‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 206 sur 504 · PRÉDÉCESSEURS DE BOSSUET · texte numérisé non relu

PRÉDÉCESSEURS DE BOSSUET

Ce serait une erreur de s'imaginer, sur la foi d'extraits trop judicieusement choisis, qu'avant Bossuet, tout est ridicule, emphatique, précieux, pédant dans les discours des prédicateurs. La vérité est, au contraire, que depuis le temps de Henri IV jusqu'au milieu du xvno siècle, la restauration du catholicisme se fait sentir dans la chaire par la gravité, la solidité de la parole chrétienne. On ne sait pas encore se priver des ornements de l'érudition profane et des coquetteries de l'esprit mondain : mais cela recouvre un fond solide de théologie, et n'étouffe point les ardeurs de la foi et de la charité. Autour de Du Perron et de François de Sales, et après eux, se présentent en grand nombre des prédicateurs distingués, évéques, docteurs, moines, Charron, Coeffeteau Fenoillet , Cospean, les deux Lingendes, Senault, Lejeune, De.smares.

■le ne crois pas que les jansénistes aient en rien contribué au perfectionnement de l'éloquence chrétienne : ils ont fait leur œuvre par la direction et par les livres. Il y a au contraire deux corps qui, en vertu de leur institution, s'adonnent avec ardeur à la prédication : les oraloriens et les jésuites se disputent la chaire comme l'enseignement. Les jésuites, en général, donnent plus dans les agréments littéraires et mondains : les oratoriens

édition, 1664, in-4: les Plaidoyers et œuvres diverses de M. Patru, nouvelle édition aui/mimtée, elc, Paris, 1681, in-8; Recueil choisi, etc. (cf. plus haul). — A consulter : Sninle-Beave, Port-Royal, t. 1; Munier-Jolain, les Époques d<i l'éloquence judiciaire en France, Paris, Perrin, 1888, in- 12.

Ô7H LES GlUiNDS ARTISTIÎS CLASSIyUKS

sonl pins tlicidd^ious, cl s'appliquciil aux (l.'soriptiunr. < .\.«. l. > «les liassions. \.o zole est rgal «Ips deux paris. Cepcndatit il ne s'élève iiictin taleiil supérieur, et les meilleurs sermons sont des œuvres I ime assez éj^alc lut-diocrité. L'oraison fimt^hre et le panéf^yrique, iimme discours d'4ppar.-lt. restent sin;;ulièn'meMt au-dessous des - ruions, où la nécessilé d'instruire et d'édilier met des limites lUX excès du bel esprit. 11 y a eu pourtant de bonnes parties Lins quelques oraisons funèbres de Henri IV; mais après cela on ne rencontre rien qui soit môme passable, jusqu'aux oraisons Innèbrcs des deux Henriette.

Saint Vincent de Paul exerça une sérieuse influence sur l'éloquence religieuse. M. Vincent, comme on l'appelait, était ennemi de l'éloquence : il ne pouvait souflrir l'esprit, la pompe, la science étalée et ronflante. H n'estimait que l'effusion du cœur qui, va au cu'ur, H parlait lui-pième avec son cœur, san* étude, sans apprêt, familièrement, efficacement : son idéal est l'homélie simple et touchante des premiers temps de l'Église. Par son exemple, par rautoritè de sa haute vertu, par les conférences qu'il institua à Saint-Lazare pour former les jeunes prédicateurs, M. Vincent contribua plus que personne à mettre le discours chrétien dans la voie de la sérieuse et utile simplicité : il ne put sans doute proscrire, comme il le voulait, l'éloquence; il enseigna du moins à en faire bon usai^'e, à la subordonner aux fins essentielles de la parole chrétienne. Bossuet profita de ces enseignements '.

2 lîossuET : l'homme et l'échivain.

1. u'uvre (li; IJossm-l est immense et variée '■' : ellf iiuuve son unile dans son rapport a la vie et au caractère de l'homme.

1. A consulter: A. Le7.al, Du la prédication sous Henri I\\ Paris, in-8, 1871. De Tiévcrret, Du panégyrique des saints ariint liossuet. Paris, 1868. Jacquinct, les l'ré-

■ licateurs du .wir" siècle avant Bossuet, in-8°. Lettres de saint Vincent de Paul, Pans, linmr.iilin, 1889. 2 vol. in-8.

