VOLTAIRE A CIREY ET A LA COUR
A Cirey, assez près de Paris pour participer à la vie du siècle, de la frontière pour être en sûreté à la moindre alerte, sous la garde despotique et prudente de la belle Emilie, Voltaire va résider pendant dix pleines années, et faire l'apprentissage de la vie qu'il mènera plus tard à Ferney : il va apprendre à se passer du monde, et à agir sur lui de loin.
Nous avons un témoin de l'existence qu'on menait à Cirey : cette « caillette » de Mme de Graffigny, une femme de lettres assez malchanceuse, y séjourna quelque temps en 1738. Elle inventorie minutieusement l'intérieur de Voltaire, le luxe de sa chambre, ses porcelaines, ses tableaux, ses pendules, ses livres, ses machines de physique, l'élégance somptueuse de ses habits, sa vaisselle d'argent, le cérémonial superbe de sa table. Tous les soirs, à neuf heures, le souper, que la causerie prolonge jusqu'à minuit : Voltaire y est étincelant. Cirey a un théâtre : on y joue de tout, depuis les marionnettes où « la femme de Polichinelle fait mourir son mari en chantant Fagnana ! fagnanal » jusqu'aux grandes comédies et tragédies. Tous les habitants du château sont requis de jouer : la fille de Mme du Ghâtelet, âgée de douze ans, a des rôles; à peine arrivée, Mme de Graffigny en reçoit un. « En vingt-quatre heures on- a joué et répété 33 actes, tragédies, opéras, comédies. » Un autre régal, c'est quand Voltaire lit ce qu'il compose : des morceaux du Siècle de Louis XIV, Mérope^ des épitres, des Discours sur Chomme. Il est « furieusement auteur » : il ne supporte pas la critique, et démolit tous ses rivaux.
C'est le caractère le plus mobile et le plus extraordinaire qu'il y ait : sensible, brusque, plein d'humeur, boudant toute une soirée pour un verre de vin du Rhin que Mme du Ghâtelet l'a empêché de boire parce que ce vin lui fait mal, se querellant sans cesse avec elle, déjà malade éternel, se droguant à sa fantaisie, se gorgeant de café, mourant et, Pinslant d'après, vif et gaillard si un rien l'a rais en train : avec cela, travailleur acharné, infatigable. Mme du Ghâtelet travaille de son côté. Elle aime les sciences, la physique, la philosophie : elle a un laboratoire, fait des expé-
riencfs, étudie Nowton. Kilo oblipe Vollairo ii f.iiro rommo ellp; ils soiil lauirals df l'Acadi-mit^ dos scioiic<'S, elle pour le prix, lui avec la mention. Voltaire parfois se révolte : « Ma loi, dit-d, laissez là Newton, ce sont des rèveiies, vivent les vers! » Klie, au contraire, le persécute pour que ce jioète ne fasse plus de vers.
C'est prudence plutnt qu'aversion : elle se souvient du Mondain, une apologie du luxe, irrespectueuse de la hililf. pour laijuelle Voltaire a ilù précipitamment aller voir la Hollande en 1730. Klle tient sous clef la Pucellc, arrête le Siècle de Louis XIV. En somme, cette inlluence est bienfaisante : elle « lui sauve beaucoup de folies )i ; Mme de Grafligny en témoigne : « S'il n'était retenu, dit-elle, il se ferait bien des mauvais partis ». Elle a soin de sa dignité aussi ; elle l'empêche de se perdre dans d'avilissantes polémiques contre les Dest'ontaines • et autres folliculaires.
Après dix ans d'absence, Voltaire reparait à Paris; et soudain une méchante comédie faite pour le mariage du Dauphin le met en faveur à la cour. Coup sur coup, le voilà académicien -, historiographe du roi et gentilhomme de la chambre, poète ofticiel, rédacteur politique, négociateur secret : il va réaliser en France ce qui l'avait émerveillé en Angleterre. Dofi vivacités de langue, exploitées par des envieux, le brouillent avec Mme de Pompadour. Il quitte la cour; on le voit chez la duchesse du Maine, à Sceaux et à Anet. à Cirey de nouveau, à Lunéville chez le roi Stanislas, toujours travaillant, écrivant, jouant la comédiB, mais dT?jà~ plus grand personnage, indépendant de tous, égal à tous, et ne se gênant |)Our personne.
Ce fut à f.unévillc qu'il perdit Mme du Chàtelet (septembre 1749). 11 revient à Paris, s'y installe une maison, que .Mme Denis, trire de ses nièces et veuve, est appelée à tenir. Il a chez lui un théâtre où il essaie ses pièces : c'est là qu'il découvre Lekain, le grand tragédien du temps. A cette date. Voltaire est formé.Le siècle l'avertit de se donner au combat philosophique, s'il veut rester maître de l'opinion. Mais, dès ses premières attaques' il sent que le séjour de Paris lui est impossible. II accepte alors les offres du roi de Prusse, qui lui promet sûreté, laveur et liberté. C'était la dernière expérience qui lui restait à faire.
1. VoUaire, blessé des critiques >lo l'abljé DesfonUines, lança le Préservatif {\'2S. in-12). duquel l'abbé riposla par la Vollniromanie {\7^S, in-12).