‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 253 sur 504 · LESAGE ET S(>\ ■' 'Ul, niV · texte numérisé non relu

LESAGE ET S(>\ ■' 'Ul, niV

Lesage ^ vécut pauvre, obscur el digne. 11 n eut pas d'ambition, il ue ressemble guère aux gens de lettres du xvin" siècle, si remuants, si désireux de s'étaler, d'occuper le monde de leurs personnes. 11 n'aime pas les beaux esprits de son temps, raison-

I. Les Intrigues amoureuses de la France; les M(^moh'es du marquis de Motulnu,,. et Mirloul les fameux Mémoires de M. d'Artaynan (réimpr., Paris, 18%, iii-l(i), d i.i'i sont siirlis les Tiois mousquetaires. Au même genre doivent se rapporter it% Mémoires, de tu comiesae de AI"*, par Mme àf. Murât.

'Z. Biogi'aphie: Alnin-Reno Lesagu, né à Savzeau (Breiaprne), en 1668, vint faire son droit à Paris, fut reçu avouai, se maria eu IC'Ji : rien jusqu'ici ne confin'ni' la lép'eniJe qui vont qu'il ail eu un emploi daus les fermes. U écrivit pour vivre. Il travailla pour la Foire et pour les Italiens, (it clos romans, traduits, ou imités, ou inspirés de l'espagnol, et divers recueils de penres très mêlés. En 1713, il se retira à Boulognesur-Mor, où 'il avait un lils chanoine; il mourut en MAI. Il était devenu sourd d'assez bonne heure.

tdMXons: Lettres d'Aristénète (fi&ile. trad. est son premier ouvrage), 1695; Théâtre espat/not, 1700; te Diable boiteux, Paris, 1707; 3" édit., Paris, 1726; Turcaret, Paris, 1709; Théâtre de la Foire, 10 vol. in-12, 1737; Cil Hla.i, 2 vol. in-l-?, 1715; 3' vol., 172-4 ; 4" vol., 1735 : complet, Paris, 17i7; Guzman d'Alfarache, 173-2; Estenanille GomaUs, \'iM\ le Bachelier de Salamaiique, 1730. Œuvres complètes : Paris, Kcnonard, 1-2 vol. in-8, 1821.

A consulter : L. Clarolio, Lesage romancier, d'après de riouveaux documents. Paris, in-S, 1890. K. Lintilhac, Lesage (Coll. dos Gr. Koriv. fr.), Ilaohotto, in-18, 1S'.)3. ]i:irberel, Lesage et le théâtre de la Foire, Nanc^y, 1887. F. Brunotiore, Histoire et littérature, l 11; Études critiques. 3* série. E. Faguet, A'I'///" siècle. -- Pour loui le 'chapitre A Lrbr.-'nn. le fhimun au XV/lf siècle, 1898.

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neurs et critiques; il ne manque guère une occasion d'égratipner Voltaire. II n'a pas du tout l'humeur philosophique. Il n'en veut ni à la religion ni à la société; il traite comme travers des personnes et des classes, ce que les autres attaquent comme vices dos institutions; il fait le moraliste, et non le sociologue. Il n'a pas confiance dans la raison : il croit ([u'elle n'est pas de force h régler la pratique. S'il n'est pas psychologue profond et original, il est du moins observateur attentif des effets réels de la vie morale; par là il est homme du xvii^' siècle plutôt que du xviii'^^ 11 l'est aussi par la prédominance de l'instinct artistique : il ne vise quà rendre ce qu'il a vu; il n'a pas d'intention polémique ni d'esprit de propagande.

11 n'est pas de son temps non plus par le choix de ses modèles, de ses sources et de ses sujets. Il tourne le dos à son siècle, qui regarde vers l'Angleterre : pour lui, c'est à l'Espagne qu'il s'adresse. En cela, il n'était même pas classique. On a beau signaler tout le long du règne de Louis XIV de nombreuses imitations et traductions d'oeuvres espagnoles, il n'en est pas moins vrai que de 1660 à 1707 aucune grande œuvre n'accuse cette origine, i/art classique a rejeté les modèles espagnols à la basse littérature; et l'on peut encore rapporter à la défaite du goût classique cette singularité, qu'un disciple de Molière et de La Bruyère se fait l'héritier des Chapelain et des Scarron par sa prédilection pour la littérature de l'Kspagne. Il est vrai qu'il y trouvait un avantage : cette liftérature était un inépuisable magasin de cadres, de formes, d'aventures, de figures, qui permettait à Lesage de travailler rapidement. C'était pour lui un grand point.

