HFMAMKMFNTS l>i: l.A .MATIERE ÉPIQUE
Les chansons de geste ont pu animer parfois les guerriers au combat, comme à llastings. ou dans certaines guerres locales que conte une chronique bourguignonne. Mais, en général, l'épopée a dû élre l'amusement des loisirs et l'ornement des fêtes : en temps de paix, aux noces, aux festins, après boire, c'est alors, pour s'amuser, qu'on appelle le « jongleur » : il chante les poèmes qu'il a achetés au « trouvère » ou appris de quelque façon que ce soit, ceux qu'il a composés, développés, altérés, embellis ou gâtés, il surgit partout où la foule assemblée lui promet audience et recette, aux foires, aux pèlerinages, autour des sanctuaires aux saisons où les fidèles les visitent, dans les hôtelleries où s'arrêtent les pèlerins.
Il colporte aussi son répertoire de château en château, plus lard aussi, et de plus en plus, de ville en ville el de village en village . il se fait entendre dans 1? grande salle féodale, aux barons assembles, ou sur la place publique, aux bourgeois, aux vilains. Il espère, souvent il obtient de beaux cadeaux, argent, chevaux, fourrures, bijoux : et c'est lui, avec le trouvère, qui a décidé et fait croire que la vertu dislinctive du chevaliei- était la libéralité.
Mais pour que le métier soil productif, il faut plaire à l'auditoire son goût fera la loi. Or cet auditoire est insatiable : d'intelligence fruste et étroite, d'imagination forte mais grossière, il veut sans cesse du nouveau. Et le nouveau, c'est la nouveauté extérieure, c'est la sensation nouvelle, l'apparente encore non rencontrée ce public ne creuse pas, ne prolonge pas ses impressions par ses pensées : il ne voit pas au delà de la forme particulière et sensible Pour le retenir et l'assouvir, stimulés par la concurrence, les trouvères, quittant la simplicité épique, se jettent ilans la fantaisie . dès la lin du .xir' siècle, ils fabriquent des romans d'aventures, gauches contrefaçons de l'épopée qui, insensiblement, sans que
personne y pense, deviendront de xidj&ules. parodies : et de jour en jour la poésie liéroïque s'altère, s(i dissout et se noie davantage dans l'immense lalras de l'invenlion banale et facile.
Cependant les poètes sont liers de leur œuvre : tandis que la plupart des ancietis poèmes, tandis que l'œuvre maltresse même, le Roland, sont anonymes, un certain nombre de remaniements plus modernes sont signés. Adenet, Jean Bodel, Jendeus de Hrie, Bertrand de Bar sur Aube ne veulent ]tas perdre le bénéfice de leur travail; s'ils tiennent au profit, ils aiment aussi la gloire, dont la recherche est un des symptômes caractéristiques de l'individualisme. A vrai dire, on ne saurait nier que quelques-uns aient eu du talent. Ne leur demandez pas l'intimité de l'émotion, nil'expansive ardeur de la sympathie, ni la composition harmonieuse, ni le style pittoresque : lichesse intérieure nu beauté formelle, cela lait défaut à leurs œuvres. Ils n'ont pas fait une phrase d'artiste et peu de vers de poète. C'est par accident que Jean Bodel trouve un vers d'une sensibilité délicate, faisant parler une mère qui donne son fils à l'empereur Charles j)our la guerre sa.vonne :
Il sera en pleurant de sa mère attendu •.
Ils ont surtout — et en cela ils semblent révéler l'aptitude éminente de la race — ils ont le ^ens du diame et du roman : sans poésie, sans style, leur art est iàjlTàns le dessin des actions et rimitation de la remuante humanité. Il est si bien là que leurs dialogues ou discours sont supérieurs souvent à leurs récits : la logique d'un rôle, la nécessité d'une situation, l'instinct d'un effet les guident et les élèvent. Dans un poème du xiii" siècle, une mère, forcée de donner son fils pour sauver son mari, prononce une plainte d'un accent juste et pénétrant '^.
Leur expression, telle quelle, diffuse ou sèche, plate éminemment, est un chiffre qui n'a pas de beauté par lui-même. Moms sobre, moins plein, moins sur, c'est le même style que dans le Roland. Et, si l'on fait la différence des siècles, c'est le style de Dumas père ou de Scribe : ^e style enfin du drainaturge ou du romancier qui n'est que cela.
De là vient que souvent les meilleures inventions des trouvères sont plus belles à ima^'iner qu'à relire. Rarement on a besoin et souvent on aurait tort de retenir l'expression du poète; quiconque