VOLTAIRE EN PRUSSE
La première lettre du prince de Prusse à Voltaire date de 1736. Frédéric vivait à Rheinsberg, dans la disgrâce : son père, brutal, dévot, pratique, appliqué à mettre son domaine en valeur et a former de beaux régiments, ne lui pardonnait pas son esprit, sa flûte, son goiît pour les vers et pour la pensée, ni surtout d'être l'héritier à qui il faudrait tout remettre.
En 1736, Voltaire est l'auteur de la Henriade, de Zaïre, des Lettres aiiglaises, un homme admiré du public, redouté et parfois persécuté par le gouvernement. Frédéric est un jeune homme, connu seulement par une escapade équivoque et la haine de son père : il est tout petit devant le grand homme, humblement entliou-. siaste et flatteusement enjôleur. Voltaire est touché : il n'a pas encore été rassasié de Thommage des rois. La conversation s'engage entre eux : vers, théâtre, métaphysique, littérature, politique, il n'est rien qu'ils n'effleurent et parfois ne discutent à fond. Le prince, qui s'est fait traduire Wolf en français pour le lire, met volontiers la philosophie sur le tapis : il donne à Voltaire l'exemple de la libre pensée. Un besoin réel d'exercice intellectuel, une sincère admiration pour la belle intelligence de Voltaire animent Frédéric : mais c'est un homme pratique; il « utilise » son illustre ami; il fait corriger par lui son orthographe, ses solécisnies, ses fautes de versification; il a pour rien le meilleur maître de langue française qui existe. Voltaire, en quelques années, fera de ce Prussien un de nos bons écrivains; on voit de jour en jour dans les lettres de Frédéric l'esprit s'alléger, le goût s'épurer, le Germain enfin se polir à la française.
Kn 1740, Frédéric-Guillaume laissa la place à son fils. Justement on imprimait en ce temps-là, par les soins de Voltaire, une réfutation de Machiavel que le prince avait composée : bien qu'il n'y eût pas là de quoi gêner le nouveau roi, il préféra arrêter la publication de l'ouvrage; et Voltaire, un peu interloqué, s'y employa. Il prit son parti de trouver chez Frédéric moins de philosophie généreuse et plus d'activité intéressée qu'il n'avait cru et chanté : il se décida à rire du démenti violent que l'invasion de la Silésie donnait à la réfutation de Machiavel. Ce qui l'y aida, c'est que le roi continua à vivre avec lui dans les mêmes termes qu'avant. Au milieu des embarras d'un nouveau règne, un des premiers soins de Frédéric fut de voir Voltaire; un de ses rêves les plus ardents d'ambition fut de l'avoir près de lui, à lui. Quand, eu 1743, Voltaire vint à Berlin chargé d'une mission officieuse de
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la cour de France qui voulait l'aire reprendre les armes ii son infldrlc allié, il lui oulrageusemenl berné comme envoyé de Louis XV[ délicieusement cajolé comme poêle et philosophe, et ami personni-l de Frédéric : par une do ces petites pcrOdlL's (pii ne lui ont jamais coûté, le roi prodiguait caresses, oiïres, promesses pour décider Voltaire à rester, et sous main tâchait de le brouiller avec le ministère français pour lui rendre le retour impossible. N'ayant pas réussi, il renouvela ses avances, jusqu'au jour où Voltaire, sentant qu'il ne pouvait plus vivre à Paris, se décida à essayer de l'hospitalité du roi de Prusse. Il était content de faire voir au roi de France comment on le traitait ailleurs. U n'y a pires sots que les gens d'esprit, quand la vanité s'y met.
Voltaire arriva à Polsdam le 10 juillet 1750. D'abord ce fut un enchantement, c Cent cinquante mille soldats victorieu.v, point de procureurs, opéra, comédie, philosophie, poésie, un héros philosophe et poète, grandeur et grâce, grenadiers et muses, trumpcUes et violons, repas de Platon, société et liberté! Qui le croirait? » Ajoutez Voltaire couché dans le lit du maréchal de Saxe, Voltaire chambellan du roi, ayant la croix de son ordre, et 2i> 000 livres de pension. Au bruit des tambours et des Irompeltes, ]ien(lant que le roi fait parader ses régiments. Voltaire travaille dans un coin. Pour se délasser, il a ces délicieux soupers, où Algarotli, Maupertuis, d'Argens, La Mettrie, le roi faisaient éclater les plus étranges ou impudents paradoxes, où rien n'était sacre à la raillerie sceptique, où Voltaire apprit, mieux qu'il n'aurait pu faire ailleurs, de quel pas il fallait marcher pour rester à la tête du siècle. 11 y avait aussi la comédie, où l'on jouait les pièces de Voltaire; et les acteurs étaient les frères, les sœurs du roi.
