‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 20 sur 504 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

î. Origines de l'épopée française. Formation des chants épiques. — 2. Fin de l'inspiration épique-. La Chanson de Roland. Raoul de Cambrai. Les Lorrams. — 3. Transformation de l'épopée en roman : trouvailles et erreurs du goût individuel. Remaniements et manipulations diverses des sujets épitiues. Les cycles. Le comique. Avilissement progressif de l'épopée.

Les premiers monuments de notre littérature sont, comme on l'a vu, d'inspiration cléricale : il ne faut pas s'en étonner, les clercs seuls écrivaient. Mais la société laïque, l'aristocratie féodale avait pourtant déjà ses poèmes qui l'enchantaient, des chansons, et surtout des récits de caractère épique : seulement on ne les écrivait pas. La floraison de la poésie lyrique fut plus tardive : l'énopée se développ.'^ la première dans notre littérature '.

ORIGINES DR L'ÈPOPKE FRANÇAISK

[Voici comment jusqu'à hier les médiévistes s'accordaient à peu près pour imaginer ce développement.]

La Chanson de Roland, qui, dans la forme où nous la présente le

1. A consulter : G. Paris, Histoire poétique de Charlemanne, Paris, 1805; L. Gautier, les Epopéea françaises, 2"^ éd., Paris, 1878-94, 4 vol. in-S"; P. Rajna, le Origini delV epopea francesa, Florence, 1884; C. Nyrop, Storia delU epopea francesa, Irad. par E. Gorra, Turin, 1888; G. Kurf, Histoire poétique des Mérovinijiens, Paris, 1893, in-S; A. Jeanroy, Etudes sur le cycle de Guillaume au court nez (Romania, t. XXV et XXVI) ; Goulet, Le voyarje de Charlemagne en Orient, 1007; J. Bédier, Les Légendes épiques ; Recherches sur la formation des Chansons de geste, 1908, 2 vol.

manuscrit d'Oxford, est anlérieure à l'année lOSO^j est à peu près la plus ancieirntr-dTjTnfs chansons de geste, comme elle en e^^l la plus belle. Si Tonne ref^'ardait que rapparence, on aurait là le spectacle unique d'un genre débutant par son chef-d'œuvre. Mais en réalité la Chanson de Roland est un terme, plutôt qu'un commencement. ir V avait des siècles que l'épopée française était née, lorsque l'écriture sauva ce chef-d'œuvre. Quand avait-elle donc commencé? Dès la ruine de la civilisation romaine, après que les Francs eurent pris possession de la Gaule. L'histoire de Clovis, de ses ancêtres et de ses descendants, dans Grégoire de Tours et dans Frédégaire, est en grande partie poétique-, et l'on y reconnait les débris d'une épopée mérovingienne. Une vie de saint ^ nous a conservé quelques débris d'un poème populaire qui célébrait une victoire peut-être fabuleuse de Clolaire II et de Dagobert sur les Sa.xons. Autour de ce Dagobert, qui fut le plus puissant des successeurs de Clovis, la fermentation épique fut intense, comme l'allesleencore une chanson de geste du xii* siècle dont il est le héros*. Puis l'imagination populaire, puissamment excitée par les événements dont les Carolingiens furent les acteurs plus uu moins glorieux, transforma leur histoire à sa mode en un vaste corps de traditions poétiques. Depuis Charles Martel, le vainqueur des Sarrasins, jusqu'à Louis 111, le vainqueur des Normands"', tous les Pépins, les Charles elles Louis, selon le mot du poêle saxon*, ont été chantés concurremment avec les Clolaires et les Thierrys de l'âge précédent.

1. Le seul poème complet aalérieur sans doute a. celle forme du Holund est le Pélerinatje de Charlemagne à Ji-rusalem (vers 1060), poème d'un caraolèro assez spécial. Je m'en rapporlerui pour loiiLe la liltéraUire du moyen âge au tableau chronologique dressé par M. G. Paris (op. cit.. 2" édit., p. 245-255).

