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THOMAS CORNEILLE ET QUINiVULT

Corneille s'était retiré du théâtre, dépité de la chute de Pertharite (1652). Pour prendre la place qu'il laissait vide, deux hommes se présentèrent : l'année 1656 vit débuter dans la tragédie Thomas Corneille et Quinault. ^

Thomas Corneille ' est un de ces souples esprits, distingués et médiocres, qui sont capables de tout, et ne font rien supérieurement. Il excelle à profiter des inventions, à copier la manière des autres : c'est un faiseur, plutôt qu'un artiste. Il s'est cru obligé par son nom à faire du Corneille, et il en a fait. 11 nous a redonné

— énervés, diffus, alambiqués, dans un style plus lâché que simple

— l'amour-eslime, les discours sur les matières d'État, et la politique en maximes, les grandioses scélérats qui raisonnent leur scélératesse, les orgueilleuses princesses qui combattent leur amour par leur gloire. Souvent le cadet s'est contenté de démarquer les pièces du grand frère : Camrna est en rapport étroit avec

1. Cf. p. 512 et 530-1. — Principales tragédies : Timocrate, 1656; Stilicon, 1660; Camnia, 1661 ; Maxhnien, 1662; La.od.ice, 1668; la Mort d'Annibal, 166y ; Ariane, 1672 ; le Comte d'Essex, 1678.

53G LKS GRANDS AUTISTES CLASSlClUES.

Pirtharilc, Ii; Coinlr d' Esi^cx ii\cc Sun'na; iimis surloul la Mort d'An- »i7((t/ est une si'oonde épreuve de Nicomêde; iModice visiblement n'est qu'un reflet de liodogune. Même alors, c'est du Thomas, et non -pas du Corneille : l'intuition personnelle de la vie morale n'anime pus la conception cornélienne de la volontr; Essex, malgré qnel(|urs beaux cris d'une unie (iere. fait l'elTel d'un mannequin bien creux, je ne dis pas à côlé de Nicoméde, mais seulement en face de Sinéna.

An fond, le petit frère a vingt ans de moins que son aîné, cl cela

t'ait (pie, n'en ayant [tas le génie, il n'est même pas en état de le

comprendre tout à fait. 11 est d'une autre génération, d'un autre

gont; et dès son début, dès Timocnite, on sent en lui l'aullienlique

et propre esprit de Quinaull. Timocrate, le plus grand succès

drainati(|uc du siècle, qui eut 80 représentations, Timocrate vient

de la CU'opdlre de La Calprenède : c'est l'idéal romanesque (pii

reparait en sa pure fausseté, mais dégagé de toute aspiration

li.''roïque et sublime, détendu, édulcoré, amolli. Timocrate est le

parfait amant, qui ne connaît pas de loi, de devoir, de gloire,

liors l'amour. Assiégeant la princesse qu'il aime, il vient la servir

contre ses propres troupes : ha'i sous son nom, adoré sous son

pseudonyme, il dirige l'attaque et la défense. L'intrigue roma-

/ nesque, que (lorneille avait exclue, est donc rappelée aussi, pour

\ encadrer, mais surtout pour réveiller les langueurs de l'amour

galant. Le succès de son contemporain Quinaull ne put (pi'encou-

^ rager Thomas à suivre cette voie : et on le voit constamment

1 occupé à doser d'heureux mélanges de Quiiiault et de Corneille.

\Méme, toujours atlenlifà prendre le vent, il fera du Racine, quand

lil sera avéré que le Racine réussit : il écrira Arume, tragédie élé-

giaque, où l'héroïne tient de Bérénice et d'Hermione. Le rôle est

dessiné. j)lulol qu'écrit, avec des indications assez justes pour

fournir sur la scène au jeu d'une grande actrice : et cela fait penser

.1 ^'oltaire |)lutot qu'à Racine.

Ouinaull ' fut, pendant dix ans, le maitrc de la tragédie : entre Corneille et Racine, il remplit l'interrègne. Roileau s'est moqué (le Vanneuii royal d' Astrale, c'est-à-dire des ressorts artificiels et puérils qui meuvent l'action et produisent les situations. Quinaull lait une grande dépense de conspirations, de crimes, de politique tragique ; le malheur est que tout cela n'est pas sincère. La tendresse (une tendresse sèche, toute de tôle, sans un sentiment du

I. l'nnci|.(iles tragédies : la Mort de Curu*< 1656; Amalasonte, 1657; Astrale, 1664. Pliilippo Quinaull, né en 1635,' eu Ira à r.\cadémie en 1610. M ne faisait pas do la |joi''»iu 8i)n uiiii|uu inélier, et fui reçu auditeur des comples en 1611. Il mourut ea 1683. — Édition : Paris, ITJ'J, 5 vol. in-12.

cœur), la tendresse règne sans partage, moins empanachée et sonore, moins subtile et chercheuse du fin du fin, que l'amour précieux; elle s'étale, fluide, intarissable, désespérante de monotone douceur. Plus de caractères : l'amour égalise les humeurs au }ieu de se diversifier selon les humeurs. L'amour dispense Astrate de générosité, de dignité, d'afîection filiale même : l'amour est une vertu, la seule vertu.

