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LA COMEOtli: DE MARfVAUX

L'œuvre de .Marivaux ' est unique dans l'histoire de notre Ihéiitro. Elle est exactement correspondante pour le goût aux

1. Biographie : Pierre Carlel de Chamblain de Marivaux, né à Paris en 1688. 11 sc li," aver Fontenelle, fréquente cliez Mme de Tenciii et Mme de Lambert. Il déliute ]iar de mauvais romans en 1713. Kn 1720 il aborde le Ihéiltre. Il fait une tragédie, Aiinibal, après l'échec de laquelle il donne aux Italiens son Arlequin poli par l'amour (17-20). Puis viennent : la Surprise de l'amour, 1722, le /eu de l'amour et du hasard, 1734, les Fausses Confidences, 1737, l'Épreuve, 1740, aux Ualiens; le Ler/s 173G, à la Comédie-Française. Il fut ruiné par le système de Law, et tenta de public des journaux d'observation morale, le Spectale.ur français, 1722-23, Y fndir/nnt philosophe, 1728, le Cabinet du philosophe, 1734. La Vie de Mariatine parnl de 1731 à I7il, le Paysan parvenu de 1735 à 1736. Sur la fin de sa vie il fréquenta chez .Mme du DelTand et Mme GcolTrin. Il mourut le 12 février 1703.

Éditious : (cf. la bibhographie de Larroumel, p. 596-620) Œuvres complètes de

Knlirtlrna fie Fontf>nellp sur la phiralité r/cs mondea. à la peinture de Watleau cl do l.ancrct. Elle représente, dans la poésie dramatique, l'art français du xviii'' siècle.

« Moderne » par insuffisance d'éducation et inintelligence de ranti(|uité, irrespectueux jusqu'à mettre en style burlesque et insipide l'Iliade et le Tt'lrmaque, Marivaux était qualifié pour se faire bien venir de Fontenelle et de La Motte, pour être accueilli dans les salons de Mme de Lambert et de Mme de Tencin : voilà le ;^'roupe on il se classe. Pauvre, sensible, nerveux, pétri d'aninurpropre, assez difficile à vivre, abondant en idées, et se dégofdant dans l'exécution aussi vite qu'il s'était enflammé dans la conception, il créa des journaux d'observation morale qui ne vécurent pas, il écrivit des romans qui n'eurent pas de fin. Av^çJiii s'établit< à la place de l'imitation des anciens, le commerce littéraire (le la France et de l'Angleterre : il y a action et reacTTon rëciproqiiTTSes journaux, où s'unissaitla réflexion philosophique à la description pittoresque des mœurs, étaient dressés sur le plan du Spectateur, dont on avait donné des traductions dès ITlo : en revanche, sa Vie de Maricmne inspirait Richardson.

Au théâtre, Marivaux travailla surtout pour la Comédie-Italienne, qui venait d'être rétablie en 1710. 11 s'y trouvait plus libre qu'à la Comédie-Française, plus indépendant des règles et des exemples. Là, il pouvait faire recevoir des pièces qui ne ressemblaient à rien; et là, le public, venu seulement pour se divertir, se laissait charmer par d'irrégulières inventions qu'il n'eût pas supportées sur la scène de la comédie classique. Ce fut donc aux Italiens que Marivaux donna ses délicates comédies d'analyse, et toute sorte de pièces philosophiques, allégoriques, mythologiques.

Déjà les mêmes comédiens avaient joué quelques ouvrages ingénieusement paradoxaux, où les préjugés et les institutions de la société étaient l'objet de piquantes satires '. Marivaux porta dans ce genre la fantaisie originale de sôn~ esprit : il attaqua les finaiiciers iians son Triomphe de Plutus (1728); il établit son Ile des Esclaves (1725) sur ndèe dëT'^^rté de tous les hommes; et dans sa Nouvelle Colonie (1729) il montra les femmes liguées pour l'affranchissement de leur sexe. La comédie semble chargée de familiariser l'esprit public avec les hardiesses de la critique rationnelle, en attendant que s'engage sérieusement la grande niAlée des idées

Marivaux, Paris, 1825-30, 10 vol. in-8. — A consulter : E. Gossol, Marivaux mora' liste, in-1-2, Paris. 1881. G. Larroumet, Afariraii.r. sa \it; et ses œuvres, Paris, 1882, in-8 (2* ("mI., 189!?, iTi-12). F. Brunnlii>re, Etudi-s critiques, 2« et 3" séries; Époq. du th. fr., lO"" rniif. J. Lemailre, Jmprexsions de tliMlre, i" et 4' séries. 1. Uelisle, Arlequin sauvage et Timon le Misanthrope (n^-J).