'■i. ÈdiUons : Recueil d'oraisons funèbres composées par messire Jacques- Bénigne /lo.isui-t, eli;., Paris, chez la veuve de Sébaslieu Mabrc Crainoisy, 1689, in-12; Histoire

■ 1rs variations des églises protestantes, Pnn», veuve île S. Mabre Crainoisy, 1088, ' vol. in-4; Discours sur l'histoire toiiverselle. Paris, Mabre Cramoisy, 1681, in-4; ; éd., Paris, Roulland, 1700, in-1'2. Œuvres cotnplèles. i-d. Oéforis, 1772-1788, 19 vol. ii-i; éd. de Versailles, 1815 el suiv., 4:s vol. iii-8; .-d. Lâchai, Paris, Vives, 1862-4,

;tl vol. iu-8; Œuvres inédites, publ. par Floqui^l, ISJS, in-S; Œuvres oratoins. ta. ciiliquo de l'abbé Lebarq, Paris el Lille, 1890-1896, 0 voL in-ii, Lettre* et pièces inédites et peu connues, recueillies par A. Gaslé, Caén, IS'.W, in-8. Second trnitC sur les Etats d'oraison, publ. par É. I.evesque, Paris, 1897. Correspondance, p. p. Urbain cl Lcvosque, l. I cl 11, 1909. — A consulter • Fluqufl, Études sur la vie de Bossuet, 3 vol. in-8, 18r)ri-r>0; Bossuet précepteur du Dauphin, 1864; Alemoires et Journal de Valtbé l.edieu, 18.06-57, \ vol.; l'abbij N'aillant, Kludes sur les servions de Bossuet, ii'aprèa Ica manuacrila, 1851, GauUar, Bûssuef vratevr, i!ny>, Uuuutl, De lu contrij-

BuSSUET. fi/l

Jacques-bénigne Bossuel est né à Dijon le 27 septembre 1027, d'une famille de magistrats provinciaux : il avait six ans quand son père fut nommé conseiller au Parlement de Metz. 11 fit se? études au collège des jésuites de Dijon et vint étudier la théologie au vieux collège de Navarre. 11 soutint le 25 janvier 1648 sa première thèse, devant le grand Condé, gouverneur de sa province natale, et protecteur de sa famille : puis il entre en licence en 1630; prêtre et docteur en 16o2, il se rend à Metz, ville toute pleine de protestants et de Juifs, où les controverses sont ardentes. Contre ces deux sortes d'adversaires, Bossuet essaie toutes les armes de la théolo,:îie traditionnelle. Il prêche activement. Il écrit sa Réfutation du Cathéchisme de Paul Ferry, ministre de l'Église réformée. En 16.H9, il s'établit à Paris, et, pendant dix ans, se dévoue à peu près exclusivement à la prédication. Outre les sermons isolés qu'il prononce, il prêche le Carême en 1660 aux Minimes, en 1661 aux Carmélites, en 1665 à Saint-Thomas du Louvre, l'Avent en 1663 aux Carmélites, en 1668 ix Saint-Thomas du Louvre. La cour aussi veut l'entendre : il prêche au Louvre le Carême de 1662, puis lAvent de 1665; à Saint-Germain, le Carême de 1666, l'Avent de 1669. Sa solidité théologique, son talent de controyersiste le font rechercher par les calvinistes inquiets ou ambitieux, qui désirent s'éclairer, ou masquer une conversion intéressée : il écrit ^^ pour Turenne son Exposition de la foi catholique, publiée en 1671 ; devant Mlle de Duras, il soutient une laborieuse controverse contre le ministre Claude (1678). Cependant, en 1667 il avait prononcé avec succès l'oraison funèbre d'Anne d'Autriche, non imprimée et perdue. En 1669, il avait consenti à publier celle de la reine d'Angleterre Henriette de France; puis vinrent celles de Henriette d'Angleterre, duchesse d'Orléans (1670), de Marie-Thérèse (1683). de la princesse Palatine Anne de Gonzague (1685), du chancelier Le Tellier (1686), du prince de Condé (1687).