Car il apporte dans la vie littéraire un fait nouveau, considérable en ses conséquences. Jusqu'ici du moins, ce n'étaient que de pauvres diables d'écrivains, sans talent et sans gloire, qui avaient vécu au.x gages des libraires. Lesage, par indépendance, par dignité d'homme, n'attend ni les pensions ni les cadeaux ni les sinécures, que procure la faveur des grands. Il entend vivre de sori travail. C'est d'une belle âme. Mais l'art y perd. Car la vie matérielle soumet à ses nécessités le travail littéraire; le besoin d'argent règle la production. De là les œuvres bâclées, la copie dilîuse, les volumes bourrés : chaque feuille d'écriture est un capital créé. La tentation est grande d'entasser volume sur volume, de délayer, de répéter; il faudra beaucoup de force d'âme pour mûrir pendant, dix ans un petit livre. L'ouvrage des écrivains perdra en densité I ce qu'il gagnera en volume. Lesage est le premier exemple d'un grand écrivain qui se fait de son talent un moyen d'existence régulier. Aussi, parmi ses nombreux romans, n'y a-t-il que deux œuvres qui comptent : encore ne sont-elles pas sans bourre.

Le Diable boilcux, dont le cadre et le litre étaient pris à l'Espagnol Guevara, mais où l'invention devient plus personnelle à mesure que l'ouvrage se développe, gafjsnerait à être allégé de plusieurs nouvelles et de nombreux portraits. Tel qu'il est, il eut un immense succès; et, en somme, il le méiite. C'est, sous une forme propre k caresser l'imagination, une répétition des Carnclèrcs de La llruyére. Lesage fait défiler sous nos yeux un long cortège (roriginaux, ridicules ou odieux. Cela n'ajoute pas grand chose, rien du tout même, à ce que les moralistes du siècle précédent nous ont dit des vices, des passions, des travers de l'Iiommc. Mais, si ce n'est neuf, c'est vrai, c'est vif, c'est anmsant. Ces vices, ces passions, ces travers, Lesage les habille curieusement, exactement; habillés, il les fait mouvoir, agir; il les explique par leurs elfels. Nous voyoïm : là est le mérite original de Lesage. Un degré de moins de profondeur, quelques tons de plus de pittoresque, voilà le Diable boiteux, comparé aux Caractères. '

Gil Blas est identique au Diable boiteux, avec la différence d'un vaste tableau à une légère esquisse. 11 y a eu pendant plus d'un siècle une « question de Gil Blas », qui a exercé les savants de tous les pays; cette question était : Lesage a-t-il, oui ou non, copié un original espagnol? La question est résolue aujourd'hui, de telle façon qu'il n'y a pas à y revenir. L'original espagnol, qu'on prétend disparu, n'a jamais existé. Lesage a utilisé des sources que nous avons encore. L'idée première de son roman, la préface, le, cadre, quelques aventures viennent du Marcoa Obrcgun de Vicente Espinel. Ajoutons les autres romans picaresques, Guzmn» dWlfarache, Estehanillo (i(mzalez,eic., les innombrables comédies, toutes les richesses enfin de la littérature narrative et dramatique de l'Espagne : ajoutons le Voi/age de Mme d'Aulnoy, les Heclierches historiqnoi et géticatogiques des Gi'arids d^Espagne d'imhof, VKtat présent de l'Espagne de Vayrac, des mémoires politiques et des pamphlets relatifs aux règnes de Philippe 111 et Philippe IV, des cartes géographiques. Nous trouvons là l'explication de tout i e qu'il y a d'Espagnol dans (iil Blas, exactitude topographique, vérité historique, connaissance des mœurs, couleur locale. Mais lien de tout cela, comme l'a fait remarquer, je crois, M. BrunetiéiT', ne rend raison du succès de Gil Bla^ Si Gil Rlas est devenu une des pièces de ce qu'on peut apjjeler la littérature universelle, 'l si Marcos Obregon, et tous les autres romans picaresques, sont n^slés purement espagnols, c'est par ce que Lesage a mis dans son œuvre de français et d'humain. La meilleure partie de son livre lui a|)partient en propre.

Un a peine à imaginer la bizarrerie extravagante des aventures que tes romans picaresques des Espagnols nous offrent, la

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grossièrelC répugnante des mœurs, l'acre goût de torroir de la satire et de la plaisanlcric. C'est do là que viennent dans lUl Blas toutes ces insipides histoires de voleurs, ces friponneries longuement machinées et minutieusement narrées, enfin tant d'ennuyeux chapitres qu'on feuillette avec déj^oût. Mais partout où l'on aime à s'arrétei'. partout où l'on trouve une line satire des sottises humaines, de chaudes peintures des mœurs du temps, soyez sûr que les sources de Gil, Blas doivent se chercher dans la littérature française, et dans la société française. Ces précieux, ces comédiens, ces gens de linance, auprès desquels Lesage nous introduit, ont existé chez nous. Dans l'exploitation de ses modèles, puisque modèles il y a, Lesage se laisse guider par sa connaissance de la réalité prochaine, de l'homme vu dans le Français.

