LK LIVRE DES « CARACTERES
La Bruyère a mis son a-uvre sous le couvert des anciens, en fair-anl précéder ses Caractères d'une tiaduction de ceux de Théophraste. Mais elle a des origines jtlus modernes et tout immédiates. Rappelons-nous le goût de la société polie jiour les maximes, d'où était sorti le livre de La Rochefoucauld : et rappelons le goût de la même société pour les portraits, d'où était sorti le lierueit de Mademoiselle en 1659, et qui, dans les romans ou comédies, et jusque dans les sermons du siècle, mit tant de descriptions de caractères individuels. Maximes et portraits sont une sensible manifestation du goût du siècle pour l'exacte vérité : ce sont deux genres faits pour la notation précise de la réalité, d'où l'invention romanesque, dramatique, poétique est exclue, où l'art littéraire s'approche autant qu'il est possible de l'expression scientifique.
Or, des maximes et des portraits, c'est tout le livre de La Bruyère : il a re"pr[s la forme de La Rochefoucauld ; et il a <légagé, isolé le portrait, en lui donnant sa forme d'art et sa valeur philosophique. Sa véritable originalité éclate dans le portrajt : c'est là quil est sans rival. 11 l'a bien senti : car, dans les sept éditions qu'il a données lui-même de son livre après la première, depuis la quatrième surtout, il a multiplié les portraits, qui d'abord étaient assez peu nombreux.
Les réfli'xions générales de La Rruyère sont bien au-dessous des
maxinies de La Rochefoucauld, des ijonsées de Pascal, même des
lillies de Montaigne. La Bruyère n'est pas uji esprit profond; il
1 a pas un point de vue original et personnel d'où il regarde les
M tions humaines. Kn un mol, il n'u pas de système. C'est une
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garantie d'imparlialilé ordinaire, de vérité moyenne : il évite ainsi les jurandes erreurs el les j/raiides découvertes.
Il lie faut pas se laii^^er abuser ynv U: dernier chapitre, une col- Jection de réflexions el de raisoiinenieuls philosophiques, où La Bruyère mêle Platon, Descartes el Pascal dans un vague spiritualisme chrétien. Ce chapitre, sincère évidemment, mais sans personnalité, et qui ne cuntienl que le reflet des pensées des autres, n'est pas une conclusion où tout l'ouvrage aboulis^ç. Il masque, au contraire, le manque de conclusion et de vues générales. De plus, avec le chapitre du Souverain, placé au milieu du volume, il est destiné à désarmer les pouvoirs temporel et spirituel, à servir de passeport pour l'indépendante franchise de l'observation dans le reste des Caractères.
11 n'y a pas à nier qu'il' y ait un certain ordre dans la disposi tion du volume. Lu chapitre d'introduction, où l'auteur e.xplique sa doctrine littéraire ; puis neuf cTiapities de desci ij)tigu des diverses classes de la société : le mérite personnel, d'abord, parce qu'il n'a pas de place marquée dans la hiérarchie; puis le monde proprement dit, étudié dans ses principau.v élémeuts et occupations, les Femmes avec te Cœur et la Conversation; les classes maintenant, gens de finance, bourgeois et robins, courtisans et grands ; enfin l'État, les ministres el le roi. Viennent alors deux chapitres généraux : VHomme, les Jugements; la Mode nous ramène aux travers particuliers du siècle; l'étude de Queltjues usages découvre les abus radicaux de la société. Enfin le chapitre de la Chaire nous explique l'état de cette prédication chrétienne qui a la charge des âmes el la direction morale du siècle; et le chapitre des Esprits forts combat le libertinage. 11 y a bien dans tout cela une certaine suite; de même que, dans chaque chapitre, les jugements et les portraits se groupent, se distribuent selon les objets auxquels ils s'appliquent.
Mais cet ordre n'est pas dans l'invention, il n'existe que dans le classement. Les Caractères ont été faits au jour le jour; ce son! des notes prises devant la réalité. Quand son porteléuille a été assez rempli, l'auteur a classé ses notes sous différents titres, trouvés après coup. Ce décousu de la composition a son avantage : La Bruyère dit tout ce qu'il voit, les nuances les plus voisines, les contradictions les plus flagrantes; cela ne l'embarrasse pas, puisqu'il juxtapose sans fondre.
Sa peinture de l'homme est juste, un peii banale; c'est Ihomnie de Montaigne, de La Rocïïétoucauld et dePàscàT: égoïste, léj^'r, inconsta,nt, toujours en îleçà el au delà du vrai, prèTfant pour raison sa fantaisie, sun habitude et son intérêt, incapabUr diin sculiment proloud et durable, plus capable d'un irrand effort d un
iiisUiiil que d'une vertu moyenne et constante, allant aux belles allions par vanité, ou par fortune, soumis à la mode dans ses mœurs, dans ses idées comme dans son vêlement.
Plus serrée et plus personnell»' est la peinture de la société. La r.ruyère la voit fondée sur la naissance, idolâtre de l'argent, dont il annonce le règne; les femmes coquettes, menteuses, perlides, ilies d'instinct, meilleures ou pires que les hommes, dominant dans les salons, et y imposant l'esprit futile et banal, attirant autour d'elles l'essaim des fats et des ridicules; les linanciers, partis de bas, durs, sans scrupules comme sans pitié, méprisables absolument; la ville, rentiers, marchands, magistrats, conmiençant a échanger les fortes vertus bourgeoises pour les airs et les vices de la cour; la cour, abjection et superbe, férocité cl politesse, où le mobile unique est l'intérêt; les grands, extrait de la cour dont ils manifestent le vice dans sa plus pure et naturelle malice, sans âme, sans esprit, tout à l'orgueil et au plaisir, bien pires que le peuple; le souverain — mais ici La Bruyère ne voit plus. 11 ne pouvait pas voir. Il peint un idéal.
Rien en somme ne manque que ce qui s'est trouvé en dehors de son observation : la province, sur laquelle il n"a qu'une page, injuste et insuffisante; le peuple des villes, qu'il ne soupçonne pas; le paysan, dont il devine la dure condition, parce qu'il en a aperçu la silhouette courbée sur la terre, et dont il ne pénètre pas le caractère, parce qu'il n'a pas eu de contact, parce qu'il n'a pas vécu avec lui.
Plus la matière de l'observation est, pour ainsi dire, à fleur de sol, plus elle s'éloigne de l'idéale abstraction et s'approche de la réalité concrète et sensible, et mieux La Bruyère sait voir et rendre. Il atteint mieux l'homme du xvn" siècle que l'homme, et mieux encore les divers types dans lesquels se résout l'homme du xvn" siècle. La raison en est que dans ce moraliste il y a surtout un artiste, qui aime la vie et les aspects de la vie. Il évite le singiilTcr, le monsirueux; il s'applique à saisir et à manjfester les caractèr-es-. généraux, les lois communes et constantes de la vie, à découvrir par conséquent et à peindre des types, mais ces types ne sont l)as pour lui des formes abstraites, ce soid. des individus réels et vivants, dont la généraTîlê consisle dans leur af>titude à représenter des groupes.
Par ce "manque de profoiubMir philosophique, avec ce tempérament d'artiste sensible aux foniies, aux apparences vivantes, La Bruyère transforme le réalistae psychologique dos grands classiques en réaiisnie pittoresque; il fait la transition de Molière à Lesage. S'il lie nous apprend à~peu près rien de nouveau sur les passions elles-mêmes, il est un merveilleux ohiiex'ï.^itcu'' des signes exté-