S'il est beau de se vaincre, il est doux d'être heureux.... L'éclat de deux beaux yeux adoucit bien un crime : Aux regards des amants tout parait légitime.... \) Je ne me connais plus et ne suis plus qu'amant; Tout mon devoir s'oublie aux yeux de ce que j'aime.

Ces maximes, que je glane dans Astrate, et qui se retrouveraient en d'autres termes dans tout le théâtre de Quinault, en firent le succès. Cela répondait au besoin du jour. La Fronde était vaincue, et le règne de Louis XIV commençait : la forme supérieure de la vie sociale devenait la vie de cour, brillante et vide; la noblesse, exclue du gouvernement de l'État, n'avait plus d'autre affaire que de se montrer au roi, et de faire la cour aux dames. Elle trouve son image fidèle, à ce moment précis, dans les tragédies de Quinault. Le vieux Corneille, quand il fit sa rentrée, dut se mettre, en grommelant, à l'école de son heureux successeur, et l'imita trop pour sa gloire.

Quinault se retira de la tragédie peu après que Racine y fut entré (1670) II transporta plus tard son goût et ses maximes dans l'e^ra ', à qui il imposa dès sa naissance la fadeur et la fausseté des sujets comme conditions essentielles du genre. Boileau, La Bruyère n'avaient pas tort de mépriser ces livrets trop vantés, où s "étalaient « tous ces lieux communs de morale lubrique ». L'opéra appartiendra, jusqu'à la fin du xviu'^ siècle, à la littérature, autant et presque plus qu'à l'art musical : nous le verrons exercer par son éclat et ses séductions une réelle et parfois fâcheuse influence sur la littérature.

Avant l'opéra, et par l'effet du même goût s'acclimata en France le ballet. On en dansa dès le xvi'' siècle; mais sa grande vogue date du règne de Louis Xlfl. Ce fut le divertissement favori de la

1. La Finta Pazza, VOrfco que Mazarin fit jouer en 1645 et 1647, puis VKrcolt, amante (1660), enflu l'Andromède et la Toison d'or de Corneille (1050 et 1660), ])réparèrent l'opéra. Puis vint l'abbé Perrin, qui, après avoir fait représenter plusieurs pièces, obtint en 1668 le privilège d'une Académie des Opéras en langue française. Lulli se fit céder ce privilège (1672), et prit pour ])oète Quinault, qui avait déjà travaillé daus un genre analogue, pour Psyché (1670). Les principaux opéras de guinauU sont : Ahesln (\e,Tt), Afys f1676), liotand fl685). Armide (1690) - A consulter: H> Holiaiul, .Musiciens d'autrefois, 1908 (Les origines de l'opéra. — LuUi;.

538 I.RS nnANDS AUTISTES CLASSIQUES.

cour <lt' I.Miiis \IV, ;i lai|Ut'lle ri<n ni' donna plus d'éclat et de s((M)|tUn'iix clilouisseniciit. I^a n'|»n'senUili(in d«s Itallels occupait uni" toiil»' incoliiMvntfi el bizarrement tn<'^li''C, artistes, danseurs, ilianti'urs, musiciens de prulession, bourgeois amateurs, courtisans et princes, dames et demoiselles, Mlle de S/'viyné, Mme de MiiMlespan, Monsieur l'rère du roi, la reine, le roi lui-même, qui |iendanl vingt ans se lit. Iiiuineurde ligurer les Apollon el les Ju[)iler. IJien ne contribua plus à griser le Granrl I{oi que celle perpétuelle apothéose de sa grandeur et de ses faiblesses. Les ballets entrent dans la poésie par les livn'ta de Benserade ', qui sont de ces œuvres de circonslan'ie où revit l'àme d'une société.

Ces livrets étaient des programmes détaillés, qui contenaient la suite des entrées, les noms des danseurs, les vers des rdcitx, des couplets sui' chacune des personnes qui liguraienl dans les diverses entrées. Henserade c.vcelle à mêler le rôle et l'acteur, à décocher l'éloge ou lépigramme avec une piquante délicatesse. Il étale, nalurellement, la morale et les maximes de l'opéra, une éternelle invitation à aimer, que les sujets mythologiques amenaient. Il faut joindre ces livrets aux oeuvres de Quinault, si l'on veut comprendre sur quel public tombèrent les l'urieux amants de la tragédie racinienne. Kn son genre — un- genre brillant, sec el glacé. — Benserade est original, unique.

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