La première partie du roman, publiée en 171.^u été écrite dans les derniers temps de Louis MV : ce ne sont que des scènes de la vie privée. Le hls de l'écuyer et de la duègne part de la maison paternelle, chargé d'une science qui n'a rien de pratique, curieux et candide, gonflé d'espérances et ivre de liberté. La vie va former ce '( niais » et rabattre son vol : un peu d'instinct, beaucoup de poltronnerie l'écarteut de la grosse malhonnêteté; il cède à l'occasion ou à la nécessité, mais, tout compte fait, il aime mieux faire fortune sans risquer les galères ni l'infamie. Dans les compagnies étranges où le sort le jette, il apprend combien Gil Blas est peu de chose dans le monde, que le monde n'a pas pour principale affaire de contenter, d'admirer Gil Blas. Sa vanité lui attire de dures disgrâces : il comprend qu'elle est un piège où nous nous prenons nous-mêmes ; il s'instruit à la rendre intérieure. Il acquiert Ihabitude de se méfier des autres et de lui. Le hasard d'une bonne action qu'il n'a pas méditée le fait intendant d'une riche maison, aimé de .ses maîtres. Il y vivra paisiblement, grassement; il pourra presque s'enrichir sans voler, et il mourra à peu près honnête homme.

Mais, en 1725-, le troisième volume jette Gil Blas hors de la maison de don Alphonse, dans de nouvelles aventures, dans un monde plus relevé : le tableau de genre s'agrandit en tableau d'histoire. Gil Blas devient le favori du duc de Lerme ; et nous pénétrons à la cour, par la petite porte, il est vrai, et les couloirs dérobés. Nous voyons l'envers et les dessous de ces imposantes machines qu'on nomme ministère, administration, gouvernement, leségoïsmes éhontés, la basse corruption, les intérêts sorilides, qui sont les ressorts des grandes affaires. Que s'est-il |)assé de 1714 à 1725? Lesage a-t-il mis la main sur des documents inconnus? Non, il y a simplement que la Régence a passé, en son débraillé, dans sa cynique imr jdence, étalant ce que la majestueuse personne de Couis XIV

cachait : il y a que Lesage a vu l'abbé Dubois gouverner IcRèpent, ttuiilis ipie Philippe V avait Albéroiii. Ces scandales s'éloigtKMil : Klciiry assou[)it les affaires, les remet dar)s un train de moyenne honnêteté on de silence discret. I.esaye publie en 173."5 la fin de son loman : il n'-pcte la vie poliliiiiie de (iil Blas, et le présente avec Olivarès dans les nif'mos rapports où il était avec Lerme. Mais tout est changé dans celle ré pé lit ion; le ministre est honnête, le favori est honnèle; on tâche de faire le mitnix possible les affaires du roi et de l'I'^tal. Ii"c;j[oïsnie est réduit au miiiiiinim nécessaire à la vérité. 11 est visible que l'auteur, depuis onze ans, a pris une meilleure idée du personnel qui fifonverne.

La composition du roman est faible : il est difdi-ile qu'il en soit autrement dans une œuvre publiée en trois fois, de di.x ans en dix ans. Lesage a yardé le procédé de Mlle de Scudéry, celui qui permet de développer un sujet en dix tomes. Chaque |>ersonnaf.!C raconte son histoire à un moment ou à l'autre; et il y a bien des aventures où Cil Blas n'est jeté que pour donner occasion à quelqu'un de paraître et de narrer sa vie. On retrancherait la jikipart de ces histoires sans dommage pour le roman. Il y a bien /des aventures, aussi, dont Cil Blas est le vrai héros, et dont la 'suppression ne ferait rien perdre à l'ouvrage. Nous touchons ici au grand défaut de la conception de Lesage.

