Chanson des Sa.rons
2. ncLitar.e dans les Enfances Vit'ien. l.. Gautier, IV, 119. Cf., ibkl., 111, 209, une autre scèoe d'amour maternel; Renaud est reconnu par sa mère à une cicatrice qu'il porte au front ; la scène est plus sèche, plus fruste, d'un beau sentiment encore et sans verbiage, elle a bien l'air de remonter aux beaux temps de l'invention épique.
38 LITTKRATURE HKROIOI'E ET GIlKVALKKKSyUi;.
voit les scènes dramatiques par lesquelles s'ouvrent (î />•«;•< ilc Yinne ou le Charroi de ISiincs*, refaisant eu langage quelconque les dialogues nécessaires, peut être assure d'avoir extrait des ouvrages originaux toute la beauté qu'ils contenaient.
Mais le talent est rare : et pour quelques heureuses trouvailles qu'on peut porter au compte des remanieurs, passé la lin du xii'^ siècle, la somme de leurs méfaits est prodigieuse. I>e pis esj que tous, et les plus ineptes, ont une intrépidité que rien ne déconcerte pour déranger et refaire l'ouvrage d'aulrui. Une fois fixés par l'écriture, les poèmes homériques étaient sauvés . on a pu les rajeunir discrètement, mais qui eût osé en détruire la forme consacrée pour les amplifier à son goût? Nos chansons de geste n'eurent pas même fortune, et parce que leur forme insuffisamment belle n'imposait pas le respect, et parce que public et rédacteurs n'étaient aptes à voir que la matière : il ne leur paraissait pas importer que les mots fussent ciiangés, si les choses subsistaient et même s'enrichissaient. Aussi n'y a-t-il i)as de poème qui se soit maintenu à travers le moyen àg» dans une forme fixe.
Il n'est pointde tortures que cespauvres textes n'aientsubies. Écrits en vers «sso/m/ices, ils sont rimes en coiii^onanccs; leurs dix syllabes sont étirées en douze, à grand renfort de chevilles, quand (vers 1200) l'alexandrin - est à la mode. On revient un moment, par un goût archaïque, au.x décasyllabes primitifs. Au xiV siècle, on supprime les laisses et couplets, pour rimer les vers deux par deux. Cependant, de chantées avec accompagnement de rtc//c. ou violon, les chansons d'abord furent récitées, puis lues à haute voix; et, comme il était naturel, plus on s'éloignait du chant, plus la versification devenait compliquée et curieuse. Puis l'instruction se répandit, ou sut lire, ou l'on se fit lire : on eut chez soi des jiianuscrits. On n'avait jdus affaire des jongleurs cl de leurs séances: ni du vers, puisqu'il n'était pas en effet un instrument eslhéti(|ue. Le xv" siècle mit donc en prose les narrations versiliées, et le passage fu' achevé de la forme épique du xi"^ siècle à la forme du roman moderne.
11 se faisait parallèlement, pour le fond^ toute sorte d'étranges manipulations. La plus apparente fut la constitution des cijcles qui fut la grande affaire des jongleurs au xiii* et au xiv" siècle.
1. Le (lébul (lu Charroi de A'imes, loi quo nous l'avons, est une belle amplification lilléraire; lu jirocédé applique au développemcnl de l'idée est sensiblement analogue à celui do la fameuse scène des portraits d'flernani; c'est la traduction grandioso. d'uno idée grande.
2. Ainsi nomnuS dit-on, du poème A'Àlexandre le Grand, par Alexandre de Bernay et Lambert le i'uvs qui mit ce vers à la modo.
Un cycle est l'hisloirc d'une famille épique, la suite des poèmes qui en présentent les générations successives et les fortunes variées. Celle organisation des cycles répond, en son principe, à un besoin de l'esprit. Nous tendons à lier nos perceptions, nos idées : nous ne pensons cotmaître et nous ne croyons réel ou vrai que ce donf nous apercevons les relations. Une figure légendaire aura plus de Consistance, plus d'être, si en elle nous apparaît le fils ou le père d'un héros, qui nous est connu.
