PRINCIPALES ŒUVRES ÉPIQUES
Le Pèlerinaqr de Charlemagne à Jérusalem^ la Chansoii de Guillaume récemment découverte, dont la chevalerie Vivien et Aliscans sont le développement, el la Chanson de Roland, voilà les phis anciennes chansons qui nous soient parvenues. La plus belle est la C/irtMson de Roland.
<!elle que nous avons n'est pas celle, certainement, que, à la bataille d'IIastings, Taillefer n qui moult 'bien chantait », chanta devant le duc Guillaume et devant l'armée normande en allant contre les Saxons. Elle date de la fin du xr siècle. Mais, telle qu'elle se présente à nous dans le texte d'Oxford, c'est vraiment une belle chose '. Une grande conception poétique s'est développée
1. Aiileiir inronnn Manti<;rril d'Oxford (BodlT'icnne, 1624, ms. Diply 2^) écril h la fin Hu XII* sipole. donc poslcrienr d'imsiècln h peu prps à la rédaction. Éditions ..la Chan-Hon de Roland, ou de lioncevaiix. du xii" siècle, pultli^e pour tu première fois en français, d'après le ms. dç la llihl. d'O.Tford. par Fr. Michel, Paris, 1S.'17, iu-8; Th Millier. .1" édit.. GœltinRpn, 1S78; Stenpel, éd. paléoprraphique, Heilbronn. 1878; L. Gantier, 20 éditions, chez Marne, depuis !S7?: Clédal, Oarnier, 1S70. Traductions Gaïuier, 1S72 et suiv.; D'Avril, 1867; Petit de Julleville, 1878. — A consulter : Monin, /lissert. sur le roman de Iioncevau.T, Impr. royale, 1832 (c'est M. Monin qui véril-îblcnient découvre le poème) ; Littré, Hist. de la langue françaite, 1. 1, p.3&4 et suit, j
Les chansons de geste. 29
autour du mince noyau Piislorique, autour de ce combat d'arrièregarde où périrent trois hommes de marque seulement, liol,and., Anselme et Eggihard, le 15 août 778. Nous sommes loin de l'histoire, avec ces Sarrasins qui ont pris la place des Basques montagnards, et ces Sarrasins païens, idolâtres, du reste vaillants et accomphs <■ barons », s'ils étaient chrétiens : avec ce Charlemagne à la barbe blanche, âgé de deux cents ans, majestueu.v symbole de la royauté chrétienne : avec ces douze pairs qui combattent et périssent au.v cotés de Roland : avec ce traître Ganelon, dont la trahison, plus inutile encore qu'inexpliquée, n'est sans doute qu'une naive satisfaction que se donne le sentiment national, incapable de concevoir le (U'sastre sans un traître au moins qui soil présent : avec ce Turpin, authentique archevêque de Reims, transporté dans ces récits de guerre par on ne sait quelle inlluence cléricale et transfiguré en un type légendaire du prélat guerrier i.
Mais si nous regardons la France du xi* siècle, tout est vrai, les armes, les costumes, lés mœurs, les sentiments. Ces hommes sont barbares, violents, brutaux, sans délicatesse, de pauvres et étroits cerveaux peu garnis d'idées : où est la souplesse merveilleuse, la richesse épanouie de l'àme grecque, même aux rudes temps des guerres homériques?