11 fut arraché à la prédication par un emploi qui donna une direction nouvelle à sa vie : il ne reparaîtra désormais dans les cliaires de Paris que pour de rares occasions. Après l'avoir nommé évoque de Condom (sept. 1669), le roi le choisit en septembre 1670 pour être précepteur du Dauphin, dont M. de Montausier était

verse de Fénelon et Bossuet sur le quxétisme, Paris, 1850; l'abbé Lebarq, Histoire trtlique delà prédication de Bossuet, 1888; F. Bruneliére, la Philosophie de Bossuet [Iteiue des Deux Mmides, 1" août 1891; Études auliques, t. V), A. Rebelliau, Bossuet historien du protestantisme, Paris, 1891 ; Bossuet, ia-lô, 1900; G. Laijson, Bossuet, Lei;ène et Oadin, 1891; abbé de la Bioisse, Bossuet et la Bible. 1890; Ciouslé, Fénelon et Bossuet, 2 vol., 1894-9.^; E. Bellon, Bossuet directeur de conscience, 1897; H. -M. Bourseaud, Histoire et description des manuscrits et des éditions originales de Bossuet, 1897; E. Jovy, Une oraison funèbre inconnue de Bossuet, Vitry-le-François, 1897; l'abbé Urbain, Biblioyraphte de Bossuet, 1900; Bussuet et Mlle de M(uléon{Bec. du Clergé françam,, l'WO; VyiUcjue, Bibliuyraphit raisonnée dei œuvre* da Boituet, 1908.

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gouverneur. Oette lioiinralde, rude cl m^vidf. foiiclioii l'absorba |)f'ti(laiit dix ans ( l()7(»-l(>7fl1. Re voyant allacliô .'i la cour, il se dôniit do son t-vt^'ln', par un scrupule raie en ce tempp-là : i\ estimait <pic la rùsidence t-tail de stricte obligation. L'insurmonlable iururinaiti' du l)aui)hin, nature apathique et tôtue, rendit inutiles les efTorls, le dévouement, la sévérité du f,'(iuverneur et du précepteur.

Mossuet avait conçu cette éducation sur un plan sa^c et larf,'o. ipi'il nous fait connaître dans une lettre latine adressée an pape Iimoccnt XI. Il voulait que son élève ne demeurât étranger ii aucune connaissance humaine. La relit,'ion était au premier plan, mais n'excluait rien : le Dauphin lut Térence, pour apprendre à se garder des piè'/cR de la volupté et des femmes. Le danger des éducations encyclopédiques fut écarté par la fermeté du précepteur, qui fit prédominer dans toutes les études un caractère strictement utilitaire. Il ne perdit pas un instant de vue qu'il ne formait ni un homme de lettres ni un savant, mais un roi : il apprit aii Dauphin tout ce qu'un roi doit savoir, il lui présenta toutes les connaissances par le côté qui pouvait l'aider à faire son métier de roi. Il s'attacha à lui former surtout le caractère, à développer la raison, en ornant l'esprit.

Afin d'éviter et le surmenage et les lacunes, et pour apprendre au Dauphin tout ce qui était utile, mais rien qui ne frtt utila|g^ afin d'assurer aussi l'unité morale de la direction, il se iJ^i^iapRi lui-mùTie de donner tous les enseignements : il rapprit le grec, l'histoire; il se fit donner des leçons danatomie : il n'abandonn i à d'autres maîtres que les mathématiques. 11 s'astroiL'nit à ('tiiiirposer tous les ouvrages dont le Dauphin pouvait avoir hesôTn; et les rédactions de l'écolier, que l'on a conservées, attestent sur quelle étude solide des textes liossuet établit son cours d'histoire; pour le xvi<^ siècle surtout, il a dépouillé soigneusement tous les principaux mémoires. L'esprit est large et libre, chrétien sans bigoterie, monarchiste sans servilité; les papes et môme les rois sont hardiment, sévèrement jugés. Parmi les ouvrages composés pour le Dauphin, il en est trois de considérables : le Traité de la Connaissance de Dieu et de soi-même, auquel on peut joindre la Logique et !e Traité du libre arbitre, la Politique tivL'c de l'Écriture Suinte, et le Discours sur l'histoire univrrsetle.