COMÉDIE ET DRAME. fi5,',

et des doctrines. Marivaux est trop près de Fontenelle, pour qu"ou s'étonne de le voir prendre ce rôle : il le fait sans violence et sans âpreté, avec nno firàce malicieuse, semant les hypothèses et les paradoxes de l'air d'un homme qui n'en soupçonne pas la portée. C'est dans ces pièces philosophiques et dans la sentimentale féerie d'Arlequin poli par Vamour (1720) que l'on sent combien Marivaux à sa~f£içôri "esT'vFaiment poète : il y a en lui une poésie d'une espèce rare, une poésie fantaisiste, ingénieuse, alambiquée, brillante, qui rappelle avec moins Hë puissance el plus de délicatesse la Tcmpélc ou Comme il vous plaira de Shakespeare.

Arlequin poli par l'amour, dans son cadre de féerie, est une comédie d'analyse, et nous mène à ce genre où Marivaux est sans rival. Ne songeons pas que Marivaux avait trente-cinq ans à la mort du Hégent, et qu'ainsi les années décisives pour la formation de son esprit ont été des années de licence sans frein et de joyeuse corruption : les traits caractéristiques des mœurs du xviii" siècle ne se reconnaissent pas dans ses peintures. Il efface la brutalité et la polissonnerie, qui sont le fond des mœurs réelles; il les purifie, il n'en conserve que les apparences de souveraine élégance, l'exquise finesse des manières et du ton; et c'est à sovx insu que le monde charmant qu'il nous présente révèle sa nature intime par un indéfinissable parfum de sensualité.

Cette réserve laite, les comédies de Marivaux se déroulent dans une société idéale, dans le pays du rêve : ce sont de délicates hypothèses sur l'âme humaine qu'il explique avec une étonnante sûreté. Dans dfcS conditions artificielles, dans un cadre irréel, il place un élément naturel, un sentiment vrai, qu'il oblige à découvrir son essence et ses propriétés par des réactions caractéristiques. Dorante se fait passer pour un domestique, et Silvia pour une soubrette; un homme et une femme se rencontrent, qui ont juré chacun de leur côté de ne jamais aim^er; une fée s'éprend d'Arlequin balourd et niais : ces données ne représentent rien, ou pas grand chose, de réel. Mais ces données serviront à mettre en lumière des sentiments de l'âme humaine, "des effets de mécani- (pie et de chimie morale, qu'on aurait beaucoup plus de peine à observer dans les conditions fortuites et communes, de la vie. Ce que Racin^ ajait.ppur l'amour tragique, principe de folie, de crime et de mort, Marivaux le lait pour l'amour qui n'est ni tragique ni ridicule, principe de souffrance intime ou de joie sans tapage, pour l'amour simplement vrai, profond, tendre..

I.à est la nouveauté de son théâtre. Molière avait de-ci, de-là marqué le sentiment do l'amour de quelques traits vifs et justes : mais ces esquisses étaient restées très sommaires. Il n'avait pas fait de l'amour le sujet de sa comédie. Il l'avait employé à former

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t;5(i LES FORMES D'ART.