2. Chants épiques, bien entendu, non poème unique et suivi : naissance de Mérovce; e.\il de Childéric ; mariage, baptême, guerres de Clovis; la biche qui lui découvre un pué; les murs croulant au son diîs trompettes; meurtres des chefs francs, etc.

3. La Vie de saint Faron, par Hildepairu, évêque de Meaux (mort en 875). Hildegaire lire tout ce qu'il dit du poème populaire, d'une vie perdue de suint Cbilien, rédigée au viii= siècle. Voici les iireniiers vers du poème :

De Chlotaiio est canere rege Francorum, Oui ivil |)ugiiare in geule Sa.^orum.

(Cf. cependant F. Lot, liomania, t. XXIII.)

4. M. Darmesteler {De Floor-ante vetustiore ijallico poemate, Paris, 1877) a démontré que FtoQuent dérivait de Flodovinc, Chlodovinc, et signifiait le descendant de Clovis, comme Mérovingien, descendant do Mérovée. Ce descendant est Dagobert. M.P. Rajna prend le nom en un sens plus étroit, le fils de Clovis, probablement Clolaire.

5. I.a victoire remportée par Louis ill à Saucourt sur le pirate Ilaslings est le sujet du poème de Gormont et Isembart, dont un fragment de 600 vers a été retrouvé en 1876.

6. Anonyme, qui mit en vers la vie de Cbarleuiagne par Ëgiuhard (tin du ix" siècle).

Charlemagne, comme il était naturel, par son long règne, sos grandes guerres, son vaste génie, et la restauratiorl prodigieuse dila puissance impériale, devint le héros favori et comme le centre de l'épopée. Outre qu'il donna lieu à une abomlante création de poésie, il attira à lui nombre de légendes préexistantes : presque toute la matière épitpie cristallisa autour de lui. D'abord il absorba tous les Charles, Charles Martel et Charles le Chauve, tandis qiin les Pépins et les (.ouis se fondaient en deux personnages, l'un père et l'autre tils de l'empereur Charles : cette triade légendaire représenta toute la dynastie carolingienne. Les Mérovingiens furent absorbés aussi : leurs noms s'effacèrent, leurs personnalités furent dissoutes, et leurs actions allèrent s'attacher aux noms carolingiens. Sur quelques points l'absorption fut incomplète, et le rattachement mal fait : comme dans Floovent survit un descendant de Clovis, ainsi parfois apparaissent Charlçs Martel et Charles le Chauve, non déguisés ou mal déguisés en Charlemagne.

Mais tout ne gravitait pas encore autour des rois. Les provinces avaient leur vie distincte et intense : comme elles eurent leurs chefs et leur histoire, leurs souvenirs glorieux ou douloureux, elles eurent leur épopée. On chanta les quatre fils Aymon en Ardenne, Raoul de Cambrai en Vermandois. La Lorraine eutGarin et Bègue; la Bourgogne eut Girart de Roussillon, et sans doute RolandX^t d'abord le héros local des marches de Bretagne -avant d'entrer comme neveu de Charlemagne dans la tTâdittouTnàtionale.

Il y eut ainsi cinq siècles environ pendant lesquels notre race, quoi qu'on ait dit, eut bien << la tète épique ». Cette spontanéit»'créatrice tendait incessamment à s'exercer : la légende suivait ùi' prè§ lei événements. On n'oubliait pas l'histoire, on la voi/nlî, eu quelque sorte, tout' ordonnée en légende. Charlemagne n'était pas mort, que l'un de ses vieux soldats faisait déjà en toute na'iveté au moine de Saint-Gall le tableau merveilleux des exploits et de la sagesse du grand empereur : Jajoésie était alors la jojiaifi-dcs intelligences. '