11 est d'usage de louer l'invention du caractère de Gil Blas : ce garçon qui est si peu héros de roman, bon enfant, sans rîialice, sans délicatesse, sans bravoure, mais admirablement résistant par le manque même de profondeur, qui ne prend jamais la vie au tragique, qui se relève et se console si vite de toutes ses disgrAces, toujours tourné vers l'avenir, jamais vers le passé, toujours en action, jamais rêveur ni contemplatif, que l'expérience mène rudement de la vanité puérile à l'égoisme calculateur, et qui finit par s'élever assez tard à une solide encore qu'un peu grosse moralité; ce personnage-là, dit-on, c'est notre moyenne humanité. II me semble qu'il faut prendre garde de trop louer l'idée philosophique qui a déterminé le caractère de Gil Blas, Ce n'est, si je puis dire, qu'un caractère h tiroirs. Lesage l'a fait assez vaste pour contenir tontes les aventures, assez souple pour relier les plus diverses. Si Cil Blas a tint d'é(|uilibre ^t de ressort, c'est qu'une fois l'aventure achevée, heureuse ou malheureuse, l'auteur a hâte de l'engager dans une autre. Le personnage s'éparpille dans cette multiplicité d'incidents et d'actions, (iil Blas n'a p as,. ou n'a qu'à un degré in.çuffisant, les deux conditions essentielles d'un caractère, la personnalité et Ijdentité. A sa définition, il manque ce qu'on appefle la différence : il n''à' que le nom d'individuel; autrement, il est tout le monde. Par suite, rien n'avertit,

?aiif lo nom, quo ce soit le même hommo qui est dans la caverne lies voleurs et clans le palais d'OIivarès : aucune nécessité psychologique ne lie les diverses aventures du personnage. Comme on peut en retrancher, on pourrait en ajouter ind(Tmimont.

La grande alTaire de Lesage est de peindra les mœiu's : son roman est une galerie de tableaux, souvent charmanTs "ef' vrais, Son originalité est de noter toutes les choses extérieures par lesquelles-fes^ hommes se révèlent; ce sont d\Thôfd leurs actes, et leurs paroles, puis leur geste, leur physionomie, toute leur apparence physique, puis leurs habits et leur train de maison, leur logement, leurs meubles, leurs repas; c'est leur profession : Lesage, avant Diderot, n'oublie jamais de faire entrer la condition dans la composition du caractère. En un mot, Lesage est un réaliste, un des grands artistes que nous ayons en ce genre. Il est exquis de vérité pittoresque, en peignant le diner d'un chanoine ou la figure d'une duègne. Il pousse plus avant dans la voie indiquée par La Bruyère ; il recule les réalités intérieures et intelhgibles, et il amène en pleine lumière les réalités sensibles. De là la médiocre profondeur de son observation psychologique : le réaliste qui s'attache à garder aux choses extérieures tous les accidents de leur individualité, est forcé de se tenir aux vérités moyennes de la vie de l'àme. Pour que ses peintures soient comprises, il faut qu!il soutienne la jiarticularité physique par la généralité morale. Il se contente d'utiliser les vérités acquises, et qui sont du domaine commun.

Au réalisme de Lesage se rattacbe encore la mêdîôcre élévation de son œuvre : il se dégage du livre une philosophie expérimentale, qui intéresse Fégoïsme dans la moralité, une sagesse terre à terre, d'autant plus vulgaire qu'elle est moins amère et plus riante, Lesuge n'est pas de ceux que la vision du réel oppresse. Il voit nombre de coquins, de fripons, de demi-coquins surtout et de fripons miligé.s, parmi lesquels surnagent quelques honnêtes i,'ens : il voit partout des instincts brutaux ou des vices raffinés, l'intérêt et le plaisir se disputant le "inonde, et ne laissant guère de place au désintéressement et à la vertu. H sait de quoi est fait ce qu'on appelle dans le monde un honnête homme, et il ne compose jjas le sien d'éléments bien délicats, lit ainsi, jusque dans la conception morale que semble exprimer la dernière partie du roman, Lesage ne dépasse pas le possible et le réel : on ne saurait dire que Gil Blas soit un idéal; il arrive à être à peu près la moyenne d'un honnête homme, après avoir été un peu au-dessous.

Une chose qu'il faut louer presque sans réserve chez Fxsage, c'est le style, naturerjusqu'à la négligence, et pourtant plus travaillé qu'il ne semble d'abord, léger M fort tout à la fois, piqiianlj imprévu, abondant en traits, ayant le relief et le mordant du

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style dramatique. Ce style est d'un caractère à peu pri^s constamment satirique.: très rarement, il est tout à fait objectif. Mais la satire de Lcsage est pittoresquej^ellc est une j)einlure des hommes et de la yiej et c'est p'ar'TS'^ue Lesage est au xviii" siècle le véritable béritiej de Molière et de La Druyère, ii l'exclnsion de tous ces auteurs de comédies qui ne savent que diriger des épigrammes pincées contre les nia-tirs sans les représenter au vil".

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