Pourtant, dans sa grossièreté, notreXr&.P.ce fêodale et chrétienne a un principe de grandeur morale que la Grèce artiste et mythologue n'a pas connu. Une haute idée de rhonneiy:cojnmande le sacrilice désintéressé delà viéTpoùr le service de l'Empereur, pourlè service de Dieu : deux sentiments qui cbmjprimenn'ègoïsme, la foi au suzerain féodal, la foi au maitre du ciel, sont les ressorts des actions. A l'accent dont Turpin exhorte, bénit et absout les soldats martyrs qui meurent avec Roland, on sent que les temps sont proches où TOccidenl lancera ses b; rons contre les infidèles gardiens des lieux saints. Nul esprit d'aventures, nulle folie de l'honneur, nul calcul de l'intérêt, ne dégradent encore la brute grandeur des âmes : nulle galanterie non plus, ni fadeur ou grossièreté d'amour. La femme est absente de l'œuvre, sauf en un coin, une iiancée à peine entrevue, qui pleure et qui meurt. Enfin
307 et suiv.; G. Paris, Sur la date et la patrie de la Chanson de Roland, Romania, XI, •'iO0-9 (cf. ibid., XI, 465-518) ; La Chanson de Roland et In Nationalité française. Poésie fr. au Moyen âge, p 86-118; Bri)nii1iore, Etudes critiques sur l'Hisl de la litt. fr , !■■« série; Pioup.herie, Revue des lunf/ue^ romanes, 1880. 3" série, 111, p. 1-37, et IV, p. 909-247. Cf. les bibliographies de Gautier et de Nyrop.
1. M. Bédier essaiera de démontrer dans son troisième volume que la légende de Holand s'est développée sur la route de Blaye et Bordeau.'c à Honoevaux et Saïut- Jacques de Compostclle {H" éd.).
30 LlTTlillATLRt; UKROlOUt ET CHEVALEnESOUH.
le héros, blâmé «lana son orgueil, est grand dans la défaite et dans la mort : haute intuition d'avoir exalté le vaincu, et doublé la puissance de l'admiraliun de toute la tendresse de la pitié ! Car celte € triomphante défaite », c'est bien tout le poème, et je ne puis f]uo me ranger à l'avis de ceux qui pensent que la revanche de Cliarlemagne sur l'émir Baligant et sur Marsile est une mesquine addition destinée à satisfaire la vanité nationale aux dépens de la poésie.
La forme est sèche et rude, la langue raide et pauvre. Le trouvère qui a mis la légende en forme nest pas un Dante ou un Virgile. Ce n'est pas un habile artiste : il ne saitce que c'est que j)lasticité du style, rythme expressif des vers. Il ne compose pas subtilement : il suit sim[»lement l'ordre naturel des faits quil raconte, il n'a pas la sensibilité délicate et diverse de l'aède homérique, ni cette expansion d'une jeune imagination et d'une fraiciie sympathie qui se répandent sur toutes choses. Il ne regarde pas la nature : de ce merveilleux décor pyrénéen, qu'il n'a peut-être pas vu du reste, quelles vagues et maigres phrases tire-t-il pour encadrer la mort de Roland! Notre Français, bien français et comme tel classique d'instinct, ne s'intéi-esse qu'à l'homme.
Il n'est pas curieux de psychologie assurément, et ne fait pas d'anatomie du cœur humain.
Roland est preux, mais Olivier est sage.
Voilà qui lui suffit pour définir ses caractères. Mais s'il ne fouille pas, il dessine : son trait est sec, mince, mais juste. Ses personnages ne sont pas analysés, ils sont, ce qui vaut mieux. Us se mouvent, ils ont l'intérieure mobilité des vivants. Je ne sais trop pourquoi Ganclon trahit; par orgueil, je suppose : mais je lui sais gré de devenir Iraitre, et de ne pas l'être par destination première, par emploi, comme tant de traîtres des chansons de geste, ancêtres de ceux des mélodrames, lloland, aussi, n'est pas à la lin du poème ce qu'il était au début : l'orgueilleux et colérique baron s'apaise aux approches de la mort; il se dépouille insensiblement de sa basse humanité, et, par une ascension merveilleuse et vraisemblable, il atteint au sommet de l'héro'isme chrétien : son agonie est d'un saint.
