‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 209 sur 504 · ŒUVRES DIVERSES DE BOSSUET · texte numérisé non relu

ŒUVRES DIVERSES DE BOSSUET

Comme précepteur du Dauphin, comme évêque, Bossuet a déployé une prodigieuse activité, et l'on se demande comment il a trouvé le temps d'expliquer, à plus forte raison d'étudier tant de matières, vastes et difficiles. Mais, en réalité, il était prêt, dès 1670, sur tous les sujets qui pouvaient être de son ressort : il s'était préparé en prêchant. En méditant ses sermons, il avait amassé toute la doctrine, dont il composa plus tard ses nombreux traités. On trouve des sermons qui contiennent sommairement VHistoire universelle, d'autres les Vaiiulions, d'autres la Politique; ils fournissent les cadres, la méthode, les idées capitales ou originales. Philosophie, histoire, controverse, tout a sa source dans la prédication de Bossuet.

La Politique tirée de l'Écriture sainte est un livre solide, sensé, d'une réelle largeur de vues. Bossuet n-'attègue guère que l'Écriture pour autoriser ses préceptes; en fait, il tire quelque chose de saint Thomas, dans son De reyimine principum; il s'inspire plus encore d'Aristote et de Hobbes; souvent il dégage des lois de l'étude des faits, et il utilise les observations qu'il a faites en expliquant au Dau-

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pliin riiisloire de France. Sa llièorie »lu pouvoir royal est ce quQ l'on peut allenclie d'un prèlre ^,'alliiîan, de famille purloinentaire : les rois scjul absolus, mais ils iloinnt lespocler les luis, les droits des divers (•or|)s de la naliou.Ce qu'ils lunl eonlre cfs droits et ces lois eslesseuliellcmeul nul. Mais pt-rsonne, ni indivitlu, ni corps, n'a ilroil de résister au.v rois : ils ne sont responsables que devant DiiMi. cl Dieu leur demandera des comptes d'autant plus .révères qu'il ist seul à pouvoir les leur demander, (^clte terrible responsabilité (levant Dieu est le contrepoids de l'autorité absolue que Bossuet accorde aux rois sur la terre.

Mais IJossuel ne fait la théorie de la monarchie que parce ([u'elle est établie en France : sa doctrine politique, en réalité, a'est liée à aucune forme de gouvernement, précisément parce qu'elle est rigoureusement orthodoxe '. L'Eglise respecte toutes les puissances établies : aussi Bossuet est-il tout à la fois strictement et largement conservateur. Despotisme, monarchie absolue, républi(jue aristocratique, démocratie, il admet toul, avec plus ou moins de sympathie ou de répugnance : mais enlin il admet tout; il ne demande à un gouvernement, pour être légitime, que de durer, et de faire sa fonction, qui est de garantir l'ordre, de protéger les sujets. Comme catholique il est attaché à la tradition : il aimera donc en chaque pays les formes anciennes de gouvernement. Par hérédité peut-être, à coup sur par tempérament, il est attaché aux formes juridiques, aux procédures exactes, au mécanisme régulier de l'organisation administrative, à tout ce qui .issure stabilité, sécurité : il préférera donc l'autorité, et la hiérarchie à la liberté, l'hérédité monarchique à la souveraineté populaire, où il ne voit qu'un déguisement de la force brutale.

Le Discours sur l'Histoire universelle est d'abord un abrégé chro- /ïologiquc de l'histoire générale, qui vaut par la brièveté lumineuse, et par un sens de la réalité dont tous ces faits arides et ces dates sèches se trouvent vivifiés. Bossuet, dans celte première partie, ne visait qu'à faire repasser au Dauphin tous ses cours. A ce simple abrégé il voulut ajouter quebjues réflexions qui ont formé tout un corps de philosophie île l'hisloiie. Elles se sont groupées en deux parties : l'iuie qui explique la suite de la religion, et l'autre qui traite des empires. Celle-là, dans l'esprit de Bossuet, était la principale, et il ne considérait la troisième i>artic jue comme une annexe de la seconde. Dans cette seconde partie, il tait voii' comment s'est développée providentiellement la religion.

1. Les cnRycliquos de Léon XIII. et rallitiulc prise p.ir In partie du clergé de Franco qui a ?iiivi lo chef de TK^rliBe, sonl vniuies jiisliner l'intorprélalioQ de la l'olitiqne de Uussuel que j'uvaia donnéo dans mon élude.

