BOURDALOUE
Bossuet étant descendu des chaires de Paris dans toute la forerde l'âge et du talent, le souvenir de sa prédication, que ne soutenait pas rimpression, se perdit vite au milieu de tant de titres de gloire ([ue son activité paisible lui acquérait incossamment. \)e plus, dans les serinons de Bossuet, les contemporains estimèrent surtout la logique et la science; et ils ne s'aperçurent pas, lorsqu'il se tut, qu'il leur manquât quelque chose, parce qu'au même instant Rourdaloue vint tenir sa place, et réaliser d'autant mieux leur i Jéal qtiil ne le dépassait pas *.
Ce f*ère jésuite débuta dans les chaires de Paris en 1669 : dix ans de préilîcation en province l'avaient formé. Mais, avant de prêcher, il enseignait dans les collèges de sa compagnie ; il professa les humanités, la rhétorique, la théologie morale; il y prit le pli qui ne s'effaça jamais; après que ses supérieurs eurent découvert l'orateur qui était en lui, il resta un homme de science et d'enseignement : son éloq^uence lut toujours didactique, et chacun de ses discours fut un cours. ~~ ~"
Bourdaloue n'a point de biographie : c'est une àme pure, modeste, soumise, qui se donna toute à son devoir. Il prêcha pendant quarante-deux ans : huit jours avant sa mort, il prêchait encore. Le seul incident de sa vie est une mission en Languedoc après la révocation de ledit de Nantes. Cependant la prédication ne l'occupa point seule : il confessa, il dirigea; et c'est là qu'il acquit et nourrit celte science du cœur si merveilleuse chez un homme dont nulle passion n'a troublé la vie.
Fénelon nous a tracé dans ses Dialoguefi mr Vcloquenre un portrait de Bourdaloue préchant, qui manque de bienveillance, mais non de vérité. Le prédicateur a le geste rare, un mouvement de bras égal et monotone, la voix mélodieuse et uniforme, sans autre nuance qu'un peu plus de lenteur ou de rapidité dans le débit: les yeux sont clos; la mémoire travaille pour représenter la suite du discours appris par cœur; et parfois l'orateur reprend quel-
1. Biographie: Né à Bourges en 1632, Bourdaloue entre chez les jésuites; ses supérieurs l'appliquent à renseignement jusqu'en 1659; de 1659 à 1669 il piéche en province. En 1669, il prêche un Avent à Paris; en 1670, un carême à la cour, qui neuf fois encore l'entendit. 11 mourut en 170i. — Éditions : Œuvres, éd. du P. Bretonneau, 1707-1734, 16 vol. in-8; 17 vol. in-)?, 185-.'--20; Puiis, 1833-34, Lefcvre, 3 vol.gr. in-8. — A consulter : A. Feugère, Bourdaloue, sa pri-dication et son temps, in-8, 1874. Lo P. M. f^anras, de la Compagnie de Jésus, Bourdnloui', su vie el ses (riirres. 2 vol. ISSl.Le P. Griselle, Sermons inédits de Bourdaloue, 1901; Bibliof/raphie (Bibliothèque des Bibliographies critiques); Xouvtaux sermons inédits, 1904, Histoire critique de la prédication de Bourdaloue, 2 vol. 1901. Le P. Chérol, Bourdaloue inconnu, 1898; Bourdaloue, sa correspondance el ses correspondants, 1.S99 Caslels, Bourdaloue, 2 vol. 1901-1904.
ques mots pour ressaisir le fil qui lui échappe. Il débite des choses sensées en termes propres; ses sermons sont tout unis, sans variété, sans émotion : les déductions sont exactes, les portraits liilèles; les divisions, les subdivisions rigoureuses ci. multiples. L'impression est froide, ralif,'anle. « C'est un grand homme qui n'est pas oialeur. » II ne laut voir tians cette sévérité de Kônelon que rinconipalibililé de sa nature féminine, ardente et illogique, avec les fortes et solides qualités de Bourdaloue.
Ce que Kénelon n'apprécie pas, a enchanté son siècle, bourdaloue a excité une admiration unanime et incroyable : la cour l'a lait venir dix fois pour les Carêmes et les Avents. Hossuet le réclamait en son diocèse. L'église de la rue Saint-Antoine était trop petite quand il prêchait, et les lettres de Mme de Sévigné nous attestent la forte impression qu'il faisait. Il avait alYaire à un public épris de raison et de clarté, qui voulait des idées, un exercice de l'intelligence, et qui avait du reste peu de besoins sentimentaux ou esthétiques. L'éloquence de Bourdaloue était juste à sa mesure. 11 divisait, subdivisait, multipliait les énumérations d'idées à développer, les récapitulations d'idées développées : mais tout cela n'avait rien de factice ni de pédant; c'étaient des moyens de distribuer la matière, d'aider l'auditoire à suivre, à se rappeler; c'était l'art d'un professeur qui sait qu'une exposition méthodique seule a chance de se graver dans la mémoire, et que l'on ne peut trop multiplier les points de repère. De là ces exordes qui numérotent toutes les parties du raisonnement, ces phrases d'exposition dont chaque proposition est l'annonce d un paragraphe à faire •. Cette méticuleuse composition peut rendre la lecture plus aride et plus fatigante : elle rend l'audition plus claire et plus efficace.
bourdaloue est aussi grave, aussi sérieux, aussi chrétien que Bossuet : il ne lui ressemble pas du tout. Il ne fait pas de catrchismes, pas d'expositions théologiques : il n'explique pas le dogme, il ne le justifie pas. 11 l'impose, il le tient pour incontesté; il lui demande seulement la sanction de l'obligation morale : il fait appel à son autorité pour courber le cœur -.
Son discours a un caractère avant tout moral et pratique : il s attache à régler la conxluite. C'est un directeur : un directeur rigoureuR, dur nième,~(rautânt plus impitoyable que le pécheur est plus grand des grandeurs terrestres. « H frappe comme un sourd », disait Mme de Sévigné; et cette austérité plaisait dans un jésuite. La meilleure réponse que la Compagnie ait jamais faite aux Provinciales^ c'a été de faire prêcher Bourdaloue.
1. Voir par ex. le Seri>io)i de /'omiiOo/i (mercredi de la becoudo beuiume de Carême).