l.A l'OÉSIE SANS POÉSIE
ï^e résultat est connu : les vers et les versificateurs pullulèrent ; on n'en eut pas plus de poésie et de poètes. Il n'est pas utile d'insister : celte partie de notre littérature est une partie morte; ayons le couiage d'en alléger notre exposition '.
La raison domine dans toule cette production versifiée, et la raison d'un siècle analyseur, abstiacteur, argumenteur etcTitique; on ue rencontre pas un éclat de passion, pas une impression, pas une image : aucune trace fraîche enfin de la nature ou de la vie.
Les odes de La Motte s'appellent le Devoir, le Désir d'immortaliser son nom, la. Bienfaisance, l'Émulation : cff sont dos dissertations méthodiques, parfois ingénieuses, où la part de la poésie se marque par l'emphase, la. dureté, la cacophonie, l'effort sensible pour ne
1. J.-B. Rousseau, Œiaves lyriques, éd. Manne), Paris, in-12 (185-2), 1876. — Lebrun, Œuvres, Paris, ISH, in-8, -4 vol. — • Tliomas, Œuvret complètes, 1773, 4 vol. in-8. — Voilaii-e : la Henriade |la Ligue, Genève [Rouen], 1723, in-S), Londres, 1733, in-4; Discours sur l'homme, 1738 ((Jdilions séparées), 1739 (recueil); Poème tiir la loi natiirclle. Genève, 1756, in-8 et in-1-2. — Bernis, Œuvres, 2 vol. in-12, 1776 et 1781. — Uovtxl,. Œuvres complètes, 20 vol. iii-8, n()4-l780. — Parny, Œuvres complètes, Paris, 5 vol. in-18, 1808. — Saiut-Lambert, las Saisons, 1769. — Rouolier, les Mois, 1779, 2 vol. in-4. — Gilbert, Œuvres, Paris, in-8, 1823. — Piron, Œuvres cornylétes, éd. Rigo't-y cle Juvicrny. Paris, 1777, 8 vol. in-8. — Delille, les Jardins, 1782; I Œuvres, Paris, 1824, 16 vol. in-8, — Lefranc de Pompiornan, Œuvres, 178i, 4 vol. in-8. — A consulter : H. Potez, V Ele'qie en France avant le romantiême, 1898. Mornet, Le sentiment de la nature en France tte J.-J Housseau à Bernardin de Saint- Pierm, ly07.
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pas parler rommo tout lo monde. Il somlilo rpie La MoUc pAlo, à les mettre en vers, de bons morceaux de prose. Les odes de Jcanliapliste Rousseau, de Voltaire, de Thomas, de LeTranc de Pompignan, de Lebrun — ce ne sont pas les noms qui manquent — sont des exercices de rhétorique, parfois brillants, jamais sincères : le lieu commun impersonnel en fait le fond.
Faut-il parler de l'épopée? La Henriade irait rejoindre Alaric et la PiiccUe, si Voltaire n'avait entouré son poème, truqué et fardé, de notes qui sont souvent de curieuses dissertations littéraires et historiques, si le nom de l'auteur aussi ne constituait pas seul un intérêt sensible à l'ouvrage.
Les poèmes didactiques sont là pour prouver la supériorité de la philosophie du siècle, lorsqu'elle s'exprime en prose. Je ne parle pas de l'ennuyeux Racine ou de l'innocent Delille : les Dinroin-s Aur riiomme de Voltaire, en s'enveloppanl de la dignité du vers, ont perdu ce trait, ce mordant, ce jaillissement d'idées, d'ironie et d'esprit, toutes les qualités les plus constantes enfin et les plus séduisantes de l'humeui' voltairienne.
Les élégiaques sont ou des libertins qui s'échauffent par des imagos polissonnes, ou des coquets insensibles qui l'ont de l'esprit sur des idées d'amour.
Ce n'est aussi qu'une idée de la nature qui emplit tant de poèmes sur la nature, Sait^ons de Sajnt-Lambert, Mo/.s de Roucher. Jardins de Delille. La plupart sont écrits par des hommes du monde qui n'ont \w la nature que dans leurs parcs ou à l'opéra. Ils l'alTadisseiit par toutes les niaiseries qui ont passé en lieu commun sur l'innocence de la vie champêtre. Mais surtout le vice radical de leurs descriptions, c'est qu'ils donnent ou suggèrent les noms des objets naturels : ils n'en procurent jamais la vision. Ils semblent dresser des inventaires, et non peindre des paysages. Cela est sensible chez Delille, le niaitre des poètes descriptifs du siècle.