[Le poète est rude ; mais c'est un poète. L'art est fruste ; mais il y a un art dans cette fruste et puissante beauté. Ce jongleur a réalisp ce qu'il pouvait concevoir : il est grand par là. Il procède par grands partis pris et larges eiïets] '. Nulle intention littéraire,
1. M. Bédicr m'a fait revenir du préjuge «le l'inconscience et de l'ininlelliKence des iinleurs des chansons de Kesle. l'ourqnoi supposer; en effet, qu'ils n'ont pas vuiilii ou compris ce qu'ils ont fait? (//' éd.).
nul souci de l'effet ne gâtent l'absolue simplicité du récit. Le style, tel quel, purement déclaratif, ne s'interpose pas entre l'action et les vers : nulle invention verbale, nulle subjectivité personnelle n'adhère aux faits. Détachés à l'instant des mots qui nous les apportent, leur image réelle subsiste seule en nous : ils s'ordonnent d'eux-mêmes en une vision étrangement nette et objective : on ne lit pas, on voit. Et nulle âme que l'àme même des faits ne Tiôus parle et ne nous émeut. Us surgissent l'un après l'autre, évoqués par l'expression simple et directe, depuis la préparation de la trahison, à travers la symétrie un peu gauche delà bataille, jusqu'à la riche, ample et lente narration de la mort du héros; les adieux de Roland et d'Olivier, la dernière bénédiction de Turpin, Roland essayant de briser son épée, battant sa coulpe, tendant son gant à Dieu son Seigneur, et rendant enfin son àme aux mains de saint Gabriel : toute cette partie est d'un pathétique naturel, élevé, sobre, vraiment puissant. Je ne fais pas de comparaison . cela est simplement beau. Il n'est pas jusqu'à la forme que le mouvement et la grandeur du récit n'emportent et n'élèvent. Et surtout le rythme grossier est expressif : ce n'est pas le déroulement magnifiquement égal de l'alexandrin homérique : distribuée à travers ces couplets qui la laissent tomber et la reprennent, rétrogradant et redoublant sans cesse pour se continuer et se compléter, la narration s'avance inégalement et, de laisse en laisse, d'arrêt en arrêt, monte comme par étages; et cette discontinuité même devait, semble-t-il, communiquer une dramatique intensité à la déclamation du jongleur.
La Chanson de Roland exalte les deux plus purs sentiments qui fussent dans les cœurs, en leur proposant les plus hauts objets où ils pouvaient s'adresser : Charlemagne à servir, l'infidèle à combattrc.- Et dans cette exaltation arrive à se dégager spontanément comme une âme nationale, un profond et encore inconscient patriotisme, qui devance la réalité même d'une patrie. Par là ce poème e^t unique parmi nos chansons de gesle : rien n'y ressemble et rien n'en approche.
Raoul de Cambrai * nous ramène à la vulgaire humanité, nou.i jette en pleine vie féodale. Ils ont vécu, ce Raoul qui, se faisant adjuger par le roi Louis l'héritage de Herbert de Vermandois, envahit le pays qu'il veut posséder, saccage et brûle, un vendredi saini., la ville d'Origny, avec son monastère et ses nonnes, qu'il promet-
1. Édition : P. Meyer et Longnon, Société des anciens textes français, 1892, in-8. — Le poème est un remaniement du xii* siècle (vers 1180), dont la dernière partie est de date plus récente que le reste, sauf les dernières pages (mort de Bernier et dispa» ritioa de Géri). (//• éd.)
32 LITTÉHATUHE HÉHulOUK Kï CHfcVALERKSoUE.
tait tout à l'heure d'épargner, qui, tout écliaulTé de celle atroce exécution, tout joyeux cl de grand appétit, n'ose inan^jer de la viande, quand son sénéchal en se signant lui rcuiénioie rpi' c il est carême »; ce Hernier, écuyer de Haoul, lils d'un des (piaire lils de IJeri)ert, qui, fidèle à la loi féodale, suit son inailrc contic son frère et ses oncles, voit sa mère brûlée sous ses yeux dans le monastère où elle s'est retirée, et rendnce seulement son hommage quand Raoul, éehaulTé par le vin, l'a à demi assommé pour avoir trop haut regretté l'incendie de son jiays et la mort de sa mère.