'Sans doulo aussi il y avait entre certains poèmes des relations naturelles qui tendaient à les grouper autour d'un héros ou d'urj événement principal. I.es cinc[ ou si.v chansons qui, du Couronne, ment de Louis au Moniage Guillaume, forment la biographie poétique du vainqueur des Sarrasins, sont enchaînées, selon M. Bédier, par une logique profonde. Une veut pourtant pas faire l'hypothèft, inacceptable d'un plan général qu'un poète unique aurait dressé une fois pour toutes, et imposé à ses successeurs. Mais une invention en appelait une autre, et la légende se développait par une évolution naturelle, imprévue et logique. 11 se formait ainsi des gestes composées de plusieurs poèmes.
J'imagine que les jongleurs durent remarquer de bonne heure qu'un auditoire qu'on avait captivé avec les exploits d'un héros, ne demandait qu'à retrouver le même héros dans d'autres aventures. De cette remarque ou de cette expérience, sortit sans doule l'idée de grouper dans les récitations et dans les manuscrits les poèmes qui se reliaient les uns aux autres par leur matière. Ces cycles sont l'exagération artificielle de cette idée très simple.]
De plus, à mesure que se multipliaient les chansons, on sentait l'utilité de mettre un ordre dans cette abondance : or quoi de plus simple que de grouper les récits selon les rapports de parenté qui en unissaient les acteurs? Enfin la méthode de classification pouvait facilement tourner en méthode d'invention : trouvères et jongleurs le comprirent bien vite. Le public voulait du nouveau : quoi de plus simple, pour exciter son intérêt, et pour utiliser encore une part de ses émotions antérieures, que de lui présenter les pères oui les fils des héros qu'il aimait? Les pères surtout : car, par une mystérieuse divination des lois de l'hérédité ou, plutôt tout niaisement, parce que, si l'on n'est pas toujours le père, on est forcément le fils de quelqu'un, la curiosité des auditeurs remontait plus volontiers aux ascendants des personnages favoris. De là ce facile bourgeonnement des légendes, ces développements généalogiques qui vont en sens inverse de la nature • car ici les fils engendrent les pères, et les aïeux naissent après les pères.
[Si l'on ne peut plus invoquer aujourd'hui en exemple la gesie de Guillaume, si les seize Guillaume incorporés dans le héros au court
40 LITTKHATLKK HKliOinUK KT CI1P:VALERESQUE.
OU plutôt (iH courh nez, ne sont plus qu'une vision d'crutlits, si Vivien, Aymeri, Ernaul de Heaulande ne sont pas des héros d'épopées réf^ionales rattachés artificiellement à la figure principale par une parenté tardive, et si dés la Chanson de Guilluinc, la lamille épique est constituée avec Ernaut, ses trois frères, son fils Aymeri et les sept (ils d'Aynieri, du moins l'aieul. Garin de Mouglane, n'a-til pris réellement vie que longtemps a[)ros sa postérité : les trois poèmes qui lui donnent une omhrc d'existence poétique datent de la lin du xiir' et du début du xiv*' siècle, et ne sont qu'une banale copie des exploits et des aventures de sa race.]
La plus grande partie de la matière épique ou romanesque se trouva répartie à la fin du moyen âge on trois cycles principaux : \a. gente royale, consacrée ù la triade carolingienne, Pépin, Charles et Louis; la geste de Guillaume, que remplissaient surtout les luttes contre les Sarrasins en Languedoc et en Provence; la geste enfin dr Doon de Mayence, on des traîtres, qui rassemble, preux ou lâches, paijures ou généreux, tous les vassaux rebelles et les ennemis implacables de la royauté. Un certain nombre de poèmes résistèrent à l'attraction des grands cycles et ne s'y laissèrent pas agréger : tels sont les poèmes des Lorrains, tel le poème de liaoul de Cambrai, et les débris de l'épopée bourguignonne conservés en plusieurs chansons. Je ne parle pas du Cycle de la Croisade, dont il faudra dire un mot ailleurs.