A travers cet ébloaissement, comment remarquer une ombre qui passe? Un moment Voltaire sent la piqûre d'un mot du roi, qui dans une ode l'a traité de sokii courhant : et le petit Baculard d'Arnaud était le soleil levant! Mais d'Arnaud fut renvoj'é : et Voltaire s'abandoima à son bonheur. Hélas! la lune de miel fut courte : en novembre, de secrètes angoisses le tiavaiileni; en décembre, il écrit à sa nièce « à coté d'un poêle, la tête pesante et le cœur triste »; il se demande : « Pourquoi suis-je donc dans ce palais? » il dit : « Comment partir? « et il tire la morale âi^ son aventure : « J'ai besoio de ])liis d'une consolation; ce ne sont point les rois, ce sont les belles Iclties qui les donnent. » La désillusion était complète; la brouille n'était plus qu'une question de temps 2.
1. Pas plus d'ailleurs que lee diplomates de profession {H" éd.).
2. Cf. les Lettres du 24 jiiillol IT"»!) à U'Argcrilal, du 1.1 octobre, du 6 novcnihre et du 26 dùrenihre à Mme Dcuis, cl loulo la currespoudanco dus six premiers mois du séjour à Berlin.
Voltaire, tracassier et chipoteur en affaires, eut avec le juif II iischel des démêlés bruyants qui indisposèrent Frédéric contre lui. Puis on rapporta au roi des mots un peu libres de Voltaire, Frédéric n'était pas en reste, et l'on avertit Voltaire que le roi avait dit à son sujet : << On presse l'orange, et on la jette quand on a avalé le jus ». Il y eut ainsi pendant quelque temps entre le roi et Voltaire une sourde guerre de mots aigres, toujours colportés et envenimés par des amis communs.
L'affaire de Mauperluis fit éclater la rupture : Maupertuis, orgueilleux et têtu, avait fait exclure de l'Académie de Berlin, comme faussaire, un mathématicien du nom de Kœnig. Voltaire, jaloux "de Maupertuis à qui le roi témoignait beaucoup de faveur, prit parti pour Kœnig, et voulut faire chasser Maupertuis. Ayant trouvé de la résistance, il se piqua au jeu, et lâcha la fameuse Diatribe du docteur Akakia. Le roi se fâcha qu'on ridiculisât le Président de son Académie : il fit brûler l'insolent libelle. Et, de plus, il y répondit de sa propre plume, sans ménagements pour Voltaire, qui se vit traité de menteur effronté.
Aussi le le"" janvier 1753 *, Voltaire renvoya-t-il au roi la clef de chambellan et la croix de son ordre. Le roi ne pouvait se décider à le lâcher. Une réconciliation fut tentée. Mais, cette fois, Voltaire fut imprenable : il n'avait plus rien à apprendre. Il obtint permission de partir le 26 mars. 11 traversa l'Allemagne, on sait avec quelles aventures héroï-comiques : arrêté à Francfort, il eut de la peine à se tirer des mains d'un agent prussien qui réclamait un volume de poésies du roi son maître. Enfin il atteignit l'Alsace. Il passa quelques mois cruels, fuyant la Prusse, exclu de Paris, osant à peine se risquer en France. 11 erra en Alsace, en Lorraine, fit une saison à Plombières, alla travailler à Senones près de dom Calmet, descendit vers Lyon. Là il découvrit la Suisse; il espéra y trouver sécurité, tranquillité et liberté. Il acheta une maison près de Genève, qu'il nomma les Déhces, une autre à Monrion, près de Lausanne (1755). « Il faut, dit-il alors, que les philosophes aient deux ou trois trous sous terre contre les chiens qui courent après eux. » La leçon lui a profité. Il n'ira plus chez les rois; et les rois viendront chez lui. Mais il ne s'enfonce pas dans la retraite pour disparaître; c'est au contraire pour agir plus, pour parler plus haut et plus clair. Ici commence le règne du philosophe et l'apothéose du « patriarche ».