Mais une question'se pose sur laquelle ont batailUé les érudits : puisque évidemment ce n'est pas de la tradition latine qu'est sortie l'épopée française, d'où vient-elle? Des Celtes, ou des Francs, qui sont avec Rome les facteurs de notre nation? Un savant italien, M. P. Rajna, a mis hors de doute les «çrigines gerrnaniqucs^ de l'épopée française. Comme tous les GermairisT'Tes Francs avaient une poésie narrative, tantôt mythique, et tantôt historique^ célébrant les dieux ou les anciens rois de la race : le Siegfrul de>: Nihelungen n'esi autre que SigoiVed, héros national des Francs, qui primitivement fut peut-être un dieu. Ils avaient leurs scôpa^ qui s'accompagnaient de la harpe, et leurs guerriers aussi parfois

composaient ol chantaient. Maîtres de la Gaule, et devenus chrétjens, le? Francs oublièrent ou réduisirent en faits humains leurs mj^hes rclif:ieux : ils ^.'ardèrent leurs poèmes historiques et leur goûl pour les récits épiques qui exaltent le courage et enchanten/ l'imaginalion. Même, tandis que leur histoire, sur cette terre de Gaule (jui leur appartenait, Taisait germer de nouveau.x chants, les anciens, avec ce dédain de la chronologie qui est le piopre des temps épiques et des légendes populaires, continuaient d'évoluer, et se chargeaient de faits récents ou se rajeunissaient pour s'y adapter. Ainsi dans celle histoire poétique des Mérovingiens, dont on parlait tout à l'heure, se laissent entrevoir des vestiges de vieu.v poèmes francs; dans les chansons de geste, certains récits, certains personnages, des traits de mœurs, des usages de la vie guerrière et civile sont des résidus manifestes de la plus ancienne

. poésie et de la plus ancienne civilisation des Francs. Le nain Obéron, l'Aubèron de nos chansons de geste, l'Alberic des JSibelunijcfi, est entré certainement chez nous avec les compagnons de Clovis.

Cependant il faut bien savon . o qu'on entend quand on dit que l'épopée française est d'origine germanique. Tout ce qu'il y eut de chants tudesques, avant et apiès l'invasion franque, tout ce que Charlemagne en litrecueillir,n'intéresse pas directement notre littérature. On l'a dit avec raison, une épopée française ne peut sortir que de chants en langue française, ou en langue latine, puisque le français est du latin qui a évolué. Dés que les Francs se furent ' liiélés^aux liallû-Lloniai^is, eurent pris la langue latine, dés le milieu du vi*^ siècle, il y eut assurément desjîlianls épiques en Inlin, « en langue romaine rustique », commê~Tr~êtr'côïitinua

^ ^Tlînrttrre en tudesfiue pour les Francs non romanisés de l'Austrasie. Le fameux poème en l'honneur de Clotaire II dont l'auteur de la Vie de saint Chilien transmit quelques vers à l'auteur de la Vie de saint Faron. était assurément en latin vulgaire : les femmes de la Hrie qui le chantaient n'ont jamais parlé tiniesque.

Les Francs agirent ilonc comme un ferment sur la masse galloromaine. Par eux, les aptitudes poétiques de la race celtique, engourdies sous la domination romaine par l'élégant rationalisme de la littéral me savante, comme par la pression monotone de la protection administrative, furent réveillées : les àmcs, préparées déjà par le christianisme, violemment secouées par rinslabilil' du nouvel état social, recouvrèrent le sens et le don des symbokmerveilleux; et dans la famine iiilollectuelle que produisit la ruine des écoles, l'aristocratie gallo-romaine, sujette des rois francs et compagne de leurs leudes, associée aux fêtes comme aux affaires, quitta sa délicatesse ot kp« proctîdés mffinés de pensée et de lan-

gage : elle retourna à l'ignorance, au peuple; elle se refit peuple, avec tout(3 la rudesse, mais avec toute la spontanéité du génie populaire. 11 y eut assez d'unité morale, d'homogénéité sociale, pour que l'épopée, cette expression synthétique des éi)oques jirimitives, se développât puissamment.