Une fois l'éducation du Dauphin terminée, Mossuet fut nommé au siège de Meaux (1681) : et tel était l'ascendant de sa science et de sou éloquence, que, si' iple évéque, et de médiocre naissance, il fut le véritable chef de l'assemblée du clergé de France, qui se réunit à la fin de JG8t. Il ins|»ira la Dérhtration de 16H2, formulant les libertés de PEglisc gallicane : indépendancn des

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rois au temporel; infaillibilité de l'Église universelle, et non du pape; primauté du pape, mais égalité essentielle des évèques, comme ses pairs et successeurs directs des apôtres. Bossuet avait préparé une condamnation de la morale relâchée des Casuistes, que la brusque séparation de l'assemblée de 1682 ne laissa pas le temps de voter, mais qu'il reprit et fit passer dans l'assemblée de 1700.

En lt)88, Bossuet publia son Histoire des Variations des Églises protestantes, qui fut fort attaquée par les protestants français et étrangers, par Basnage, Riirnet, et surtout Jurieu. Il leur répondit par six Avertissements et par une Dofense. 11 ne voulait pas tant écraser la Réforme que ramener les réformés : il entretint longtemps l'espoir chimérique de rétablir l'unité de l'Église chrétienne. De là sa correspondance avec Leibniz, et des négociations entamées de 1602 à 1694, reprises de 1699 à 1701, qui n'eurent d'autre effet que de mettre à nu l'irréductible incompatibilité de la tradition catholique et du rationalisme protestant.

La plus âpre des controverses où Bossuet se soit mêlé est la querelle du quiélisme, qui devint un duel entre Fénclon et lui. Le quiélisme est une erreur de certains mystiques qui prétendent s'élever à un état de perléclion indéfectible, dans lequel leur âme, unie à Dieu, ne fait plus d'actes distincts de foi ou d'amour, ne connaît plus les dogmes définis, n'emploie plus les prières formelles, ne désire plus le salut éternel, s'abandonne passivement à la volonté divine, à toutes les inspirations et suggestions de cette volonté •. le 2iur amour des quiétistcs aboutit, en théologie à l'indificrence aux dogmes, en discipline au mépris des autorités ecclésiastiques, en morale à l'abandon de tout l'esprit et de toute la chair aux suggestions de l'instinct intérieur.

L'hérésie quiétiste, condamnée à Rome ', reparut en France, où elle fut renouvelée principalement par un prêtre et par une femme de mœurs pures et d'imagination dé.sordonnée, par P. Lacombe et par Mme Guyon. Cette femme séduisante réunit autour d'elle une pelile église, fanatique et dévouée; l'abbé de Fénelon fut gagné, rX Mme de Maintenon, qui laissa l'esprit de Mme de Guyon se lépandre à Saint-Cyr. Bientôt, cependant, cette prudente institunrice s'inquiéta des suites effectives du pur amour; Tévêque de Chartres, Godet-Desmarais, directeur de Sainl-Cyr, la fit revenir de son égarement; et Saint-Cyr fut fermé à Mme Guyon. Alors, sur

1. Moliiios, prèti-e de l'église de Saraprosse, fui eiii|.risonné on 1685, et condamne cil août 1687. Do 1688 ,-i 1690, la cour de Home condamna les livres qiiiélislea parmi lesquels des ouvrages de Malaval et du V. Lacombe, et le Moyen court et facile pour l'oraison, de Mme Guyon, qui avait paru à Grenoble eu 1685 {Œuvres. ITJO, 40 vol. in-S").

U' ronsoil de Fi-nclon, elle invoqua l'arbitrafje de Rossucl, qui, fort occupé d'ailleurs, el peu mystique de sa nature, n'entra dans l'afTaire qu'avec répugnance. Mme Guyon lui remit ses Torrents et antres ouvraj^'es pour les examiner (1003). Bientôt après, elle ■lomanda ofliciellemenl des juges, qui furent M. de Noailles, évêque II- Chàlons, Bussuet et M. Tronson, directeur du séminaire de S linl-Snlpice. Des conférences s'ouvrirent à Issy, où les trois commissaires arrêtèrent lal)orieusement 34 articles qui définissaient la iloclrinc orthodoxe sur le pur amour et l'oraison. Tènelon, qui, après avoir recoimu formellement l'autorité des commissaires, lit tous ses elforls pour empêcher la condamnation de Mme Guyon, fut associé à la signature des articles (10 mars IGO.i). Pendant les conférences, le roi le nomma archevêque ('s Gambrai : après la signature, Bossuet le sacra. Son adhésion finale rassurait sur son orthodoxie.