Dans le remaniement incessant de la matière poétique, le délayage était le moindre péché de nos trouvères : ils excellaient, comme les modernes feuilletonistes, à inventer une profusion de détails inutiles. La mort d'Aude, qui tient une trentaine de vers dans notre lioland, en fournit huit cents à un arrangeur du xii*^ siècle; tant de ce chef que par la version nouvelle du supplice de Ganelon, et autres additions industrieuses, la chanson gagne deux mille vers en longueur, et la poésie perd à proportion. En général, le commencement de nos poèmes vaut mieux que la fin : c'est que le trouvère emploie d'abord autant qu'il peut le texte (ju'il remanie par économie d'invention, et c'est pour allonger, pour éviter la cruelle nécessité de finir son histoire, qu'il fouille dans son sac, et met toutes ses rubriques en œuvre. Un des procédés les plus commodes consiste à intercaler dans un poème tout ou partie d'un autre : l'histoire de Raoul de Cambrai pénètre ainsi dans la geste des Lorrains. Ou bien l'on démarque des traditions étrangères pour les coudre au sujet que l'on traite : ainsi le chien de Moutargis, vieux conte qu'on trouve déjà dans Plutarque et dans saint Ambroise, vient se mêler aux aventures de la reine Sibille, une des incarnations de réponse innocente et calomniée. Comme les faits, les caractères se dénaturent, se transportent et
LES CllANS'.iNS DK r.KSTE. . +1
se transposent : les traîtres sont stéréotypés d'après Ganelon; Vivien est une seconde épreuve de Roland.
L'invention abondante et pauvre des trouvères fait songer à la basse littérature de nos jours, à cette masse de romans et drames manufacturés en hâte pour la consommation bourgeoise et pour l'exportation. Depuis les formules du langage jusqu'au dessin général de l'action, toutes les pièces d'une chanson de geste sont jetées dans les mêmes moules. Le défi du vassal rebelle, ou la colère du vassal tidèle contre l'empereur ingrat, la princesse infidèle qui s'éprend d'un baron français, le combat de deux barons, ou d'un baron contre un géant païen, voilà des thèmes qui sont repris cent fois. Pour les caractères, on a le brave, le violent, le traître, le lâche, et tout le contenu de chacun est épuisé par l'épithète, qui crée comme une nécessité permanente d'actes uniformes, dont la répétition a quelque chose de mécanique. Un type banal de héros s'établit : sans fatigue et sans peur, bravache, impatient, il a toujours le poing levé, il écrase des nez, fracasse des cervelles, traine" les femmes par les cheveux dès qu'on le contredit : tenons compte des mœurs, c'est le beau gentilhomme, héroïque, impertinent, Inie lame, qui passe, la moustache en croc, le poing sur la hanche, à travers nos mélodrames : c'est le d'Artagnan du xiii^ siècle. Ea somme nos chansons de geste, selon M. P. Rajna, sont « aussi pauvres de types que riches d'individus », et M. Léon Gautier a dû écrire qu'elles « sont composées pour les dix-neuf vingtièmes d'une série de lieux communs ».
Encore si l'on s'en était tenu à la banalité : mais on y ajoutait l'extravagance. Esclaves de la mode, les trouvères jetèrent au milieu de la matière épique les aventures incroyables des romans bretons et le fantastique insensé du roman d'Alexandre. Ce ne furent plus que voyages lointains, pays fabuleux, une Asie de niaise féerie, avec ses « soudans » et ses " amiraux » cocassement naïfs ou formidables, avec son histoire et sa géographie folles; il n'est pas jusqu'à Roland, le vaillant homme occis à Roncevaux, qui n'aille un beau jour se faire le chimérique gouverneur d'une vague « Persie » i. Ce ne furent plus que géants hideux à plaisir, nègres cornus, et même cornus « derrière et devant », enchanteurs et magiciennes, Maugis 2, Orable^, auprès de qui pâlissent et sont délaissés Renaud et Guillaume : mais surtout Auberon le petit homme, fils de Jules César, neveu d'Arthur et frère jumeau de saint Georges *. Et quelle cascade de prodiges, tandis que Huon
1 Entrée en Espagne.