le cadre de la peinture des nioMirs ou des caractères; ou bien il cil avait lecherché les elFets |)laisaiits el ridicules; ou bien ii l'avait lait servir à provoquer des inaiiifeslalious de l'Iiuiiieur intime. Après iMolière, il semble (|u nue convention ait lixé une ibis pour toutes le mécanisme de ramonr, qui croit et décroît dans les comédies avec une réf^nlarité monotone. Marivaux est le premier qui ajqiorte une observation ori^'inale et personnelle, qui isole l'amourj elen fasse toute ^axûiUiiîJje. Il a découvert et décrit tout ce réseau subtil de sentiments entre-croisés qui forme l'unité apparente du sentiment; il a noté toutes ces petites nuances, ("es imperceptibles mouvements qui en indiquent les états passaiîeis et les degrés successil's. 11 a mis en évidence ce qui entre d'amourpropre, de besoin de dominer, de « pique », et, après tout aussi, de « jeunesse » et de « nature « dans lamour; il a montré coaijuent lamour-propre encore et, de plus, la méfiance, la timidité, le préjugé s()(;ial, certain instinct de liberté, font obstacle à l'inclination naissante. Il a posé en face l'un de l'autre ces deux êtres destinés à s'aimer, qui se sentent disposés à s'aimer avant de se connaître, et qui font ell'ort pour se connaître avant de s'aimer, qui s'observent, s'étudient, se tendent des pièges, tàclient de forcer le mystère de l'âme par laquelle ils se voient pris irrésistiblement. Ce sont deux égoïsmes, prêts à se donner, mais « doimant, donnant », en échange, non gratuitement; on les voit s'avancer, >o reprendre, craindre de faire un pas que l'autre n'ait pas lait, estimer ce qu'un )i(m laisse encore d'espérance, ce qu'un oui contient de sincérité, négocier enfin avec une prudence inélirnleiise^ accord où chacun compte trouver pour soi joie et bonheur. Il y a \i< tout un délicieux niarchaudage qui exclut le pur amour, le don absolu de soi : c'est ce marchandage même, cette défense du moi, qui fait la réalité de la peiiiture. L'amour des comédies de Marivaux n'est en son fond ni mystique ni romanesque, il est simplement naturel.

On connaît la qualité d'une passion à deux moments principaux : lorsqu'elle commence, et lorsqu'elle finit. La dénnition de la comédie conduisit naturellement Marivaux à circonscrire son observation au premier de ces moments. Il excelle à marquer les origines insensibles du sentiment, les lilets ténus dont le torrent se formera : dans le Jeu de rnmour cl du hamrdy un contraste de l'esprit et de la condition éveille ràftenlion de Dorante sur Silvia, celle de Silvia sur Dorante. Dans la Surprisr de l'amour, c'est le heurt de la vanité qui fixe l'attention : chacun des deux personnages est fâché de n'être pas unique en sa bizarrerie, fait efîort pour réduire la bizarrerie de l'autre à la lianalité des faeons universelles, et se prend eu voulant prendre. Dans les Fausses Coii^-

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denccs, l'artifice des valets force l'attention et la pitié d'Aramintc : de l'aUenlion et de la pitié naissent l'intérct, qui lait poindre l'inclination. La vanité d'inspirer une passion, la bonne mine du passionné, les contradicUons de l'entourage mènent Araminte de l'inclination à l'amour. Dans la diversité des cas particuliers, deux conditions se trouvent toujours : il faut gagner l'attention; on est sur le chemin d'aimer quand on dhtingue; et il faut intéresser la vanité, fût-ce en la blessant; caressée ou irritée, dès qu'elle est émue, elle fouette le sentiment et fait doubler les étapes.

Il en est du théâtre de Marivaux comme du théâtre de Racine : Taction est tout intérieure. 11 ne s'agit à l'ordinaire que d'un oui à faire dire : mafs coiïiméhl ce oui sortira-t-il? c'est toute la pièce. On y arrive, à ce oui considérable, lentement, sinueusement, mais en marchant toujours.

Marivaux est un peintre délicieux de la femme : ses Silvia, ses Araminte, ses Angélique sont exqiiises de sériS^ibilité et de coquetterie, d'abandon ingénu et d'égoïsme en dcféhsè, de grâce tendre et d'esprit pétillant. Elles sont plus franches et plus faibles que les hommes. Ceux-ci, plus positifs, plus conscients, parce que, généralement, ils sont chargés de l'attaque, sont aussi sincères. Ni les uns ni les autres ne sont proprement des « caractères » : ils représentent des « moments » de la vie, ces moments de jeunesse heureuse, épanouie, belle de sa plénitude et du sentiment qu'elle en a. Tous les hommes ont été, ou ont pu être, plus ou moins, Dorante et Lucidor; toutes les femmes ont été, ou ont pu être, plus ou moins, Angélique, Silvia, Araminte.

