‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 210 sur 504 · Cf. lu livru cilù du HéboUiau · texte numérisé non relu

Cf. lu livru cilù du HéboUiau

raissent : Calvin, Luther, Bucor vivent dans des portraits où l'on reconnaît la main d'un ennemi, mais d'un ennemi singulièrement clairvoyant; il y a surtout un admirable livre où les angoisses, 1( s incertitudes de Mélauchthon sont exposées, et qui est d'un bout ;i l'autre une des plus belles études d'àmes qu'on ait faites.

Si Bossuet s'est attaqué surtout aux protestants, ce n'est pas parce qu'ils formaient le corps le plus nombreux et le plus redoutable parmi les ennemis de l'Église catholique : c'est aussi parce qu'il discernait dans les origines et dans le développement de la réforme un principe de libre examen subversif du christianisme et de toute religion fondée sur la tradition et l'autorité. Aussi tout son raisonnement tendait-il à faire apparaître le mal, en réduisant le protestantisme à l'individualisme effréné, rationalisme ou illuminismc; et il ne lui donnait le choix qu'entre ces deux excès. 11 sentait monter la révolte du sens individuel contre l'Eglise : il la devinait de tous côtés, il voyait naitrc les germes de ce qui fera le caractère intellectuel du xvni'^ siècle. Il faisait face bravement, et partout où il apercevait quelque trace dé ces germes, il essayait de les étouffer. De là ses efforts contre Richard Simon, contre les libertins, contre Fénelon même; de là sa défiance à l'égard de Malebranche, et ses sombres pronostics sur le i)éril du cartésianisme.

Il savait que toutes les pièces du dogme se tenaient : aussi se montrail-il intraitable contre tous Cfux qui en altéraient quelque partie. Pendant cinquante ans il n'est pas d'erreur ou de révolte qu'il n'ait combattue de toute sa science et de toute son éloquence. Ce qu'il a écrit contre Richard Simon et contre Fénelon est trop Hé a la théologie pour que je m'y arrête ici : je signalerai de préférence le petit traité sur la Comédie, débordant d'une âpre éloquence, et dans lequel une dure malédiction fait éclater l'opposition de l'esprit de Molière et de l'esprit chrétien.

Les Méditations sur l'Évangile et les Élévations sur les Mystères sont des écrits d'édification, et non de controverse : tout y est simple, lumineux, touchant; la science se cache, la logique se tait; le cceur déborde, et l'imagination s'étale. Bossuel^repasse toutes les grandes scènes de la Bible et de l'Evangile; il nous les présente avec tout ce que son esprit y attache de sens, y enferme de leçons; mais ce sont des réalités pour lui que cette histoire juive et cette histoire évangélique : et tout le pittoresque de la religion se déroule à nos yeux, parle à nos sens. Ces réalités sont celles où se manifestent les desseins et les jugements de Dieu : leur image éveille en lui tous les sentiments dont son Dieu est l'objet, toutes les ardeurs de la foi, de l'espérance et de l'amour. Par là, plus largement encore que dans les Sermons, se répand la poésie, poésie de

la nature on poésie du ca'ur, tahloaux pittoresques ou émotions exaltées. Bossuet sabaiulonne librement ici à ses facultés de poète : il écrit pour des femmes, eu qui il veut redoubler la fer- \ciir, en leur faisant sentir le charme puissant des Livres saints. Il est vraiment le grand poêle lyrique du xvii" siècle; et s'il a pu Tétre, dans ce siècle intellectuel et rationaliste, c'est que son caractère ecclésiastique lui a permis de suivre son lempér.iment. En elTet les objets de ses émotinns, de ses transports lyriques, étant ceux que la religion fournissait, avaient un cara<"tére universel et souverain, 'i l'ombre duquel, pour ainsi dire, l'individualité pouvait se déployer librement ; nul ne })Ouvait s'étonner des lavisseinenls du prêtre en face de son Dieu, et tout \r monde pouvait les comprendre.

J'ai réservé pour la fin de cette élude les œuvres pbilosopliiques de liossuct. Il y a d'excellentes choses, des vues originales, une exposition magistrale dans la Connaissaiiix de Dieu et de soi-m&mc, et dans la Logique, où il mêle avec indépendance saint Thomas et Uescartes, suivant surtout son sens personnel de la vérité des choses. Mais ces ouvrages philosophiques ne sont en somme que des manuels pour un enfant, et sont loin de contenir toute la philosophie de Bossuet. Il faut la chercher dans toute son œuvre, où elle est diffuse. A vrai dire, la philosophie de Bossuet, comme de tout ecclésiastique qui n'est pas en désaccord avec luimême, c'est sa théologie : et la théologie de Bossuet, c'est la théologie catholique, sauf les deux ou trois opinions particulières au gallicanisme. Il suffirait donc de dire que la philosophie de Bossuet est celle qu'enveloppe le dogme catholique, puisque toute religion est en effet une philosophie.

Mais, tout en étant orthodoxe, Bossuet a une façon à lui de grouper, sérier, présenter les dogmes: dans la prédominance qu'il lonne à l'un ou à l'autre, dans la complaisance avec laquelle il '■xpose celui-ci ou celui-là, s'affirme un tempérament, et se dessine une philosophie. Or, en regardant la vie, Bossuel est frappé de la mort. La mort est l'immense, universelle, irréparable injuslii-e de ce monde. Mais son tempérament de juriste a be.soin de justice : le dogme de la Providence corrige l'immoralité de la réalité, et rend à chacun selon son mérite. Que l'on regarde toute l'ciiivre de Bossuet, en dehors des controverses définies, on peut diiL- qu'elle est toute consacrée à mettre en lumière le fait, c'està-dire la mort, et le correctif du fait, c'est-à-dire la Providence. De la mort sort la tendiesse émue, la triste sympathie qui s'étendent sur les choses éphémères; de la Providfnce, la confiance robuste et joyeuse, loplimisme définitif, dont il regarde tant de misères et de bassesses, qui sont la vie et qui sont l'homme.

Page 1