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sans interruption aucune depuis Adam jusqu'àhinocent XI : cet exposé chronologique est un résume de touteJ^Kéologie de Bossuet; il y ramasse les principaux argumen^|^^^ catholique peut faire valoir contre les libertins, les juils^^^Ktestants et les critiques : c'est un cours élémentaire d^^^Hfie à l'usage du Dauphin et des gens du monde. ^^^^w

I.a même providence qui se m^^^^Pdans la continuité de la religion fait éclater aussi son j^^^Kaws l'élévation et dans la chute des empires : voilà comij^Jdmtroduit la troisième partie. Entre la préface et la conclusion do rette partie, où s'étale éloqucmment le dogme de la Providence dans son application aux grands faits de l'histoire, Hu^suet étudie les causes humaines et physiques de la prospérité cl de Ja ruine des peuples anciens. Comment peut-il le faire sans contradiction? Simplement par la même raison que son orthodoxie laisse à l'homme le libre arbitre, la décision et la responsabilité de ses actes, tout en proclamant }a nécessité de la grâce et la prescience divine. Les cinq ou six chapitres que Bossuet consacre à la philosophie de l'histoire ancienne sont vraiment beaux. Il va sans dire qu'ils ne sont plus au courant de la science. On ignorait trop au svu« siècle l'Egypte, la Chaldée, l'Assyrie, la Perse, pour que Bossuet pût en bien parler. L'archéologie grecque et romaine, l'étude des institutions, de l'organisation politique, sociale, économique des Spartiates, des Athéniens, des Romains, ont fait bien des progrès aussi, surtout depuis cent ans. Mais, malgré tout* les chapitres de la Grèce et de Rome sont remarquables : Bossuet a mis en lumière la force de quelques causes morales, amour de la patrie, respect de la loi; il a saisi le rapport des faits à certaines institutions ou traditions; il a expliqué la lente et sûre formation de la grandeur romaine par les qualités d'endurance et de discipline de la race, par l'organisation militaire, par l'esprit conservateur du sénat qui, dans la politique étrangère, met la continuité; la moitié des Considérations de Montesquieu vient de Bossuet. Chose curieuse, ce que ce prêtre a le moins vu, c'est la force et l'influence de la religion' dans lu société antique; mais personne, avant Fustel de Coulanges, ne le verra davantage.

Le Discours sur l'Histoire universelle est l'œuvre d'un théologien qui a su avoir quelques-unes des qualités de l'historien, le don des généralisations, l'intuition des lois, le sens philosophique enfin. VHistoire des variations des Églises 'protestantes est un traité de controverse, où se révèlent d'autres qualités de l'historien, la science et la critique des textes, le sens de la vie et des âmes individuelles. Cette histoire représente le principal effort de Bossuet dans la guerre d'un demi-siècle qu'il a faite au protestantisme

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Après avoir secoué le jou^'de Home, les protestants s'étaient efTorcés d'arrêter un dogme commun, et de constituer des églises. Le sens général de l'œuvre'de Bossuet est de démontrer qu'ils ne peuvent l'aire ni l'un ni l'autre : qu'en fait, le dogme varie de secte à secte et de génération en génération; que nulle autorité chez eux n'est reconnue, ni universellement, ni souverainement, et (jue l'essence de la réforme est de livrer le dogme aux variations de la raison individuelle, de niettre cette raison individuelle au-dessus de la tradition et de l'autorité. Bossuet n'a raconté l'iiisl.oire du protestantisme que pour en faire sortir cette dOnioiislration : de là les lacunes de son histoire, et le mélange continuel de la discussion il la nairalion. Il n'est pas impartial, puisqu'il est catholique : il le dit lui-même dans sa pn-face. Mais il promet d'être sincère et juste, point injurieux, charilable aux personnes; et il l'a été, si l'on compare le ton de son ouvrage aux habitudes de la polémique religieuse depuis cent cinquante ans, ou simplement aux ripostes de son adversaire Jurieu.

L'originalité du livre eèt dans l'usage qu'il a fait de l'histoire ^ : pour faire avouer aux prolestants qu'ils avaient varié, il a très bien compris qu'il fallait non de l'éloquence, mais des faits : et voilà comment notre controversiste s'est fait historien. Il a mis la méthode historique au service de sa thèse, recueillant les textes, écartant les ouvrages de seconde main, faisant une critique minutieuse et pénétrante des témoignages, si bien que sur les deux ou trois points principaux (fu'il avait choisis, il a devancé les conclusions de l'histoire scientifique. Cette force d'érudition et de critique a rendu son ouvrage inébranlable; et il a ainsi contribué à donner aux prolestants la nette conscience de l'essence du protestantisme, qui est dans la liberté de la croyance individuelle et dans l'évolution du dogme. La grande injustice de Bossuet, dans cet ouvrage, et dans toute sa polémique contre les prolestants, a été de ne pas rendre hommage à la profonde moralité de Tespiit protestant : sa grande erreur a été de ne pas croire à la vitalité du protestantisme. Homme de logi<|ue, il s'imaginait en avoir fini avec les héréli(]ues pour avoir acculé rh(''résie à une contradiction : il ne pensait pas que, pour vivre, l'hérésie s'adapterait à cette contradiction, et se transformerait en la supprimant.

Au point de vue de l'art, VUisloiie des variations est un des plus puissants chefs-d'œuvre de Bossuet : cette suite de raisonnements, de discussions, ce mélange ardu de faits historiques et de théologie dogmatique est animé d'une vie extraordinaire. Au travers de la controverse, l'histoire ressuscite le passé; les hommes appa-

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