Ils ont vécu, mais eu dépit de quelques noms attachés à certains lieux, et auxquels s'associent quelques faits décharnés, ne les cherchons pas dans l'histoire : ils ont vécu en cent lieux, sous cent noms; ce sont des types; ils symbolisent des aspects de la vie féodale. Et jamais la force de ITîonneur et du serment n*a plus fortement apparu qu'en ce lîernier: quand, sa mère morte, blessé lui-même, lia renoncé l'hommage, si, dans le premier moment (Je colère, il refuse la réparation que Raoul offre une fois revenu à iHi, jamais cependant il n'aura le cœur en paix : il combattra Raoul de tout son courage, il le tuera, mais toujours l'idée de son serment violé le tourmentera : loujoiirs il rappellera ses griefs, sa mère « arse"'>, sa léte cassée; il maintiendra « son droit », mais il sera in(iuiet. A peine vaintjueur, il songera à aller servir au « Temple » à Saint-Jean d'Acre; cl le médiocre continuateur du vieux poème a dégagé l'idée mèie du sujet, quand il montre Dernier usant sa vie sur les chemins, en pèlerinages lointains, pour expier, jusqu'au jour où le roux Geri, oncle de Raoul, lui casse la tète d'un coup de son lourd étrier sur le lieu même où jadis il a tué son seigneur.
A travers la diffusion banale et molle ilu style, qui du moins ne tirô pas l'œil et se laisse oublier, une réelle puissance poétique transparaît, le poète a l'instinct du développement épique, au meilleur sens du mot : il sait faire lendre à une situation ce qu'elle contenait d'émotion et d'intérêt. Je n'en veux pour preuve que le morceau si souvent cité et avec raison, de la mort de Rao ' : cet Ernaulde Douai qui fuit devant Raoul, la main coupée, demandant grâce à son impitoyable ennemi, secours à tous les amis qu'il rencontre, reprenant haleine chaque fois qu'un baron de son parti arrête Raoul, piquant son cheval avec désespoir dès qu'il voit son défenseur abattu, celte poursuite sans cesse interrompue et reprise, acharnée, haletante, ]iuis lîernier enfin s'interposant, le combat de Dernier contre Raoul, et la mort de Raoul, combat et mort décomposés en chacun de leurs moments avec une vigoureuse précision, la tristesse du vainqueur, et la rage féroce d'Ernaut qui, se voyant sauvé, se venge de ses terreurs récentes sur son ennemi
abatti], voilà, à conp sur, une scène neuve, rare, émouvante. Batailles générales ou combats singuliers ne portent guère bonheur à nos trouvères, même dans le Holand : ils ont peine à sortir d'une monotone banalité, parce que peut-cire la réalité était monotone et banale. Mais ici tout est original.
Hqoul di: Cambrai est un épisode des luttes féodales : la geste des Lorrains ' est un monde. Ces trois poèmes de Gurin, Girbcrtol Ans('is, qui sont, le premier surtout, la partie ancienne, épique, et comme le cœur de la geste, ont le caractère de réalité le plus saisissant, bien qu'on n'ait pu encore leur trouver aucun fondement dans l'histoire. Ce ne sont que rixeîret meurtres, chevauchées, combats, sièges, massacres, pillages, fausse paix et traîtresses attaques : toute la France, des Landes jusqu'en Lorraine et de Lyon à Cambrai, est remuée, divisée, dévastée par la rivalité qui anime les familles de llardré le Bordelais et Hervis le Lorrain. De génération en génération, comme de province en province, la haine et la guerre s'étendront, faisant ruisseler le sang, jetant cadavre sur cadavre : depuis le vieil Hardré, depuis Bègue etGarin, fils de Hervis, jusqu'aux petits-enfants de Hervis et de Hardré, qu'une paix plâtrée fait naître d'un funeste mariage en mêlant le sang des deux familles, et qui périront sous les coups les uns de leur oncle maternel et les autres de leur propre père. «,
Toutes ces horreurs sont racontées, dans Garin surtout, d'un style étrangement bref et sec, où pourtant le trait caractéristique est appuyé de façon à prendre une intense énergie d'expression : ainsi le monotone refrain des villes détruites ou incendiées par Bègue dans sa course en Bourgogne, finit par évoquer, avec une netteté singulière, je ne sais quelle image simplifiée et comme le symbole horrible de la guerre, de la guerre absolue, d'une contrée imprécise où tout est ruine ou flammes. Les discours sont courts, durs, d'un relief parfois bien vigoureux dans leur sécheresse enflammée ou brutale.
