LA POÉSIE DE BOILEAU
Doileau est un petit poète doublé d'un ^rand artiste. Si nous cherchons la poésie dans son œuvre, nous ne la trouverons ni dans les pièces purement morales, qui sont banales dans le lieu commun et lourdes dans le paradoxe, sans intérêt et sans vie, ni dans les satires littéraires, où il y a de la couleur, de l'éloquence même, une éloquence un peu courte et essoufflée, mais décidément rien de plus : des morceaux épiques ou lyriques, nous tirerons la conclusion que Boileau est a peu près aussi épique que Chapelain, et aussi lyrique que La Motte.
Au reste, ses origines, sa vie, son tempérament, sa conversation, tout en lui exclut l'idée d'une forte nature poétique. C'est un bourgeois de Paris, de vieille bourgeoisie parisienne, né et élevé entre la Sainte-Chapelle et le Palais, mort au Cloître-Notre-Dame, et qui dans ses soixante-dix ans de vie n'a guère quitté Paris que pour Auteuil; quelques séjours à Bàville, chez Lamoignon, ou à Haulisle, chez Dongois, deux voyages à la suite du roi, une saison à Bourbon, épuisent la liste des déplacements de ce Parisien renforcé. Dans son ascendance, dans son alliance, des magistrats, des procureurs, des marchands : rien que de franchement bourgeois. 11 l'est lui-même au plus haut point.
'C'est un bon homme, dont la réelle élévation d'âme, le désintéressement, la bonté, la loyauté s'enveloppent de formes un peu âpres et brusques : économe, soigneux de son bien, un peu sensuel du coté de la table, aimant les bons dîners, les bons vins, les bons compagnons, rieur et i^ailleur, éclatant en originales et plaisantes saillies, peu dévot et toujours prêt à se gausser des gens d'Église, très indépendant d'esprit et très soumis à l'autorité : le plus doux des hommes avec sa mine de satirique. Les problèmes métaphysiques et les ardeurs mystiques ne le tourmentent point : il est toute raison, il a le bgrijens le plus positif et le plus pratique. Il ne vit jamais que des disputes de mots dans les querelles théologiques, même dans celle du jansénisme, auquel il ne tint que par une sympathie d'honnête homme et par certaines amitiés personnelles.
Il n'avait [)as ilo seiisibilito : <»ii ne lui ooiinail pas une passion; il n'aimait dans la (ainpat.'no ([ue le silence, le loisir el le repos; il y rlnMchail, si je puis diro, plutôt des satisfactions hyiziéniqiies que des jouissances sentirnentalts ou Pstliétif|ups. il avait une iioiité intellectuelle sans tendresse, et il aimait ses amis solidement, vipoureuseinent, sans aijitation ni expansion. Il était vif. pétulant, irascible, contredisant, têtu : humeur tiui n'est pas en soi poéti(iue, el qu'il dépensait toute à la défense de ses idées.
il avait une nature d'esprit avide de vérité, mais de vérité démontrée, évidente, tan;^'ible : il était passionnément raisonnable, raisonneur, et rationaliste. Aussi le système de Descarles le satis(it-il parfaitement. I']t ce qu'il y goûta, ce fut vraiment l'essentiel du cartésianisme, le principe et la méthode. Il fut plus cartésien que chrétien, chrétien seulement d'occasion, par respect des puissances, et parce que la méthode, entre les mains de Descartes, avait fait sortir des conclusions qui autorisaient en somme la foi. 11 n'estimait que la vérité srientifiqiie, c'est-à-dire constante et générale : le particulier n'intéressait pas cette intelligence, éprise d'universel. 11 méprisait la théologie, qu'il avait effleurée, le droit, qu'il savait, l'histoire, qu'il ignorait : il ne regardait l'antiquité, qu'il adorait, ni en phibjlogue, ni en archéologue, ni d'aucun point de vue que celui du littérateur. Il avait l'esprit très philosophique, et peu de connaissances ou de curiosité philosophiques; il n'avait en morale qu'une science commune el supeificielle, el ni théoriquement ni pratiquement il n'avait de grandes lumières sur la vie de l'âme humaine : il fait exception dans le xvir' siècle par son manque de sens psychologique. 11 a la culture étroite, l'intelligence exclusive, le préjugé tenace de l'écrivain artiste, pour qui rien n'existe hors de la littérature. Il l'a aimée uniquement; mais il y a trouvé pour lui, il y a placé pour les autres un principe de noblesse morale, un engagement à se mettre au-dessus de tous les sentiments mesquins.