M. Rajna a constaté que son terrain de culture a sensiblement les mêmes Umites que l'occupation franque. Mais elle n'est pas franque pour cela : elle est française, œuvre de cette race complexe qui se constitue du mélange des Gallo-Roniains et des Francs; produit des forêts germaniques, mais acclimaté sur le sol des Gaules, et germant spontanément dans tontes les âmes, sans dis' tinction de race, non échappées encore ou retournées, peu importe, à la barbarie féconde.

Ce furent même les Gallo-Romains qui donnèrenl à l'épopée sa forme : lajangue, cela va sans dtfcrrmais aussi le raètre^ Qe\:jDxs de dix syllaïïes*, assouancé,^^. djs.tr ijiuû-.en laisses ou couplets monorimes d'inégale étendue, que l'on retrouve dans toutes les anciennes chansons de geste, est d'origine très probablement latine comme tout notre système de versification.

Comment se fit l'élaboration de la matière épique, et sa mise en œuvre? Nouvelle question, et nouveaux cOmbats. Parfois l'épopée fut contemporaine ou à peu près des faits qu'elle rappelait. Souvent aussi la tradition orale conserva les légendes non versifiées, jusqu'à ce qu'un poète s'en emparât. Mais ce poète, plus ou moins éloigné des événements, qui le premier les chanta, quelle forme leur donna-t-il? On a supposé — et non pour la France seulement — que des cantilénes lyrico-épiquos plus brèves et de rythme plus rapide avaient précédé les vastes narrations épiques, et par une application du système de Wolfî qui longtemps a été on faveur pour les poèmes homériques, on a soutenu que les chansons de geste n'étaient que des cantilénes cousues ensemble. Il faut décidément abandonner cette hypothèse, que les faits ne confirment

1. On a beaucoup discuté sur l'ori^ne de ce vers, et en géuéral sur celle de notre versiûcalion toute fondée sur le nombre des syllabes et la rime. 11 est k peu près certain que ceux qui la rattachent à la poésie latine rythmique ont raison. Les défenseurs del'orisine celtique, comme MM. Barlsch et Rajna, ne donnent guère de bonnes raisons positives, et M. Rajna ne fait guère que montrer les difficultés du système adverse. 11 arriva sans doute ici la même chose que pour la langue : le vers français, c'est le vers latin transformé, mais transformé par dcTs Celles.

2. h'assonance consiste dans la répétition de la dernière voyelle accentuée, tandis que la consonance (notre rime moderne) porte sur la voyelle accentuée et sur les consonnes et voyelles qui la suivent. — Je ne jiarle pas du vers octosyllabique qui se rencontre dans la seule chanson de Gormont, et dans le poème d'Alberic sur Alexandre : l'emploi de ce vers est très exceptionnel dans l'épopée française ; c'est le mètre ordinaire des romans bretons.

V'i l.rni-.HATl IIK HKHOiylJK hiT (;Hh\ AI.KKKSL'tK-

jias el dont, après M. Mila y Fonlauals ', M. Hajna a fait justice. Les clercs i|ui ocriveiit en lai in nonimciiL du nom de mntHéne indifféremmenl les chants pn-tendus iyrico-tipiques que nous n'avons pas cl les chansons de geste qui nous sont parvenues : caniilènc est le mut, li'tjérement méprisant, dont ils désignent toute poésie qui n'est pas savante et latine. U va sans dire qu'on ne nie pas l'existence de chants lyriques : épopée et lyrisme répondent à deux liosoins de l'àme humaine : mais l'épopée vient des narrations épiques. Que les poèmes primitifs lurent plus courts, cela va saas dire aussi : mais ils se sont développés par ■< inlussusception » si je puis dire, comme des organismes, et non par " juxtaposiiion ». (Uiaijue état de la matière épi(|ue est le résultat d'un intime renouvellement, dune refonte intégrale. Ce qui s'est passé depuis (jdun eut commencé à rédiger les chansons de geste nous garantit ce qui arriva quand elles n'étaient |)as écritesy Uu vi"-' au x® siècle, comme du xi'' au xiv^, le procédé conslam^nent mis en usage a été l'L'xtension par remaniement total; c'est par étirement, non par suture, que peu à j)eu ce qui pouvait avoir queli|ues centaines de vers au ix"-' siècle, s'est trouvé être, quatre siècles plus tard, un poème de dix mille ou vingt mille vers.

