JEUVRES ORAT(JlRES DE BOSSUET
Dans la diversité des ouvrages de Bossuet, le caractère le plus constant et le plus général qui se manifeste, est le caractère oratoiie : c'est donc sur l'orateur qu'il faut porter d'abord notre étude. Il nous a développé son idéal dans VOmiaoïi funèbre du P. Bourgoituj et dans le Panégyrique de mini Paul : il demande que l'orateur écarte le bel esprit, mette de côté tout désir de plaire, tire toute la force de son discours de l'étude de l'Ecriture et de l'ardeur de sa foi. Ce n'est pas qu'il doive se priver des moyens humains de l'éloquence : Bossuet ne suit pas M. Vincent jusque-là. Dans une Instruction rédigée pour le jeune cardinal de Bouillon, il indique par quelle préparation se i>eut former un prédicateur : les ouvrages de l'antiquité profane, quelques livies français, tels que les Provinriidcs, sont recommandés avec les deu.x Testaments, les Pères grecs, saint Augustin et Tertullien. L'objet qu'on ne doit jamais perdre de vue, c'est d'interpréter la parole de Dieu pour l'utilité du prochain; il ne s'agit pas d'ignorer la rhétorique, mais de la manier délicatement; c'est tout un art que de « faire parler Dieu » avec oflicacité.
Bossuet n'y réussit pas di' premier coup en perfection. Il y a des traits de génie dans ses '^ermons de Metz, et jamais il ne fera mieu.x que dans le Panèi/ijrique de saint Bernard (1053). Mais souvent l'imagination est exubérante; le style, d'une vigueur tendue
et d'une couleur chargée, va jusqu'au mauvais goût et aux trivialités répugnantes; la science, de fraîche date, s étale, subtile ou pédante, théologique ou profane; il y a trop de citations plaquées, trop de raisonnements en forme, un mélange de sèche logique et de grande rhétorique. Surtout il y a trop de tout : les discours sont trop longs. L'expérience, le travail corrigèrent ces défauts peu à peu. A Metz, Bossuet s'appliqua aux Pères grecs, dont Thoureuse inilutnce s'ajouta aux leçons de ses auteurs jusque-là préférés, saint Augustin. Tertullien, les âpres Africains, subtils et violents : Basile et Grégoire détendirent son éloquence et lui enseignèrent la puissance de la douce simplicité.
Quand il arrive à Paris, il est maître de son talent et de sa forme : cependant dans cette suite de chefs-d'œuvre qu'il accumule pendant onze ans, on peut distinguer deux manières: les sermons des premières aimées sont plus voisins des sermons de Jletz, par la vigueur de l'appareil logique, par la chaude couleur du style. Vers 1666, cette éloquence s'atténue pour ainsi dire sans s'amoindrir, elle se subtilise, se fait plus délicate, plus limpide, plus dégagée d'élémëiîTâ'" matériels, étonnante de lumière «iBstfàite et de pureté intellectuelle. Entin, lorsque, retiré à Meaux, il prêche dans son diocèse, aux bourgeois, aux paysans, aux communautés, à des humbles d'esprit et de fortune, alors ce grand orateur consomme le sacrifice de son éloquence. Alois il rappelle et met en pratique les enseignements de Vincent de Paul; il fait taire sa science, et laisse couler de son cœur des homélies familières, exquises et efficaces dans leur petitesse volontaire. •
Jamais il n'apprit par cœur ses sermons. Il se préparait fortement, rédigeait presque parfois le discours, relisait son canevas ou son brouillon avant de monter en chaire : là il s'abandonnait à l'inspiration, qui reprenait, complétait, rectifiait les formes préparées par la réflexion. Il ne répétait pas les sermons qu'il avait une fois prononcés : il revoyait les anciens plans, les rédactions primitives, pour les adapter au progrès de son esprit, ou bien au nouvel auditoire. Tant qu'il prêcha à Metz et à Paris, il ne se fia jamais à son expérience ni à sa facilité : et après quinze ans de prédication il ne faisait ni des plans moins exacts ni des brouillons moins complets. A Meaux seulement, il se contenta en général de quelques notes légères et rapides, et son éloquence se rapprocha de l'improvisation : le travail qui eût encore élevé son discours, l'eût écarté de la bassesse populaire que sa raison désintéressée avait élue pour idéal.
i\e prêchant que pour remplir un devoir du ministère ecclésiastique, Bossuet n'a pas recueilli lui-même ses sermons. Il n'en a publié qu"ua seul, sur CUnitéde l'Éylhe, qui était cuinine le mani-
feste (lu f^allicanisine. On n'a donc, pour se faire une idée de sa paiolo, que les plans el brouillons qui représentent non sa prédication, mais la préparation de sa prédication. C'en est assez pour leconnailrc une éloquence sans rivale.
VLe fond des sermons de Bossuet est l'explication du doîîme. Il Se plai^'nait que déjà de son temps, les pfcdîcaléiirs s elèndisscnt sur la morale en laissant le tlofi,nie de côté. Pour lui, il plaçait le do^me avant tout, comme source et fondement de la morale ', et il s'attachait à expliquer, interpréter, juslilier les mystères et les articles de foi, persuadé qu'un chrétien sait ce qu'il doit faire, lorisqu'il sait ce qu'il doit croire. La morale est la conséquence pratique du dogme : aussi ne faisait-elle jamais défaut, et le « catéchisme >■> de Bossuet aboutissait à ordonner la conduite en même temps qu'à éclairer la foi.
Comme 1' « utilité des enfants de Dieu » était sa grande règle, il choisissait les sujets de .sermons et les applications du dogme, qui pouvaient avoir le plus d'utilité pour ses audfteurs. Sa parole s'appropriait très étroitement et très délicatement à son public *. Quand les heureux, les grands, les habiles l'écoutent, il prêche sur l'ambition, sur l'impénitence finale, sur l'honneur du monde, sur la justice : il expose la haute philosophie de la religion ou discute les objections rathnées des esprits forts. Dans les paroisses aristocratiques de Paris, à Saint-Germain, au Louvre, il ne se lasse pas de rappeler qu'il faut payer ses dettes, et qu'il faut faire l'aumône : il remet sans cesse sous les yeux des riches leurs créanciers et les pauvres. Parfois il prêchera pour le roi seul : sur les Devoirs des rois. Il fait son métier en conscience, sans brutalité et sans flatterie, sans complaisance et sans impertinence. Il ne craint pas de 'présenter la « face hideuse » de TÉvangile; quoiqu'il soit rigoureusement orthodoxe, et point du tout janséniste, il a en horreur, autant que Pascal, les relâchements de la casuistique. Mais sa morale, tout austère, n'a rien qui effraie et décourage : il croit et il montre que, si Dieu a donné à riiommo ses commandements, c'est que l'homme peut les exécuter. Pour cela, il n'est pas besoin de fuir le monde : on peut se sauver dans toutes les conditions. Il n'est pas besoin de passer sa vie en piiôres, en jeûnes, en sanctifications extraordinaires : remplir le devoir de son emploi sans amour-propre, [lour le bien public et le service de Dieu, disl)cnse de chercher des raflinements de dévotion, et suflit à faire unp boime et chrétienne vie.
lio.-5Suel ne s'est pas amusé aux desciiplions curieuses des
1. Vnypi le Sfirmnn sur F Imminente iliijnité ilc» pauvres Juns t'/'.'tjtise.