Jusqu'ici, cette âme, cet esprit, même en leurs plus hautes parties, ne nous offrent rien que de prosaïque. Mais nous n'avons pas tout vu. Ce bourgeois positif et raisonnable a des sens et des sensations d'artiste : il s'intéresse aux choses extérieures, il a le don de les voir, et le don de les rendre. Il n'ajoutera lien à sa sensation : car il n'a pas d'imagination; il réveillera exactement et représentera sa sensation. 11 est réaliste par tempérament. Sa poésie sera donc une peinture réaliste Jèschoses extérieuresTpir" sont situées dans le cercle de son expérience : les sensations (ju'il rendra seront celles d'un bourgeois do Paris, à qui Paris est familier dès l'enfance, avec ses rues, son Pal.iis, ses églises, ses bruits, son peuple, ses modes, toutes les particularités de sa physionomie
BOILEAU DESPRÉAUX. 49rj
et de sa vie. De ces impressions de Parisien sont faites Ifs satires 111 et VI, une bonne partie du Lulrin, les plus forts endroils de la satire X : et le vrai Boileau, le Boileau original et qui compte en art, est là. La rue grouillante et bruyante, un intérieur, un dîner, une procession, des chantres à la taverne, des prolils de poètes, de médecins, de chanoines, un jardin de banlieue, et une face bùiliatile de jardinier, voilà la nature, vulgaire et bornée, que Hiiileau rend avec une franchise, parfois une crudit(î singulière. H fait penser à certains petits Hollandais; ou, si vous voulez, c'est le t^oppée, nullement sentimental, du grand siècle.
Mais ce siècle et même son propre esprit ont combattu, gêné, comprimé son tempérament. A l'expression simplement réaliste des choses extérieures et communes, Boileau a mêlé ses malices de bourgeois indévot, ses épigrammes de polémiste littéraire : il a tâché le pins souvent de mettre des idées, de l'intelligence dans ses vers, d'en pénétrer ou d'en entourer ses sensations. Il a eu la superstition du sujet : étant né pour faire de petits tableaux d'une grande intensité d'impression, sans signification intellectuelle ni liaison rationnelle, il a inventé des lieux communs d'une banalité désespérante pour les encadrer, comme dans la satire X. Il a sué sur des transitions. Il a donné ses impressions pour des arguments, il a mis des intentions ou des prétentions rnorglps dans sa peinture. De là la composîlïon dure, incohérente de ses satires, et la grande supériorité du détail sur l'ensemble.
Si l'on ne recherche dans les vers de Boileau que des impressions, on lui rendra justice. Il a fait, sans se douter qu'il en faisait, des transpositions d'art étonnantes j)our le temps : il a rendu par des mots, dans des vers, des efîets qu'on demande d'ordinaire au burin ou au pinceau. Et il a une précision, une vigueur, parfois une finesse de rendu qui sont d'un maître. Dans îe liepas ridicule, dans les Embarras de Paris, dans la Lésine de la satire X, la réalité vulgaire est traduite avec une exactitude puissante : et dans le Lutrin, ce qui est purement pittoresque et traduisible par le dessin et la couleur, prolîls et gestes de chanoines, de chantres, meubles, flacons, « natures mortes », tout cela est indiqué d'un trait suret léger, avec une charmante sincérité.
Est-ce de la poésie? Je ne sais : car qui décidera s'il y a, s'il peut y avoir une poésie vraiment, absolument réaliste? Mais c'est de l'art à coup sûr, et du grand art, par la probité de la facture solide et serrée, par le respect profond du modèle, par le large et sûr emploi du métier. Boileau a le sentiment très net et très juste du vers comme forme d'art. Pardonnons-lui d'avoir usé de l'alexandrin classfque, coupé à l'hémistiche, et qui proscrit l'hiatus et l'enjambement : iladu reste varié ses coupes plus qu'on ne