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LES ITALIENS ET LA FOIRE

La Comédie-Française était seule à jouer des tragédies : elle maintenait au besoin les auteurs dans la tradition. Mais, pour la comédie, elle avait des rivales, à qui elle ne put jamais imposer silence. Il y avait la Comédie-Italienne ^; et nous avons vu de quelle

1. C'est bien ce qu'il devient avec Mercier. Théâtre, Amsterdam, H^S, 3 vol. in-8.

2. A consulter : Frères Parfaicl, Histoire de l'ancien théâtre italien, Paris, 1753, 10-12; Desboultniers, Histoire du théâtre italien, 1769, 7 vol. in-19; Gherardi, le Théâtre italien (recueil), 1697-1700; lUe.;oboni, JVouveau Théàtri ituUen, 1728. 2 vol. iii-li. Itecueil 'les parodies du nouveau théâtre italien, Paris, 1738, 4 vol. in-12. N.-M. Bernardiu, la Comédie italienne et le théâtre de la Foire, 1902.

GC'i LES FORMES D'ART.

libi-Tié y jouit Marivaux. Il y avait les tliôàtres de la Foire, où le public venait s'amuser sans souci des règles, des traditions et des convenances ' : bourgeois, seigneurs, princes s'y récréaient dansl'ordure des parades, la bouironncrie des farces, rirrévérence des parodies. Jalousés par l'Dpéra, la Comédie-Française et les Ilalii-ns, qui ne s'entendirent jamais que contre eux, les théâtres des Foires Saint-Germain et Saint-Laurent furent vexés de mille façons, condamnés à ne pas chanter, ou à ne pas parler, ou à ne pas dialoguer, paifois fermés ou démolis, toujours fréquentés; ils eurent leurs auteiiis attitrés, diversement et inégalement illustres, Regnard, Lesage, Piron, Dominique, Vadé, Favart -.

Un genre s'y créa, l'opéra-comique, comédie à ariettes, très analogue à notre vaudeville à couplets. Lopéra-comique sacrifiait forcément à l'actualité. Aussi se modela-t-il sui*la comédie larmoyante; et il en emprunta la sentimentalité, la niaise psychologie, l'optimisme attendri. On conçoit que la peinture des mœurs mondaines lui échappe : il se complaît au contraire dans les sujets populaires. Il s'approprie la paysanneiie, qu'il traite avec une naïveté de convention, exclusive de la franche et fruste nature. C'est sur ces scènes de la Foire, et précisément en raison de leur humilité qui les soustrait aux lois de la littérature, que paraissent les premiers indices d'un goût nouveau, les premiers essais d'une représentation plus exacte des « milieux ». des formes extérieures et des instruments matériels de la vie : dans cette voie, la Comédie- Française alla à la remorque de l'opéra-comique et des Italiens. Mme Favart joua une paysanne en sabots et en jupe courte, avant ijuc Mlle Clairon supprimât les paniers dÉlectre. Voyez ces indications scéniques d'une parodie de Vadé :

i< l,e théâtre change et représente une veillée ou encrcignc; une vieille est occupée à fder au rouet, et's'endort de temps en temps, pendant lequel (.sic) deux jeunes personnes quittent leur ouvrage pour jouer au pied de bœuf, et le reprennent quand la vieille

t. A consulter : Frères Parfaict,jl/(»»iOirr.v pour servir à i/iisloire dps spectnclps de In l'oirr pur un acteur forain. 1713, -^ vol. in-12; Desboulmiers", Histoire du thi'iUre de V Opéra-Comique, 1169, 2 vol. iii-12 ; Lcsapre et d'Orneval, le Théâtre de la Fotrcy 1701- 1737. 10 vol. in-12: Brazier, C/ironii/itc des pi'lits théâtres, éd. d'HeyIli, Paris, 1883, 2 vol. iii-i6; M. Uraok, le Tliéiilre de ta Foirr. Uidot, 18S9, in-18. Font. rOp.-Com. au.c XVII' et xvni» siècles. 189i. M. .\lberl, les Théâtres de la Foire , lf>G0-1789j, 1900.

2. Charles-Simon Favart, né à Paris (1710), lils il'im pilissier, aulenr, puis directeur de l'OiiéraComiqne. d'recteur dcn comédiiMis «lu marérhal de Saxe; sa femme fut une îles plus nalureHes actrices du siècle. OF.uvres principales : In Cherchruse d'esprit, 1711; les Amours de nuilien et de Baslienne, parodie du Devin de riltui/e, \fi Trois .Sultanes, une des jolies comédies du temps. 11 mourut en 1705 Théâtre, I7r).'^-1772, 10 vol, iii-8: 1.SI3. 3 vol. in-12 (théâtre choisi); Mémoire» et correspondance littéraire», Paris, 1808, 3 vol. irj-8.

fiOUÉDIE ET DRAME. GGâ

s'éveille.. .. Une petite fileuse se détaclio du groupe, et danse une fileiise, tandis que les autres exécutent tout ce qui so pratique dans une veillée de villajïe '. »

Cette mise en scène de la vie rustique n'est-elle pas caractéri>tique en sa minutie? L'opéra-comique, à son heure, satisfit le goût du pul)lic pour la précision d'u Jécôr^îl dû' cilsTffïïTrrFrr le satisfaisant, il le fortifia et Tex'cTfa! ■

Quand rOpéra-Coniiquc fut réuni à la Comédie-Italienne, quand Duni, Grétry, Mousigny eurent transformé le genre en déveloiqjani la partie musicale, quand il devint ce que nous lavons vu en notre siècle, les théâtres des boulevards, qui avaient remplacé les scènes de la Foire, ressuscitèrent le primitif et populaire opéracomique dans le vaudeville à couplets, qui demeura je nose dire un genre littéraire, mais enfin ne devint pas un genre musical.