Les mœurs sont féroces; non pas de cette férocité de décadence, par laquelle les héros deviendront des ogres et des fous furieux; mais d'une saine et flère férocité, qui reste humaine, et se mêle encore de loyauté et de bonté naturelles. Garin, et son frère Bègue, surtout, sont les caractères sympathiques du poème, mais Froment
1. Jehan de Flajy, rédacteur de Garin If' Loliernin, xii« siècle, r- Édition : le Roman de Garin le Loheratn, publié pour la première fois, par P. Paris, 2 vol. Paris, 1833-36; 3" vol., 1846. — A consulter (sur la gesle des Lorrains) : Histoire littéraire de la France t. XXII, p. 5S7-6S1, par P. Paris. F. hoi, F Élément historique de Garin de Loherain, dans les Études d'histoire du Moyen âr/e dédiées à G. Monod, Paris, 1896, in-8. Je négliee ci-dessus d'indiquer les poèmes toiit romanesques qui ne sont que le développement cyclique de la geste.
n'est pas odieux : orgueilleux, emporté, ambitieux, rusé au besoin, il n'est pas insensé ni scélérat, il a le respect du lien féodal et de la foi jurée; il est entraîné |)lutôt qu'il ne se jelte de gaieté de cœur dans l'inexpiable guerre : souvent il voudrait faire la paix; il la voudrait maintenir; il blùme les trahisons des siens, et les défend parce qu'il est leur chef; il ne se réjouit pas de la mort de Bègue son ennemi. Bègue, de son côté, n'est pas une idéale figure; loyal, ayant la justice dans le C(Eur, prêt à vivre en paix, dès (jue lui-même ou un des siens est attaqué, le voilà fou de combats, forcené, téméraire, féroce, et je ne sais si, dans cette sanglante geste ni dans aucune autre, acte plus cruel se rencontre que celui de ce bon et brave baron : quaml il a vaincu en duel Isoré, irrité qu'il est de je ne sais quelle outrageante raillerie d'un Bordelais, il arrache le cœur du vaincu et en fouette le visage de l'insulteur.
Le traître même n'est pas le traître légendaire et consacré que l'on connaît, monotone et raide réplique de Ganelon : ce félon Bernard de Naisil, dévoué à sa façon à sa race ou plutôt à la haine de sa race, toujours occupé à réveiller ou attiser la discorde, à rompre les accords ou à les prévenir, à machiner des ruses, des perfidies, des parjures, pour lancer ou retenir ses parents dans les affaires où ils perdront leurs fiefs, leur sang et leur vie ; souple du reste lui-même et se tirant alertement de tous les mauvais pas où il se voit engagé, c'est lui qui donne le plus de fil à retordre à Bègue et à Garin. Ce n'est pas un traître d'occasion, par emportement ou orgueil blessé, comme Ganelon : la ruse est son caractère naturel; avec lui nous atteignons le temps où le mensonge 3t l'intrigue, c'est-à-dire l'intelligence, entrent en lutte contre la franche brutalité et la force physique, puis vont prendre insensiblement le dessus sur elles, et du même coup sur l'honneur et sur la loyauté.
La femme lient dans le poème la place qu'elle j)eut tenir : la beauté de Blancheflcur, que Garin, Fromont et le roi veulent épouser, compte moins (|ue son héritage, ou n'inspire que des désirs brutaux. Cependant l'amour apparaît : un amour simple, intime, domestique, l'amour de Bègue et de sa femme, tendresse mêlée de protection chez l'un, de tremblement et d'admiration chez l'autre. Il s'explique à travers des scènes familières qui sont en vérité curieuses et captivantes : est-ce roman? est-ce épopée? Je ne sais trop : mais la vie domestique n'est-elle pas épique 'dans VOdyaaée'! et tout ici est simple et vrai, sans cesser d'être grand. L'embuscade dressée aux nouveaux mariés, le combat dans la lande tandis qu'il y a fête au château, Bègue laissé pour mort, sa jeune femme couchée sur son corps et se lamentant, la triste arrivée du cortège où le maître est porté sur une civière,
le conseil des médecins, dont le plus vieux commande d'abord qu'on éloigne la jeune femme qui troublerait le malade : ce sont des scènes qui ont vie et mouvement.
