MAIUVAMX nOM/VNCIER. I-'AnUÉ PltÉVOST
Le réalisme de Lesage était incomplet, limité précisément parle cadre qu'il avait choisi. Plaçant son action en Espagne, il s'obligeait à tout imaginer : rien de ce qui était exact n'était « d'après nature », puisque Lesage n'avait pas vu l'Espagne, et ce qui était « d'après nature » ne pouvait être exact, puisque les mœurs françaises ne pouvaient passer dans une action espagnole sans un certain arrangement. Avec Marivaux ', le roman fait un grand progrès par cela seul que la Vie de Marianne et le Payaan parvenu se passent en France, à Paris.
Malgré la composition lâchée, et l'inachèvement des deux œuvres, il y a progrès aussi dans la conception et le développement des caractères i)rincipaux. Le nombre des aventures est réduit, et toutes les aventures aident le personnage à se caractériser. Ni la personnalité, ni l'identité ne font défaut à Marianne et ;\ Jacob. Marianne est une petite personne, honnête d'instinct, tine d'esprit, sensible, vaniteuse, coquette : un type féminin, mais une l'enime. El Jacub est un Champenois rusé sous des formes naïves, âpre au gain, sous sa ronde bonhoniie, patient, énergique, sensé, d'une grosse probité sans délicatesse, exploitant sans scrupule les vices qu'il méprise. C'est un homme, lui aussi, ce n'est plus l'humanité.
(lomnie Gil Blas, Marianne et Jacob sont chargés de nous montrer les milieux qu'ils traversent, l'une d'enfant trouvée devenant demoiselle de boutique, mise au couvent, lancée dans le monde, s'acheminant à un riche mariage; l'autre, de laquais s'élevant à la condition de f(;rmicr général. Ces deux existences, la dernière surtout, ré[)Oiidenl mieux ([ue celle de (iil HIas aux conditions de la vie réelle, et par conséqiiiMit à celles du roman réaliste.
La peinture de mœurs, ilic/ Marivaux, est d'une précision très poussée. L'intérieur des demoiselles Habert, dans le Paysan parvenu, est un délicieux tableau, d'où se dégage une disciète ironie : il y a là des demi-teintes, un demi-jour assoupi, dont l'effet est