‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 18 sur 504 · Michelet- ffisfoiro rfo France, t · texte numérisé non relu

Michelet- ffisfoiro rfo France, t

esprit leur génie original : ce sera [la rude et rêveuse Bretagne, réinfusant dans notre lillérature la mélancolie cellicjue, ce sera Tinflexible et raisonneuse Auveru'ne, Lyon, la cité mystique el passioimée sous la superficielle ai,'itatioD des inlér.Hs positifs; c<' sera tout ce Midi, si varié el si riche, ici plus romain, là marqué encore du passage des Arabes ou des Maures, là conservant, sous toutes les alluvions dont l'histoire l'a successivement recouvert, sa couche primitive de population ibérique, la Provence chaude et vibrante, toute grâce ou toute llamme, la Gascogne pétillanfe de vivacité, légère ol fine, et, moins séducteur entre ces deux terres aimables, le Languedoc violent et lorl, le pays de France pourtant où peut-être les sons et les formes sont le mieux sentis en leur spéciale beauté.

Au moyen âge l'inégalité sociale prime la diversité géographique. La civilisation est internationale; la division des nODHl verticalement, selon les classes, et non selon les nationalités. Un même esprit règne, par-dessus les frontières, chez les hommes de môme condition, et la même littérature les enchante. Puis les littératures occidentales se feront plus nationales, en même temps que les œuvres deviendront plus individuelles, et bourgeois, nobles et clercs seront avant tout éminemment Français en France, Anglais en Angleterre et Allemands en Allemagne : souvent môme la marque provinciale sera plus forte que l'empreinte de la condition sociale, et elle sera visible surtout chez les écrivains qui n'appartiennent pas aux pays de l'ancienne France et de langue d'oïl.

Enfin l'esprit français, de siècle en siècle, revêt des formes ou reçoit des cléments nouveaux. Tout ce qu'il a été lui est, à chaque moment, attaché comme un poids qui l'entraîne : mais, à chaque moment aussi, des forces nouvelles surgissent qui accélèrent ou dévient son mouvement en mille façons. Le mouvement des idées, révolution de l'organisme social, le contact des races étrangères, et le spectacle de leurs idées, de leur organisation, de leurs arts aussi et de leur littérature, motlilient sans cesse le génie national, et l'expression qu'il doime de lui-même dans les cruvres de ses écrivains. La littérature reflète, sinon toujours complètement, du moins assez fidèlement, la marche de la civilisation, et en dessine la courbe par son histoire. Ses formes même apparaissent, se développent, se dessèchent, et se dissolvent, selon leur rapport à l'état intime de la société ou du groupe de la société qu'il s'agit de manifester : en sorte que, par les genres mêmes qui prévalent, i. la lillérature exprime toutes les modifications de lesprit français. .:

Aux primitives et brutales ardeurs delà société féodale correspond l'épopée guerrière et chrétienne, à la délicatesse de ses

I OliltUNES DE LA LITTKRATIIIE FIUMJAISE. 1^^

mœurs adoucies une poésie romanesque ou lyrique. I.a décadence des principes qui avaient fait la force et la grandeur de rame féodale, les victoires de l'intérêt sur l'honneur, de la ruse sur la force, de la sagesse pratique sur la folie idéaliste, l'inliltration de la science cléricale dans le monde laïque, moins sévèrement enfermé dans l'abstraction, moins étroitement contenu par l'orthodoxie théologique, l'essor du bon sens bourgeois et de la logique dispu- ,teuse, l'éveil de la curiosité, de la critique, du doute, et la diffusion d'un esprit grossièrement négatif et matérialiste, tout cela, dans ce /xivo et ce xv^ siècle qui sont moins le moyen âge que la décomjposition du moyen âge, fait naitre et fleurir toute sorte de genres, narratifs, didactiques, satiriques, prose ou vers, contes, farces, allé- (gories.

Le grand lien qui unit, le fort principe qui soutient malgré tout laTffciété, jusqu'à l'âge moderne, la foi religieuse, provoque du XH<= au x\i° siècle le riche épanouissement des compositions ,dramâtique"s. Au xvi« siècle, affranchi par l'anliquUé retrouvée jsinon matériellement dans ses œuvres, du moins dans son vériitable esprit, éveillé au sensée l'art par la vision radieuse que lui offre l'Italie, le génie français crée ou emprunte les formes littéjraires capables de satisfaire ses besoins nouveaux de science et de ; beauté. Il se fait au xvii<^ siècle conime une conciliatlcui ou plutôt un juste équilibre de la science et de la loi d'un côté, de l'autre do la science et de Tart : révéràlion et rationalisme, vérité et beauté, l'un ou l'autre de ces deux couples est la formule de presque tous les chefs-d'œuvre. Le rationalisme triomphe pendant le xviii*' siècle aux dépens de la foi et de l'art, et, de la substance ou de la forme des œuvres littéraires, élimine tout ce qui n'est pas nécessairement facteur ou signe de la vérité dont il analyse les éléments ou poursuit la démonstration. Enfin au ^ix^ siècle, après la repriàe du sentiment religieux et du sens artistique qui produit l'explosion romantique, voici que jusqu'à une date très rapprochée de nous, l'esprit critique et expérimental devient le principal ressort de l'àme française, et se traduit littérairement par l'abondante floraison du roman et du théâtre réalistes, par l'étonnant développement de l'histoire et de la critique, par un effort enfin universel et sensible pour soumettre l'inspiration de l'écrivain aux lois de la méthode scientifique.

Je n'ai marqué que les grands traits : mais comme le passage est continu de l'âme française du x« siècle à celle du xix«, il l'est aussi de la Chanson de Roland à Francillon ou Bel Ami, et les deux mouvements inséparablement liés se poursuivent avec pareille \itesse, dans des directions parallèles.

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