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CHAPITRE I

UN RETARDATAIRE : SAINT-SIMON l.Vie, humeur, idées. Composition des Mémoires. — 2. L'artiste.

Un des contrastes les plus frappants que présente le xviii'^ siècle, c'est Saint-Simon contemporain de Voltaire et de Montesquieu : les Mémoires sont rédigés dans les années où paraissent les Lettres Anglaises, où se forme V Esprit des lois. Jamais homme ne fut moins de son siècle que le duc de Saint-Simon ' : par ses idées, c'est un féodal: par son tempérament, il est notre contemporain. Ce duc gothique est le plus moderne artiste de la littérature antérieure à la Révolution, 11 fait penser à M. d'Epernon et à Michelet.

i. CARACTÈRE DE S.4INT-SIM0N.

Né en 167o, d'un père très vieux, qui devait sa fortune et son litre à Louis XIH, il grandit loin de la cour de Louis XIV, parmi les souvenirs de l'autre règne, dans une dévo 'on attendrie au feu

1. Éditions . Mémoires, éd.princeps, 21 vol. in-8, 1829-i830; 2" éd. Chéroel, 20 vol. in-12, HuchcUe, in-lij, 1872; éd. de Boislislo, en cours de piihl., 14 vol. iu-S, 1879- 1900 (Coll. des Gr. Écr.), Hachelte; Écrits inédits, éd. Feugère, llacheUe, 8 vol. in-8; Projets de gouvernement du duc de Bourgogne, Mémoire attribué U Saint-Simon, éd. P. Mesnard, Paris, Ilaclietle. ÎS69. — À consulter : Taiiio, Essais de critique et d'Iiisioire; E. Faguet, les Grands Maîtres du .\vii« siècle, Paris, in-12, 1885; G. Boissier, Saint-Simon, Hachette (Coll. des Gr. Écriv. fr.), in-16, 1892; le P. Bliard, de la G. de J., les Mémoires de Saint-Simon et le Père Tellier, in-8, Paris, 1891,

roi, au « roi des ^gentilshommes », qui enveloppait une sourde aversion [lour le roi des commis. Mous(juetaire gris à dix-sepl ans, niestrc-de-camp de cavalerie, il est di-missionnaire en 1702, de dépit de n'avoir pas passé brigadier : le roi, qui à celte date avait plus que jamais besoin d'ofliciers, et qui n'aimait pas les esprits si prompts à lixer leur droit, ne lui pardonna jamais d'avoir quitté l'armée. C'est une des caractéristiques de l'organisation sociale de ce temps, que cet homme mal vu du roi, et qui n"aimait pas le roi, ait vécu plus de quinze ans près du roi, sans songer- à quitter, sans qu'on songeât à le renvoyer, parce que, (^lant duc et pair, sa place était là. Môme après Sci lettre anonyme à Louis XIV, si éloquente et si dure, soupçonné et, dans l'esprit du roi, convaincu de l'avoir écrite, il resta à la cour. Il fut de la cabale du duc de Bourgogne, et put fonder de liaules espérances de fortune sur le prochain règne : la mort du prince le fit désespérer du bonheur public et du sien. Mais le duc d'Orléans l'aimait et l'estimait . Saint-Simon fut appelé au conseil de Régence; son rôle n'y fut important que dans les circonstances oii ses rancunes servaient les idées ou les intérêts du gouvernement, dans la substitution des conseils aux ministres, dans la déchéance des princes légitimés. Le grand acte de la vie pubJique.de Saint-Simon fut son ambassade de 1722 : mission tout honorifique qui consistait à demander au roi d'Espagne la main de l'infante pour Louis XV. Après la mort du r^égent, Saint-Simon se retire : il vit jusqu'en 1755, dans son hôtel de la rue Saint-Dominique et dans son château de la Ferté- Vidarae, écrivant avec une activité fiévreuse.

Ce qu'il écrivait, c'était le détail de ses idées et de ses afTections : un parallèle des trois premiers rois Bourbons, où Louis XllI était le grand homme des trois, toute sorte de mémoires sur les duchés-pairies, sur leurs origines et leurs privilèges, toute sorte de mémoires historiques et politiques. Ayant eu entre les mains, vers 1730, le journal de Dangeau, il revit jour par jour la vi« du grand roi et de la cour; tous ses souvenirs, ses froissements, ses haines d'autrefois, remontèrent à sa mémoire, échaufTèrent son imagination; la sécheresse, la courtisaneric de Dangeau le dégoûtèrent; et il se mit à l'annoter, mettant sous chaque fait, sous chaque nom, tout ce que sa lecture avait remué en lui d'anciennes impressions. Quand il eut annoté Dangeau, il se sentit seulement en haleine : il éprouva le besoin de rédiger, lui aussi, ses Mémoirea; il reprit les notes que, depuis l'âge de dix-hyit ans, il avait entassées, et, gardant toujours une copie de Dangeau devant les yeux, pour lui donner le lil de l'exacte clu'onologie, il composa' cette

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