Tandis que Bossuet, Noailles el l'cvôque de Ghartres publiaient dans leurs diocèses les articles d'Issy, Kénelon se taisait. Bossuet crut devoir expliquer plus amplement la matière, et composer VlvslrKclion aur les états d'oraison, dont le manuscrit fut coramuni(|ué à Fénelon. Mais, gagnant Bossuet de vitesse, il écrivit secrètement une Explication des maximes des Saiiits, qui rétablissait la doctrine abandonnée par lui : le livre parut un mois juste avant celui de Bossuet (1697). U Explication s'annonçait comme un simple commentaire des articles d'issy : Bossuet et Noailles, auxquels se joignit Godet-Desmarais, protestèrent publiquement. Devant le scandale que fit son ouvrage, Fénelon, après avoir refusé de^ se rétiacter, et même de conférer avec Bossuet, en appela au pape le 18 avril 1697. Ce fut le commencement d'une violente polémique, où ni Bossuet ni Fénelon ne se ménagèrent, l'un plus franchement violent, l'autre plus perfide et déguisant ses violences sous une humble douceur. Pamphlets sur pamphlets arrivaient h Rome, où les agents des deux adversaires combattaient par toutes les armes de l'intrigue. Fénelon, ultramontain, ami des jésuites, avait la faveur de la cour de Rome : Bossuet, gallican, eut besoin (l'avoir évidemment raison, et surtout d'avoir de son côté la peur qii inspirait le roi. La terrible Relation sur le quictismc (fin 1698) porta le dernier coup à Fénelon, qui fut condamné le 12 mars KVjli. Cette grande alTaire, où, selon Bossuet, il y allait de toute la religion, l'avait occupé cinq ans.

Au début, cependant, il avait trouvé le temps d'écraser un Ihêaliu qui défendait le théâtre : le P. Caffaro se rétracta bien vite après la Lettre de Bossuet, développée ensuite dans les admirables el dures Maximes et rt'flexions mr la Comédie.

Eu 1678, il avait fait détruire toute Tédilion d'une Histoire cri-

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Uque de l'Ancien Testament, que l'oratorien Richard Simon avait fait imprimer. Il revient en 1702 sur le même adversaire, condamne Swa version du Nouveau Testament, et écrit contre lui une Défense de la Tradition et «/es Saints Pères. Ce <]u'il combattait là, c'était la critique historique et phiiolof^'ique, qu'il pressentait funeste à l'orthodoxie, et destructive de la rehgion : aucune des polémiques de Rossuet ne fut plus grave, et c'est la seule peut-être pour laquelle il se soit trouvé insuffisamment armé.

Tant d'ouvrages et de controverses, et de grands emplois dont il fut revêtu à la Cour ou à Paris — premier aumônier de la IJauphine, puis de la duchesse de Bourgogne, supérieur de la maison de Navarre, conservateur de l'Université, conseiller d'État d'Église — n'empêchèrent pas Bossuct de donner son principal soin à son diocèse et d'y faire ordinairement résidence. 11 remplissait avec zèle toutes les fonctions pastorales, sans trop distinguer le temporel du spirituel, veillant au bien-être matériel, à l'hygiène, aussi bien qu'à la morale, à la discipline et à l'orthodoxie. Il eut à appliquer redit de Nantes, auquel il applaudit sans l'avoir conseillé, et que plus tard peut-être il sentit être une faute. Il l'appliqua avec modération, sans aucune idée de tolécance, mais par respect pour sa religion, et de crainte des sacrilèges qui pouvaient suivre des conversions forcées et fausses : les évêques du Midi, l'intendant Bàville le jugèrent tiède. Il prit grand intérêt aux communautés religieuses, qu'il soumit vigoureusement à son autorité : Jouarre et sa noble abbesse tentèrent de résister à l'évêque, qui plaida, gagna, et dut presque faire enfoncer les portes du couvent pour s'y faire reconnaître. Il distingua dans les communautés de femmes quelques âmes délicates et pures, qu'il consentit à diriger : il écrivit pour elles ses Mt'ditations sur l'Évangile et ses Élévations sur les mystères. Mais il était le pasteur de tous, et non de quelques-uns : il se donnait à tous, visitant, confessant, prêchant surtout, avec une infatigable activité. Il s'affaiblit à la fin de 1703, et mourut le 12 avril 1704.

