PHYSIONOMIE GÉNÉRALE DU MOYEN AGE
Mais il nous faut niainlenant revi^nir au point de départ, à la pi' micre é|)oque de la liltéialurc française, et embrasser d'un repai ' les principaux caractères du monde qui s'y exprime et s'y réjouit
Pauvre et triste temps que cette fin du x«^ siècle où se fait entendre à nous la voix grêle qui dit la vie et la mort de saint Léger. Si la dramatique angoisse de la chrétienté aux approches do l'an 1000 a été reléguée par la critique contemporaine au nombre des légendes, la réalité n'est guère nutins sond)re. En Krance comme ailleurs, il semble que l'esprit humain subisse uhe éclipse. Ne nous attachons pas à la société cléricale, qui d'abord fournit si peu à la lillérature française. Elle n'a pas encore ses grands docteurs qui combattent l'hérésie, définissent le dogme et scrutent les grands problèmes de la philosophie. Elle est envahie par les misères du siècle, par la brutalité, l'if^norance, la superstition, et "son peuple de moines appelle sans cesse la colère et le zèle des rélormateurs. Elle a pourtant de florissantes écoles, qui depuis Charlemagne ont vaincu la difficulté des temps. Elle a celle école de Reims, que dirigea Gerbert ; elle a l'école de Paris où commenceront à retentir au siècle suivant les grandes disputes.
Hors d'elle, il n'y a qu'iiîiiorancc et faiblesse d'esprit. .Nobles, bourgeois, ou vilains, il n'y a guère de dilTércnce entre les classes; l'égalité intelleclui.lle est aussi réelle que l'inégalité sociale; savoir le latin, savoir écrire, savoir lire, sont choses rares, et qui trahissent quelque relation ou caractère clérical. La vision du monde nialèriel ou moral est la même dans les châteaux, les villes et le plat pays '. Sous la voûte tournante et constellée du ciel, par delà laquelle résident la Trinité, la Vierge, les anges et les saints, audessus de l'horrible et ténébreux enfer d'où sortent incessamment les diables tentateurs, au centre du monde est la terre immobile, (. où se livre le combat de la vie, où l'homme déchu mais racheté, libre de choisir entre le bien et le mal, est perpétuelh-meiit en butte aux pièges du diable, mais est soutenu, s'il sait les obtenir, par la grâce de Dieu, la protection de la Vierge et des saints "- » : > bitte tragicpie, où la vicloiie assure a l'homme une éternité de joie, la défaite une éternité de supplices. « Le grand événement de la vie, dans cette conception, c'est le péché, il s'agit do l'éviter ou de l'expier. » La reUgion l'enseigne : mais de son enseigna -
1. Cf. Gehh&H, l'État d'àme d'un moine de l'an 1000 : te Chromijucur It. GUi:. n. des Deux Mondes. \'' wX.X^m).
•i, G. Paris, la Lin. fr. nu moijen ii(/e, \>. 15.
ORIGINES DE LA LITIEHATUttE FRANÇAISE. 1'
aent, trop haut, trop spirituel pour cos rudes âmes, on ne saisit que l'extérieur, les pratiques, tout ce qui est observance matérielle, acte physique. Jeûner, aller en pèlerinage ou à la croisade;, donner de l'ai-gcnt ou frapper de l'épée jtour le service de Dieu, fonder des messes ou des couvents, tout ce que le corps peut souffrir ou la main faire, on le souffre ou on le fait : mais la profonde philosophie, la pure moralité du christianisme, ne sont pas à la portée de ces natures ignorantes et brutales. Cependant, si elle ne peut encore éveiller les âmes à la vie spirituelle, à la pacifique poursuite de la perfection intérieure, la religion agit puissamment, salutairenient, comme uu frein. La peur du diable qui guette, la crainte de Dieu qui punit, la vision halluciiuinle de l'enfer qui s'ouvre, il ne fallait pas moins que cela pour brider la violence des passions, et mettre un peu de bonté dans les actes, sinon encore dans les cœurs. D'autant que le régime social, par l'indépendance, par le droit souverain qu'il reconnaît à l'individu, exalte les énergies, et rend plus nécessaire l'action d'un iriésislible frein , Sans l'Église, la seule mesure du droit risquait d'être la force.