4, coMEnrE sATiRiorE.

Revenons à la comédie sans épithète, au genre de Molière, de Lesage et de Dancourt, Comme il est naturel, la création de la comédie larmoyante, en séparant les éléments hétérogènes qui y étaient contenus antérieurement, la rétablit dans la pureté de sa déllnition. Destouches, qui avait fait le Glorieux, protesta que le rire était l'elTet unique et nécessaire de la comédie. Piron maudit le genre sérieux eu y revendiquant sa part de paternité : il écrivit sa. Métromanie (1738), peinture trop chargée d'un travers trop spécial, et dont vraiment on a fort exagéré l'agrément.

Après Destouches, il ne faut plus parler de la comédie de caractère. La comédie plaisante se renferme dans la peinture des ridicules mondains : cette peinture est à l'ordinaire sans largeur et sans couleur, sèche, fins, spirituelle. C'est moins une représentation sensible de la vie, qu'une analyse piq^uée d'épigi'animes, De là l'agrément et la froideur de ces piîîCè's. La froideur domine dans les grandes corriedtes. Le Méchant même de Gressct - n'en est pas exempt : c'est une piquante satire d'un caractère mondain, de l'homme à bonnes fortunes du milieu du siècle, égoïste, persifleur, se faisant un jeu, par « noirceur », de diffamer et compromettre les femmes. Il ne manque à cet ouvrage finement écrit que la puissance dramatique.

1. La Fileuse, parodie A'Omphale (1752). Œuvres de Vadé,Troyes, an VI, 6 vol. in-lj.

2. J.-B. Gressel, né à Amiens en 1709, auteur de Vert-vert (1733), de Sidney, drame moral, et du Mfchant (1745); il mourut en 1777, Œuvres, Paris, Lecoinle, 18-29, ■i vol. io-lC ■- A consulter E. Vogue, Gres':"' 1>ï'i''

6tjt. LKS FORMES D'ART.

Lficrri-monl domine dans les petites comùdies en un .icle, qui sont souvent de vives exquisses des mœurs, [.e Cercle de Poinsinot (1771) est le ty|)e le plus fameu; du genre : ou ne saurait mieux exprimer le vide absolu des cervelles mondaines, la ])ucrilité des en^'ouements, des caquetages, des vanités, loute rinsignifiance de cette vie extérieurement brillante et exquise.

Il y eut encore certaines tentatives intéressantes, sur lesquelles je ne m'arrêterai pas, parce cprelles ont trop complètement avorté. Palissot ', dans ses Courtisaneu, essaya de restaurer la comédie de satire sociale, à laquelle Molière avait touché dans Tartufe. Dans ses PhUoi^ophes, comme Voltaire dans son Êr.ossaiae, il renouvela la comédie aristophanesque, âpre parodie des idées, satire virulente des personnes. Ce n'était plus comme dans la tragédie, des tirades générales, des allusions indirectes: la polémique s'établissait sur la scène même; et les auteurs y faisaient descendre les hommes et les systèmes qu'ils voulaient honnir, à la fois désignés et reconnaissables sous leurs baroques déguisements.

Tous les genres que j'ai nommés, anciens et récents, déformations et créations, toutes les traditions et toutes les nouveautés, comédie larmoyante, comédie de caractère, comédie de mœurs, boulTonnerre, satire morale, sociale, philosophique, aristophanes- (jue, tout cela se réunit dans l'touvre supérieure que le théâtre comique nous présente à la lin du siècle, dans l'étincelanl et complexe génie de Beaumarchais, ipril nous faut réserver pour le faire apparaître à sa date *.

1. Cliniles Palisaot de Montenoy (1730-1814). aUaqua Jean-Jacques dans sa comédie du Cwcli', publia eu nST ses Petites Lettres contre rie (jrnnds p/tilosoplies, el les j(ina d.-ius ses f'/diosojilies (17S0). Il rnénn^ea loujoiics Vollairc. Ses ('ourtisaues soûl de il»\'. — Édition : tICuvres, 4 V(d. in-S, Paris, 1788.

y. A consulter, oulre les ouvrages déjà indiqués : (i. Desnoiresterres, la Comédie s<ihrique au xviii'' siècle, Paris, 1885, iu-8. L. Fontaine, le Théâtre et In philosophie au xviii" siècle. A. JuUien, Histoire du costume an théâtre., Paris, 1S80, ri-, in-8.

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