L'unité de celte vie (si du moins on peut se flatter de saisir le priiTcipe -d'action d'une âme qui ne s'est jamais livrée ni étalée), c'est le désintéressement, le dévouement sans défaillaaceau devoir,, sous toutes les formes où successivement il se présente; chacun des ouvrages de l'orateur ou de l'écrivain est venu à son heure, pour un besoin actuel et précis, sans désir de gloire littéraire. Avant tout, Bossuet est prêtre; cette qualité détermine les formes de son esprit et de sa conduite : le service qu'il fait à son roi, à son pays, à son prochain, est celui qu'un prêtre peut faire. Mais dans sa haute et généreuse intelligence, ce service s'élargit, de façon que son état de prêtre ne lui crée jamais une dispense, lui impose souvent une aggravation de peine et d'effort.

C'était un robuste Hourguignon, do sanq riche, de tempérament bien réglé, simple, lucide, franc, sans brutalité comme sans liai- ' Icrift, ennemi du tortillaf^e et du mensonge. Son style parait dur, parce que la vérité et la logique le règlent, impérieux, parce qu'il ex[)liquc la tradition, et non sa pensée individuelle : mais, en cela du moins, son style n'est j)as l'image de sou caractère. Il a l'àine tendre, au contraire, la sensibilité vive : dans quelques (écrits • '>mme dans les MédiUtlions et les Élév,alion>i, dans quelques loties, il s'est livré, et l'on a pu voir de quelle ardeur il aimait et son Dieu, et les liOMimes,et quelques-uns parmi les hommes. Mais, à l'ordinaire, il contenait sa sensibilité;' il montrait un jugement net, une volonté i'erme; il avait la notion du possible et du pratique, le besoin de l'action eHlcace et précise. 11 n'a point connu les chimères, les folies de la pensée, ni ceUes même de la vertu. Kl ce njanque absolu d'excès, ^colte infaillible exactitude qui sq tuait t'oiTjbur£^^âij\ iiti»4e<r-di]''ynri7-fkf^p[ossïl)le, de l'utile, c'est iKônr-^Ti-c le point faijjle de ce jii\a.nd.et eicelieiilJionime : il fut troj» paisîïïleinenf sage, sensé et soumis.

Avec sa forte intelligence, ce fut toujours une àrae candide, l»resqui; naïve. Il fut le plus savant des théologiens, et gârn.'i jusqu'à sa mort la foi simple, sans nuages et sans doute, d'un petit enfant. 11 expli({uait avec pénétration le nniécanisme abstrait des passions, des instincts, de l'égoisme humain, et il crut toujours aux hommes : qui voulut le jouer, le joua. Ce moraliste profond n'avait pas l'ombre de l'inluilion psychologique qui fait les politiques, les diplomates ou même les directeurs d'àmes. 11 les dirigeait^ lui, si discrètement, et de si haut, que, ne se sentant pas asservies, elles ne se croyaient pas dirigées : il se contentait d'offrir, de sa raison à leur raison, des principes généraux de conduite. 11 ne voulait pas s'établir dans les profondeurs de leur conscience, de peur de violer leur liberté et de briser leur activité; s'il eût voulu y entrer, l'eût-il pu? l'eùt-il su?

La qualité éminente de son esprit, c'est le bon sens, l'amour et le discernement du vrai. Il n'a pas évid<fmment la liberté critique d'un savant de nos jours : sa raison est soumise à la foi. Mais, d'abord, cette soumission n'est pas une abdication; elle est volontaire et sans violence : la raison y trouve son compte. Pour Mossuet, tout est obscur, douteux, fragile sans ia fci : par la foi, l'aoivcrs, la vie, la morale deviennent intelligibles,- de la foi sortent la clarté, la certitude. 11 faut que la raison renonce à rien savoir, à rien compiendre, ou bien qu'elle accepte ces dogmes, qui la dépassent, et qui sont la conditioli de toute connaissance, lasource de toute intelligibilité. Sous le contrôle et dans les limites tracées par la foi, la raison de Bossuel s'exerce hbrement. Au lieu

de s'étonner que ce prêtre n'ait pas pensé comme un athée, il vaut mieux remarquer combien sa pensée a su j^'arder de largeur et de liberté sans sortir de l'orthodoxie, et (lue nulle vérité ne lui a fait peur. C'est qu'il avait la plus fine logique, pour tout réduire et tout ramener à la doctrine révélée.