« Le monde d'alors est étroit, factice, conventionnel », la vie est triste, mesquine, limitée et comme emmurée de tous côtés. Si grandes que soient les misf-res dans les provinces ravagées par la peste, désolées par la guerre, l'ànie reste engourdie, repliée sur elie-mêmc. I,'éternelle explication satisfait sa curiosité, si elle ne console pas sa souffrance : c'est la vengeance de Dieu pour les péchés des hommes. Et si dure que soit aux hommes l'organisation sociale, ils n'en révent pas d'autre. Le monde qu'ils voient est, a été, sera toujours ainsi : ceux qu'il écrase le plus dans son état présent ne travaillent pas à le chan^'er : ils n'en rêvent })as un autre qui serait mieux construit; ils se persuadent que tout sera bien, s'ils ramènent à réaliser plus complètement ce qui est contenu dans son principe. Une lourde conviction de l'imniutabdité des choses opprime la pensée, coupe les ailes à" l'espérance, ef la sensation du mal présent mène à l;i toi'peur stuiiide, non an désir actif du progrès. » Ces convictions, dit M. G. Paris ', enlèvent à la poésie du moyen âge beaucoup de ce qui fait le charme et la profondeur de celle d'autres époques ; l'inquiétude de l'homme sur sa destinée, le sentiment douloureux de grands problèines morauv, le doute sur les bases mêmes ilu bonheur et de la vertu, les conflits tragiques entre l'aspiration individuelle et la règle sociale. » Elles tarissent en un mot les profondes sources du lyrisme. Elles rendent impossible la saine concep! ion de l'histoire : et il est notable que dans l'âge moderne l'esprit français, substituant une concep-
1. G. Turi^, la Litt. [r. au moyen âge, p. 31. l.AN'^oN. — Histoire do la T.itttirature française. «
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'on philosophique à la conception Uiéologique de l'univers, n'arriveni \ms encore sans grande peine à l'intelligence historique, comme si sa n;iture répugnait secrètement ;\ la considération du contingent, du relatif, de ce qui passe dans les choses qui passent.
Telle est la ))hysionomie caraot<''ristique des trois siècles du moyen âge (environ inOO-1327j. S;ins doute ce monde n'est pas immobile, ni inerte, puisqu'il vit : les historiens ont de grandes entreprises politiques et religieuses a raconter, une évolution des formes sociales et de? institutions h ropr<^spnter. I,a pensée n'est pas inerte non plus, mais elle se meut dans labslrail, et comme elle ne sort guère des écoles, elle ne pense guère non plus à régler la pratique ni à imposer aux faits sa forme. Ouand les laïcs diront en fiançais ce que disputent les clercs en latin, et quand ils commenceront a se demander pourquoi le réel n'est pas conforme à l'idée, c'en sera fait du moyen âge.
Avec toutes ses misères en somme, sa dureté, sa pauvreté intellectuelle, le moyen âge est grand, surtout il est fécond. Il portait et préparait l'avenir : quoi que l'esprit français ait reçu plus tard du dehors, il fallait qu'il iiûl le recevoir sans se dissoudre et périr, et ce qu'il fut alors détermine plus qu'on ne pense ce qu'il a été depuis.' La grandeur du moyen âge est dans son dou!>le principe : par ce libre contrat féodal qui assure les relations en maintenant l'indépendance des individus, il crée un sentiment nouveau, celui de l'honneur, et en fait la base même de l'organisation sociale. La foi « complète, absolue, sans restriction et sans doute » lui donne son autre caractère. Ainsi les ressorts qui meuvent tout, c'est l'honneur et la foi, deux principes de désintéressement et de dévouement, qui imposent a la volonté letfort infatigable contre les intérêts et contre les a]>pétits, au nom d'un bien idéal. Si grossières et pauvres que soient les formes où se réalise actuellement cette conception morale, ilsiiflil qu'elle existe pouren faire émaner une noblesse et une beauté.
Même tout l'art dont est capable ce moyen âge qui lut les chefsd'œuvre de la poésie antique sans y remarquer la line splendeur des formes, cet art si^tira de la : il manifestera l'énergie de son individualisme par ses châteaux, et la vivacité de sa foi par ses églises. Dès le x" siècle, les masses formidables des châteaux, leurs doubles ou triples enceintes au-dessus desquelles so profile l'imprenable donjon, hérissent toutes les hauteurs, commandent les plaines et les rivières, menaçants symboles d'indépendance et d'énergie individuelles, qui donnent avec la conscience de la force la tentation de prendre l'égoïsme pour loi. Plus pur est le sentiment qui dresse les églises, et plus belle la forme par où il se réalise en elies., Selon le mot tant de fois cité d'un des plus ignorants
moines qui aient fait le métier de clironiqueiir, « le monde se pare d'une blanche robe d'églises neuves ». Saint-Front de Périgueux, l'abbaye du Mont-Saint-Michel, les églises d'Auvergne, tout cet art roman qui s'épanouit au xi"^ siècle, l'art gothique qui le continue, voilà par où le moyen âge .participa au désir de créer, à la faculté de sentir le beau. Il était nécessaire de le dire, car la littérature ici ne rellèle pas avec le même éclat le génie national : si le Parthénon et une tragédie de Sophocle, une oraison funèbre de Bossuet et les jardins de Versailles sont des manifestations également et diversement belles du même génie, les créations littéraires du moyen âge français ne se sont pas réalisées dans une forme esthétique qui les rende comparables aux grands monuments de l'art roman ou gothique ^
1. Les études de M. Bédier,donl je parlerai au chapitre suivant, invitent à atténuer cette conclusion. Ses fines analyses fout apparaître chez nos trouvères plus de génie épique et de grand goût qu'on n'était disposé à leur en accorder. Sa séduisante hypothèse fait du xi" siècle une époque d'activité créatrice et de magnifique épanouissement comparable aux plus lécondes périodes de notre histoire littéraire [13" éd.).