Autour de ses couples d'amoureux, Marivaux groupe diverses fiL'ures ; les unes qui ont un air de réalité, sans être tout à fait prises dans la vie contemporaine, dés pères indulgents et bonasses, des mères parfois tendres, plus souvent, et plus exactement, dures, grondeuses, acariâtres, des paysans trop spirituellement finauds et lourdauds; les autres, types de fantaisie, des Arlequins, et des Trivelins, des Martons, et des Lisettes, valets et soubrettes délurés, à peine fripons, diseurs de phébus, et parodiant en bouffonneries quintessenciées le fin amour des maîtres.

Telle est cette comédie de Marivaux, si peu comique au sens ordihaire du mot, si solide et si substantielle en son extrême subtilité, d'une pénétranîF^scîitimenlalilé ([ui n'est jamais fade ni fausse, puissante parfuis par un pathétique intérieur et contenu, où l'on lie seul jamais la tricherie d'un adroit faiseur.

Li:S FUHMKS D AUT-

"2. l.\ CHAUSSÉE ET DIDEHOT : I.E DRAME.

Deslouches ' essuya de reslaiirer la comédie de caractère. Il avait été chargé d'affaires en Angleterre sous la régence, et il y avait fréquenté le théâtre : il avait ainsi développé en lui un don naturel de comique excentrique, qui se retrouve dans diverses scènes île son théâtre et dans les chaudes ("aricatures de la Fausse Atjncs -. Malheureusement il s'appliqua surtout au grand, au nohie genre do la comédie de caractère: il y fut parfaitement ennuyeux. Il avait peur de faire rire : le rire est vulgaire ; il rêvait un comique décent, bon seulement à faire « sourire l'ànie ». Aussi ne s'inspira-t-il pas de Molière, trop vif, trop populaire, môme dans ses hauts chefs-d'a-uvre : ses maîtres furent La Bruyère et Boileau. H multiplia les portraits : ses Lisette et ses Frontin passent leur temps à faire les carucUres satiriques de tous les gens qui paraissent ou qu'on nomme dans la comédie. D'autre part, la description morale, les couplets, les vers, rappellent à chaque instant les Epitres de Boileau. On sent que l'auteur travaille à une démonstration édifiante; la comédie devient un sermon laïque. Il ne s'agit plus de peindre la vie, mais de faire aimer la vertu et délester le vice, tlhaque personnage est une formule abstraite, et ne semble occu|)é que de manifester sa définition; l'ingrat dit k son valet : « Écoute, et tu verras qe que c'est qu'un ingrat ». Bien de plus froid, de plus vide e(*»e la comédie ainsi comprise. Si le Glorieux (1732) se laisse lire encore, c'est que l'auteur, ayant renoncé à faire rire et cherchant un point d'appui pour fonder l'intérêt, s'est décidé à orienter tout à fail la comédie vers les effets sentimentaux et pathétiques. Un an après lé Glorieux, La Chaif5séfr»d«nnait là Fausse Antipalhic, et la comédie larmoyante était creée^

Uestouches est le témoin d'une modification profonde qui s'est produite dans le sentiment du public. <■ D'où vient, disait La lîruyère, que l'on Vit si liFrenicnlirïïHiéàlre, et que l'on a honte d'y pleurer? » Quarante ans plus tard, le rire était deveiiu jada=cent, et les larmes biet2séanlos. Ainsi le bon ton exclut la vérifable comédie. La faute en est un peu à la comédie elle-même : avec les successeurs de Molière, avec Uegnard, avec Lesage, avec Dancourt, avec Legrand, elle attache le rire à une fantaisie déréglée

1. Destrmelies (Pliilipj>c Nérii-auit, dil), no ;i TlHll■^^ on lOSO, socrélairo do M. do Puysieiix, ambassadeur do Franco en Suisse: sa mission h Londres dura do 1717 o l"2.t. Il niniiniten 1751. Œuvres, 1757, Inijir. royale, i vol. in-i; 17ï)S, Trault, 10 vol. in-l(i; 1811, G vol. in-S".

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