Au fond, toute cette poésie est mort-née; elle ne peut vivre dans l'atmosphère que lui fait la raison philosophique. On ne recherche et l'on ne sent que l'exactitude scientifique de la pensée et de l'fjxpression; on n'a que des idées abstraites à exprimer, et on ne les rend que par des signes abstraits. Pour mettre de l'art, on recourt aux figures de rhétorique et aux machines poétiques : personne n^y croit, maïs c'est Ta rnôde, et cela fait bien. On use de termes convenus, et d'un langage qui parait noble, parce qu'il n'est pas celui de la vie courante. A mesure que le siècle avance, la grande ressource de la poésie est la périjdirase, qui substitue la description de l'objet au nom de l'objet. Mais cette description n'est pas faite pour susciter une image : c'est un petit problème qu'on oITre à résoudre à l'intelligence du lecteur; et tout est dit quand il ^
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trouvé — non la chose — mais le mot. Il ne s'agit que de poser élégamment les termes du problème, de façon que la solution se présente instantanément à ["esprit. On traite le vers mathématiquement, par le compte exact des syllabes. Du son des mots, on n'a cure, et par conséquent on néglige la rime; bonne ou mauvaise, elle indique suffisamment la (in du vers : et n'est-ce pas à cela qu'elle sert? On ne sait plus ce que c'est que le rythme : il ne s'agit que de mettre la césure ici ou là.
Pour être justes, disons qu'on a fait au xviii^ siècle des vers charmants, et beaucoup : dans les genres où l'esprit suffisait. Je ne dis rien des contes ; la polissonnerie froide et concertée y étoulle l'esprit; il n'y a là pour nous qu'ennui et dégoût. La satire lyrique du xv!--' siècle ou du xix" ne saurait se rencontrer; mais on trouvera la satire analytique, critique, épigrammatique, le pamphlet en vers, amusant ou virulent, qui dissout les doctrines ou diiïame les hommes. Un provincial gauche, à qui les salons ne lirent pas fête, Gilbert, a trouvé dans les blessures profondes de son amourpropre une source d'amertume éloquente : il a vu le faible de son siècle, les petitesses de ses grands iiommes, et sa raillerie s'est abattue, précise, lourde, assommante. Voltaire est exquis, quand il lâche la bride à sa verve et se moque de tout ce qui le gène, hommes et choses : il arrive dans le Pauvre Diable, dans les Systèmes, dans la Vanit(?, à égaler sa prose par ses vers.
Il est le maître aussi dans les stances, les épîtres, dans tous les genres agréables qui fixent l'esprit de la conversation. Il a été à bonne école, il a recueilli chez Vendôme et chez la duchesse du Maine la tradition des Hamilton et des Chaulieu : il a le secret charmant de ces choses légères, qui s'évaporent à l'examen et semblent faites de rien. Une pointe d'idée, une ombre de sentiment, c'en est assez, et toute la nature de Voltaire se répand dans ces petites pièces.
En ce genre, il y aurait bien des noms à citer. Je ne nommerai que Gresset, chez qui point déjà un air de rêverie mélancolique étouffé sous la volonté de rire, et Piron, l'intarissable, gaillard et drolatique Piron, qui n'a jamais rien dit de plus plaisant que le? mots de bonne foi où il se mettait sans rire au-dessus de Voltaire. Voltaire, même dans la poésie légère, reste infiniment supérieur à Piron, comme à Gresset, comme à tous les autres : il est au-dessus du genre; il a des idées qui lui donnent corps et substance Les autres sont trop vides. On est vite fatigué de ce miroitement, de ces reflets, de ces paillettes, de ces étincelles.
Enfin, je mettrai à part les épigrammes : c'est le triomEdiç du siècle. On en faisait si naturellement, si infatigablement en prose, qu'il n'est pas étonnant qu'on eu ait fait en vers de réellement
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parfaites. Piron y est d'une bouffonnerie saisissante avec un grain de fantaisie délicieux : Voltaire y porte une justesse ai)-'uë de pensée et d'exi>ression. Mais l'artiste supérieur en cette bafj;alelle, c'est Lebrun, le faiseur d'odes, celui qu'on appelait Lebi un Pindare. Il a une àpreté qui donne du sérieux à l'épipramme; et, par la sûreté des applications, par la nerveuse perfection de la forme, il a su agrandir ce jtui d'esprit : il en a fait un appareil de condensation de la critique littéraire; ses meilleures pièces sont comme des extraits concentrés et mortels. F.a Harpe en a su quelque chose. 11 y a donc de quci lire, et où se plaire dans les ouvraf,'es en vers du XYin" siècle. Mais aucune œuvre ne compte dans l'histoire de la pensée; et cela est grave, eu un siècle où la pensée est tout; surtout, il manque à celte poésie d'être poétique. Il faut franchir tout le siècle : nous verrons reparaître inopinéjnent la poésie et l'art avec André Chénier- ^' —