Et de là vient la solidité de son œuvre. Elle est ab solument catholique, et pourtant, le caiholicisme ôté ou nié, elle ne s'évaiiTsnit ni ne s'écroule. C'est que celte œuvre catholique est une œuvre de science rationnelle et expérimentaje. Bossuet semble tout prendre^e i'Êcriture et de la tradition de l'Kglise : en fait, aucune réalité vivante, aucune vérité manifeste n'a été volontairement négligée par lui ; ce prêtre s'est nourri des inventions de la raison profane et même païenne. La meilleure substance de l'antiquité gréco-romaine a passé dans son esprit; il découvre dans la Bible ou l'Évangile les penséesjd'Aristot^ oiînilé'TIàiônT'ir emploie Eïïcrêcë à cbmrnëïrfer la Genèse. En un mot, avec une entière sincérité, mais aussi avec une rare adresse, il fait entrer dans le .système de la religion toutes les vérités acquises depuis des siècles par la raison laïque.

Son style tire sa perfection de son absolue et candide probité. 11 ne faut pas se laisser égarer par quelques passages pompeux des Oraisons ftinèbres : le plus ordinairement, Bossuet est très simple. Dans les controverses, dans les expositions de faits, dans les discussions critiques, il a uiiej)rièveté, une rapidité, une nég[igencemême, qui répondent bien peu à la définffion Tïanale de son style, qui passe pour uniformément sublime et pompeux. La qualité dominante, et l'on pourrait dire unique, de ce style;- c'est la p ropriété; il ne vaut que parce qu'il rend la pensée de Ihommo. Mais il la rend toute, c'est-à-dire non pas seulement l'idée pure, l'élément intelligible, mais tous les éléments sensibles qui l'enveloppent, lui donnent corps et couleur, émotions du co-ur, formes de l'imagination, et jusqu'aux plus délicates vibrations de la personnalité intime. Tout Bossuet passe dans son style, et de là vient, comme nous le verrons, "que ToratëuT se "dïïîfblc sans cesse d'un poète. Dans ce style se retrouve aussi la double ins[)iration que je signalais dans la pensée de Bossuet : non seulement il cite l'Ecriture, mais il se l'est incorporée, et à chaque page se présentent des tours, des images, plus ou moins directement et sensiblement émanés des Livres saints. C'est même en grande partie, de ce commerce intime avec les écrivains bibliques et évangéliques, que vient la qualité originale de son style, unique entre tous dans la littérature classique. iMais il a eu pour maîtres aussi tous les anciens, les Latins surtout; jamais l'empreinte dont ils l'avaient marqué ne s'est efTacée.

Pour la langue proprement dite, la date de la naissance de Bossiiel nous avertit qu'il devra parler la laii;,'ne de lu prernit-re moitié du sii-cle, ri'llo de Corneille et de Hel/. plutôt que de Hacine et de La Hiuy^re. Sou éducation ecclésiastique nous expliquera qu'elle reste clio/ lui plus oliarfjtéo de latinisme dans les tours et dans les sens que chez aucun des écrivains mondains. Mossuel ne se révoltera pas contre le bel usaj^e et contre l'Acadtl'mie : il en suivra de son mieux les décisions. Il se retranchera dans son h-^o mûr certaines lamiliarités, certaines trivialités; il fcclaiicira ut l'rancisera quelque peu sa construction. Mais il ne parlera pourtant jamais la lanf,'ue académique et mondaine : et la raison en sera dans son tempérament plutôt que dans son goût. Sa pensée n'est pas assez décharnée et abstraite; il lui faut des mots et des phrases qui contiennent non pas seulement de l'intellii^ible, du spirituel, mais aussi, et fort abondamment, du sensible, du concret, du pittoresque; il lui faut une langue des émotions et des sensations : cela suffit pour qu'il ne parle pas tout à l'ait la langue des salons.

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