A la fin du x° siècle, la fécondité épique de-notre race est épuisée. Sauf les interpolations que la flatterie cl l'intérêt peuvent introduire dans la rédaction des poèmes, l.'s derniers événements dont le souvenir y soit élahoré en lécils légendaires sont de celte époque. Alors vécut le comte de .Montreuil-sur-Mer dont on reconiiail la persoimalité fondue dans l'unilé nominale de Guillaume d'Orange. La bataille où mourut lîaoïd de Cambrai est de 913. Dès lors la période de création s[)ontanée est close.

La matière aussi a reçu sa forme : elle est distribuée déjà en amjjles compositions, en récils détaillés. Bertolai, le premier auteur du poème de Raoul de Cambrai (s'il n'est pas supposé par un trouvère plus récent pour donner de l'autorité à ses inventions), ce Hcrtolai avait combattu à côté de son héros.

M. G. Paris a reconnu, dans un curieux fragment de chronique latine qu'il date du x*^^ siècle ^, la traduction d'un morceau d'une chanson du cycle de Guillaume : trois fils et un petit-fils d'Aimeri de Narbonne y paraissent autour de l'empereur Charles. La narration lente et détaillée atteste que ce court fragment est le débris

1. n«ns sa remarquable éliule sur la l'uexia lieroico-popular castellana, liarcelone, lS7i (p. ■i53-i()2).

2. ("e.-l le friii/iiii'iit de la Haye, publié par Pertz qui n'en avait pas reconnu le caracu'rre, rôoililé cl expliqué par G. Paris (Hisl. poél de Charlenuif/ne, p. W et 406). — Mais ce fragment est en réalité du xt* sirr.le, et lo iioome qu'il traduit n'est peut être pas aulcricur au Roland d'Uxfurd ou à la Chanson de GuiUaume (//* éd.).

d'un vaste poème. Ainsi les chansons de geste ' étaient déjà telles à peu pfi's qu'elles nous apparaîtront un siècle et demi plus tard dans les rédactions conservées.

Mais, sauf le fragment de la [Ia)'e, dont la valeur littéraire est nulle, rien ne nous représente la période primitive d'invention spontanée, et nous n'atteignons pas directement la forme prcniii'ic et vraiment populaire de notre épopée française. Nous n'avons rien que des remaniements : la Clianson de Bolnud même en est an moins au second état. Nous sommes donc l'cduils à ressaisir, par une divination délicate, l'àme et les membres épars de l'épopée perdue au milieu de toutes les inventions dont la fantaisie ron\anesque de l'âge suivant l'a surchargée et dénaturée. C'est là même le grand problème qui donne de l'intérêt à l'immense fatras qu'on appelle à tort l'épopée française.

Cependant il y a quelques poèmes où apparaissent plus distinctement les linéaments de l'antique épopée, où la matière primitive, dans une forme qui n'est pas primitive, n'est pas trop mêlée d'éléments hétérogènes et adventices. Plus ils sont anciens, moins la forme naturellement déguise ou trahit la matière. El l'on s'explique maintenant pourquoi le plus ancien est aussi le plus beau. La Chanson de Roland est le chef-d'œuvre de notre poésie narrative, parce qu'elle est, dans sa forme existante, le poème le plus voisin des temps épiques. Elle a été fixée par l'écriture quand la société avait encore une àme adaptée à l'esprit originel de l'épopée : elle n'avait plus de force active pour en créer, mais elle gardait sa sensibilité intacte pour en jouir.

