‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 223 sur 504 · LA BRUYÈRE. 60S · texte numérisé non relu

LA BRUYÈRE. 60S

être précepteur du duc de Bourbon, à qui il enseigna l'histoire, la géographie, la litlérature et la philosophie. Celle éducalioii terminée, La Bruyère resta dans la maison comme genlilhomnir de M. le Duc. C'était une terrible race que ces Condé; ils n'élaieiil pas faciles à vivre. Le grand Condé, avec sa face d'oiseau de proit et son âme de bandit féodal, avait des emportements qui faisaient trembler : encore savait-il en réparer l'effet par l'irrésistible enveloppement d'une délicate séduction., Mais le duc dEnghien, son fils, était « le fléau de son plus intime domestique »; et son petitfils le duc de Bourbon, violent, hautain, avare, injuste, était un maître détestable et délesté : il était brutalement mystificateur, et prenait pour plastron 'les gens de son entourage. Dieu sait ce qu'endura cet inoffensif et original Sauteuil par la faveur de M. le Duc!

Mais ces Condé avaient tous quelque chose de supérieur dans l'esprit; ils avaient de vastes connaissances, un goût exquis; ils aimaient le talent sous toutes ses formes. J'imagine qu'ils rendirent la vie dure à La Bruyère, et qu'en même temps ils lui firent trouver impossible de vivre ailleurs. Surtout quel théâtre, quel champ d'observations que cet hôtel de Condé, que ce Chantilly, où tout ce qui comptait en France défilait devant les yeux du philosophe et du peintre! Si sa bonne fortune ne l'eût placé dans ce poste, La Bruyère n'aurait sans doute pas fait son livre. Les principaux éléments lui eussent manqué pour représenter les caractères et pour juger l'organisation' de la société contemporaine. Et se fùt-il reconnu lui-même; son humeur se serait-elle affirmée dans son livre par une si originale amertume, s'il ne se fût éprouvé au contact de ces princes?

La Bruyère est un bourgeois de Paris : un libre esprit, sans préjugé de caste ni respect traditionnel, très peu révolutionnaire, mais satirique„e.t frondeur, peu porté à l'indulgence envers "iBS puissants et les puissances : un esprit indépendant ayant horreur de tous les engagements, qui, pour ïïë'"pâs~dTminuer sa liberté, a renoncé à tous les biens, à la fortune, aux emplois, même à la famille; car une femme, des enfants, rendent le renoncement difficile : a-t-on le droit de se passer de tout pour eux, commf pour soi?

C'est donc un jîliiiosophe que La Bruyère : mais à voir la fièro et ombrageuse sensibilité qui perce dans son livre, on se demande s'il est aussi détaché qu'il veut l'être. Il a renoncé à tout, au prix où tout s'obtenait :.par flatterie, bassesse, intrigue. Mais il en veut aux grands, de mettre la fortune à ce prix. Il souffre de voir son mérite sans emjiloi : il y a en lui un ambitieux hoimête, qui s'irrite d'être contraint de faire à son honneur le sacrifice de .son ainbi -

tioii. Voilà la plaie incurul)Ie de La Bruyère, la source secrHe de son chagrin, de sa misunihiopie, do ses colères contre les prands «|ui ne |>rL'viinnt'nl pas If (aient, contre la société qui ne lait pas de place an iiii'rilc pcrsoiniel. Ccpendaut il reste auprès des princes, où il a tant soullort de la nio(|uerie, et plus encore de riiidillV-reiice. Il reste, et il vent plaire; il s'évertue f-'auchonienl, lourdement, sans aisance, comme ses contemporains l'ont reiuar- (|ué; il a la mauvaise ^'ràco d'un homme lier, qui lait ellort p((ur plaire et nianii'este si sensiblement son intime humiliation cjuil en perd tout le hénélicc.

L'action lui étant interdite, il se rejeta sur la pensée et sur l'art. Il publia à la lin de 1687 ses Caractère», qui eurent un grand «uccès, succès de scandale autant que d'estime.

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