il vibre, gémit, jouit dans tout- son être de ce qui occupe à chaque moment sa raison.
Mais l'originalité poétique de Pascal, c'est le caractère, si je puis (lire, métaphysique des inquiétudes et des images qui jettent ces llummes intenses dans son style. Jamais il n'est plus poète, plus largement, plus douloureusement, on plus terriblement poète que lorsqu'il se place en Pace de l'inconnaissable. -< Le silence éternel de ces espaces inlinis m'elTraie. » El ailleurs, toute celle poursuite, angoissée et superbe, de l'inaccessible infini et de l'inaccessible néant. Ici d'amples raisonnements, là un mot saisissent l'imaginatimi frissonnante. 11 faut lire aussi, dans la dernière moitié des i'cnsces, nombre do morceaux, où s'exalte et crie l'àme de Pascal, en face du mystère chrétien, mystère qui lait sa certitude, et ou pourtant il s'abin^e, mais avec quelles délices et quel triomphe! 'ascal est un grand poète chrétien, à placer entre sainte Thérèse t l'auleur inconnu de Vhnitation; tant il a rendu avec force la poésie de la religion : non la poésie extérieure, mais la poésio intime, personnelle, qui coule de l'âme croyante ef unie à son Dieu. La tendresse même et la suavité ne lui ont pas fait défaut : il a vu même le Christ de douceur et d'amour. Il a rendu surtout l'ajjpel ardent, im|iérieux, désespéré à la fois et confiant, de l'àme pécheresse au Hédcmptcur : son Mystère de Jésus est un poème d'une grandiose et bizarre sublimité.
Que de choses resteraient à dire encore! Mais Pascal n'esl pas de ces auteurs qu'une étude peut épuiser. Il est du petit nombre (|ne la lecture seule révèle, et qui, une fois lus, ])euvenl toujouri» sej relire, découvrant, suggérant toujours de nouvelles idées à resprit] attentif.
1. Dans une ôtude plus ample que celle-ci, il faudrail étudier de près les ccrilai scienliûques, opuscules el lellrcs de Pnsc.il ; eu y Irouverail, outre une vive imag de son humeur cl de sa figure morale, ridée nnUe de sn méthode et de sa Kv/ique.] (Distinction des nnHhodes solon les ohjcts à connaître ; à clinque ordre d'objets méthode spéciale. On se trompe, si l'on raisonne sur les choses de fait, dont led sens ot l'observation sont ju^cs ; oii si l'on emi>Ioic l'aul.inle à los établir. ObserJ vation, raisoiinentcnt, autorité : trois moyens égalemenl lésitimcs de certitude, si oq les applicpie à propos. Dans le raisonnement do Pascal, noicr l'habiliide de poiftj les termes contraires et qui semblent s'exclure, pour eu composer la vérité totale : l'erreur, c'e.^t ordinairement de faire d'une vérité partielle la vérité totale : sceplil ques, dogmatiques; calvinistes; Jésuites. Ccu.x qui voient le vrai, aftîrmcal ief deu.x vérités contraires : chréticus, jansénistes.)