[Voilà ce que l'on enseignait hier sans hésitation^. Voilà la synthèse qui se formait comme d'elle-même des travaux des érudits. L'édifice paraissait solide. .M. Bédier en a fait apparaître la fragilité. Sa démonstration n'est pas achevée; il n'en a pas tiré tontes les conséquences; mais déjà il est certain que la synthèse d'hier est à bas. Une revision et une réorganisation totales de nos idées sur l'épopée française sont nécessaires. M. Bédier et d'autres médiévistes y procéderont sans doute dans les années qui vont venir. Ils nous diront quel lien il faut concevoir, s'il faut concevoir un lien, entre le génie épique des Francs et l'épopée du xiie siècle, entre cette épopée et les chants historiques de l'époque mérovingienne. Ils

1. Geste (du latin gesta, pluriel neulre qui devint nn substantif féminin'^ prit le sens à' Histoire : une Clinnsnn de Geste est Aanc. proprement une chanson qui .1 pour sujet des faits historiques (ou donnés pour tels). On dit plus tard, mais rarement en français propre, une (/este tout court pour un poème épique On appela aussi (jeste un certain groupe de traditions épiques, à peu près ce que nous nommons un cycle. (G. Paris, op. cit.. p 38.)

2 Tout ce qui, dans ce chapitre, est placé entre crochets (ici, jusqu'au milieu d*; la p. 28), a été ajouté dans la H« édition.

nous (liront ce que l'épopée du xii^ siècle a recueilli de thèmes, de contes, (le clichés, de procédés d'une tradition lointaine, si elle en a recuedli. d'où elle a pris sa l'orme, si elle l'a reçue d'une poésie nariative antérieure, ou si elle l'a créée. Aussi, hien des questions doivent être réservées et tenues provisoirement en suspens. Voici les résultats principaux qui dès aujourd'hui se dégagent des recherches de M. Bédier. •

D'abord une partie de critique négative, très forte. On n'a aucune raison de croire à l'existence de cette épopée prirnitive, spontanée, populaire, admirable, dont rien n'aurait subsisté. La conliimité d'invention légendaire qui, des teni[)s mérovingiens et carolingiens, aurait transmis aux jon;.'leurs du \r' et du xii' siècle la matière des chansons de geste, est une hypothèse arbitraire ; aucun document ne l'affirme sérieusement. Les éléments historiques qu'on retrouve dans ces poèmes sont en réalité très peu de chose : on en a grossi la masse par une méthode arbitraire et puérile. .M. Bédier s'égaye des seize Guillaume, y compris le comte de Monlrouil-sur-Mer, qu on veut reconnaître fondus dans le type épique de Guillaume d'Orange. << 11 n'y a nulle preuve que Vivien, Aymeri, Lrnaut de Beaulande et les autres aient été à l'origine des personnages réels, les héros de petites gestes indépendantes qui auraient été peu à peu attirées et absorbées dans l'orbite du cycle de Guillaume d'Orange... Outre les personnages de Charlemagne et de son fils Louis, il n'y a dans le cycle, d'autres personnages historiques que Guillaume, comte de Toulouse et moine à Gellone, et Guibourc sa femme '. »

Hertolai, auquel je ne croyais pas trop malgré les érudits, n'a jamais écrit le poème de la mort de Raoul de Cambrai dont, n'existant pas, il n'a pas été le témoin.

Il faut renoncer à la manie d'identifier tous les héros des chansons de geste avec leurs homonymes historiques, et de retrouver à tout prix tous les faits poétiques dans l'hisloire, en invoquant la déformation légendaire pour écarter toutes les difficultés.

Mais .M. Bédier ne s'en tient pas à la critique négative. 11 reconstruit.

Les chansons de geste que nous avons sont né^ tardivement, au w". au xw siècle, autour des abbaye? et des églises. Hes jongleurs les onl"ctlanTêcs"aTa foule qui aîriuait aux foires èTvisitait les reliques. Autour des sanctuaires fréquentés, le long des routes de pèlerins, l'épopée germe et s'épanouit. D'où les jongleurs en tirent-ils la matière? Non pas d'une tradition populaire dont rien ne prouve l'exisiencc, mais des chroniques latines, des vies de saints latines,

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