Mais la mort de Bègue est un récit d'un grand effet dans sa couleur grise, avec celte accumulation rapide de petits détails pressés d'une si exacte et précise notation :1a vie paisible de Bègue dans son château de Belin, entre sa femme et ses enfants, l'ennui qui prend à la fin ce grand batailleur, sourde inquiétude, désir de voir son frère Garin, qu'il n'a pas vu depuis longtemps, et son neveu Girbert, ([u'il n'a jamais vu, désir aussi de chasser un fort sanglier, fameux dans la contrée du Nord; la tristesse et la soumission douce de la femme; le départ, le voyage, la chasse si ree^/e avec toutes ses circonstances, l'aboi des chiens, le son des cors, la fuite de la bète, l'éparpillement des chasseurs, qui renoncent; Bègue seul âpre à la poursuite, dévorant les lieues, traversant plaines et forêts et marais, prenant ses chiens par moments sur ses bras pour les reposer, jusqu'à ce qu'il se trouve seul, à côté de la bète morte, ses chiens éventrès, en une forêt inconnue, sous la pluie froide de la nuit tombante : il s'abrite sous un tremble, allume un grand feu, prend son cor et en sonne trois fois, pour appeler les siens. C'est là que les forestiers de Fromont le tuent, six contre un; encore ne viendraient-ils pas à bout du grand baron, debout, adossé à son arbre, sans un archer qui de loin lâchement le frappe : et le corps dépouillé reste là, les^ 'trois chiens hurlant auprès de lui dans la nuit. H n'y a pas de scène de roman moderne qui ait une vérité plus simple et plus forte. Le poète qui a fait cela,n 'était pas un coloriste, mais jamais dessin ne donna plus l'illusion delà vie par la siire netteté des lignes.
On pourrait poursuivre l'énumération, et retrouver d'autres inspirations épiques de belle venue dans la diversité inégale et confuse des inventions dont sont composées et gonflées nos chansons de geste. Aimeri promettant Narbonne à Charlemagne ', le duel d'Olivier et de Roland, sont deux épisodes que Victor Hugo a rendus populaires. Il faut seulement noter que le grand poète, en jetant sur ces vieilles légendes l'artistique perfection de sa forme, les a, si je puis dire, <( sublimées » aux dépens du simple bon sens. Le duel surtout de Roland et d'Olivier est loin d'avoir dans Girard de Viane l'étrangeté fantastique que la i^g'cnrfe
1. Aimeri de Narbonne, éd. Demaison (Soc. des Ane. textes), 1887, 2 vol. in-8. — Les Narbonnais, éd. Suchier (Ane. textes), 1898. — Le Couronnement de Louis, éd. Langlois (.\nc. textes), 1888. — Aliscans, éd. Guessard (Ane. textes), 1870. — La Chanson de Guillaume, 1903. — Le moniage Guillaume, éd. W. Cloelta (Ane. te.iles'i, 1908. — Les beautés de cette gi s e ressortent bien dans l'analyse d'un goût si sur qu'a donnée M. Bédier aux eh. Il el 111 de son premier volume (.//" éd ).
■■••i LITTKRATUUK HKROIQUE ET CHEVALEHKSOUE.
lies si^'cles lui a pn-têc. l.e couronnement de I.ouis le Débonnaire, cl la noble tristesse do (".barlcs devant la pucrililé làcbe de son héritier, le début du poème iVAIiscansei la fière obstination de (iuibourc qui, refusant de reconnaître son mari dans un fuyard, tienlla porte d'Orange fermée et laisse (ïuillaume au pied des murs, exposé à tous les coups des Sarrasins, d'autres morceaux encore, méritent d'oirc loués el lus. Mais, en somm'\ on ne retrouve nulle pari, à mon sens, un ensemble pareil à celui que présente chacune des trois chansons dont j'ai parlé: on a [diitôt des fragments à recueillir, que des u'uvres à cU'dier.