LES IDÉES DE LA MOTTE-HOUDAR
Et d'abord la poésie a disparu. La querelle des anciens et des modernes s'est réveillée : c'est le premier épisode de la vie littéraire du xviii'^ siècle. Un homme d'esprit, Houdar de la Motte',
1. Antoine Houdar de la Motte, né a Paris en 16'7'2. composa des opéras, des tragédies et des comédies; Inès do Castro fi\il un grand succès en 1723. Il publia ses Odes<i\\ 1707, ses Fables en 1719; en 171i, son Iliade, qu'il soutint dans ses liéflexions sur la crit.iqw (1716). Il mourut en 1731. Il était très lié avec Fontenelle et Mme de Lambert, très ^oùté de la duchesse du Maine. — Éditions : Œuvres, 10 vol. en 11 tomes, in-l-^ 1754, Paris ; Paradoxes littéraires de La Motte, éd. Jullicn, Hachette, iii-S, 1850 (réimpression des discours cl préfaces critiques de La Motle). — A consulter : P. Uupoul. Houdar de La Motte, 1898.
f'i'iO LES FORMES D'ART.
.uni de Fontenelle et l'un des oracles du salon philosophe de Mme de Lambert, s'est avisé en 1714 de traduire l'Iliade en vers. Son dessein est de manifester par un cas illustre la loi du progrès : il prétend refaire VUiadf telle qu'Homère l'eût écrite s'il tilt vécu .en ITli'. Il corrige donc les caract^res dos dieux, des liéros, leurs actions brutales, leurs injurieux discours, la prolixité dos descriptions, la nogHijence des redites, tout ce qui choque la morale, la politesse, le goiU d'un siècle éclairé. Ainsi perfectionnée, l'Iliade se réduit à douze chants : et ce qui tomber c'est tout ce qui n'est pas la notation sèche du fait, tout ce qui est sentiment, couleur, poésie. En compensation, La Motte prèle à Homère l'esprit galant et les pointes : il nous donne un Achille fait à souhait pour les Nuits blanches de Sceaux. La Motte savait mal le grec et travaillait sur la traduction en prose de Mme Dacier, une lourde, honnête et respectueuse traduction. Mme Dacier fut scandalisée de ce travestissement : elle fulmina contre La Motte ses Causes de la cnrnrption du Qout^ cédant à son adversaire l'avantage de la politesse. Il n'avait pas besoin de cela pour mettre de son cùté un public dont il exprimait le goût secret.
La Motte ne répète pas simplement Perrault : il fait un pas de plus. Ce n'est pas réellement aux ancien* qu'il en veut; c'est à la poésie. La poésie est contraire à la raison. En effet, elle se compose de deux éléments : les fir/ures audacieuses, et le vers. Elle consiste à se donner beaucoup de mal pour ne pas parler naturellement ni clairement. On force sa pensée, on la déforme, on l'obscurcit par rembellissement des figures; on l'estropie, on la mutile, on la fausse par la contrainte du vers, de la mesure, de la rime. La Motte ne peut assez sotonner « du ridicule dos hommes qui ont inventé un art exprès pour se mettre hors d'état d'exprimer exactement ce qu'ils voudraient dire )>. ISe vaut-il pas mieux s'en tenir à la prose? « La prose dit blanc dès qu'elle veut, et voilà son avantage. » Les meilleurs vers sont chargés d'impropriétés, d'incorrections, de louches équivoques : dans leur perfection idéale, ils doivent étic comme de la prose, nets, clairs, précis, pourquoi, dès lors, ne pas écrire tout de suite en prose? En conséquence, La Motte fait des tragédies en prose, des odes en prose.
I.,a Motte parle de la poésie comme un aveugle des couleurs. Sa théorie prouve une inintelligence absolue de la poésie, qu'il réduit à une forme arlilicielle. Ce[)endant je suis téMé de lui donner raison, dans le temps et dans les circonstances où il écrit. Il n'y avait plus de poètes, plus d'artistes : ne valait-il pas mieux laisser le vers et les formes d'art, et écrire en bonne, simple et franche prose? La Motte le pensait, et son ami Fontenelle était tout à fait de sou avis. Ils eurent pour eux TruMel et ïerrasson; c'est peu ;
mais ils eurent Duclos, ce qui vaut mieux, et ils ciiront Montesquieu ou Bulfon, ce qui est considérable. Ces deux grands esprits condamnaient la poésie, parce qu'ils n'étaient pas poètes, le vere, parce que, netant pas poètes, ils n"en avaient pas besoin; et ils ne voyaient autour d'eux que des gens qui versifiaient sans nécessité, qui eussent mieux l'ail île parler en prose.
Cependant les idées de La ^Motte choquaient trop les habitudes ilesprit de la bonne société, les préjugés de l'éducation et du monde, pour avoir chance d'être leçues. 11 s'attira une foule de léiiliques, ode de M. de la Paye, épitrc de M. de la Chaussée, sans compter les épigrammes de J.-B. Rousseau. Mais J^nune qui gagna la cause des vers» et fit perdre la partie à La Motte, ce fut Voltaire. Voici un des plus beaux cas de rinlluence de l'individu dans l'évolution littéraire. Par la séduction de son esprit, par la sincérité de sa conviction, par sa facilité brillante de versificateur, et l'éclat de ses premiers poèmes. Voltaire réduisit les théories de La Motte à passer pour des paradoxes sans conséquence,