LES IDÉES DE VOLTAIHK AVANT ITJiS
.liisqu'à son t'iablissonifiil fiiix Di'^lices, Voltaire est un poète qui .1 dos soiiliincnis de pliilosoplio. Les Irails caracléristii|iies de sa pliiloso|ihie, qui correspondent aux instincts les plus déterminés de son tempérament, apparaissent déjà épars dans la riche variété (le son œuvre liltéraire : elle est déjà, avant tout, et hors de toute doctrine positive, une terrible école d'irrespect et d'incroyance.
i>e fond de Voltaire, c'est rirrélifyon. Dès Œdipe (1718), il dit :
Les prêtres ne sont pas ce qu'un vain peuple pense; Notre crédulité fait tonte leur science.
Le poème de la Ligne (1723) étale les misères causées par la reli- L'ion. Dans Zaire (1732) la religion est l'obstacle au bonheur préparé parla natuTe. Mahomet (1742) est la manifestation capitale d' cet état d'esprit : la grande scène de la pièce, c'est Mahomet remettant un poignard à Séide pour assassiner Zopire; de la fiction tragique se dégage l'idée générale que la religion — toute religion — est fondée sur la fourberie des uns et l'imbécillité des autres. Il était hardi de faire Mahomet, plus hardi de le dédier au pape, un lin compère qui prit la chose comme il faut. Pour la nouveauté, elle était médiocre : Voltaire ne l'ait que traduire avec une netteté plus âpre l'idée si agréablement enveloppée dans VHistoire des oracles de Kontenelle.
Mais l'irréligion de Voltaire n'est pas fondée exclusivement — ni même primitivement — comme chez Kontenelle sur la foi dans la raison et sur le principe de la science. Klle procède de sa nature avide de jouir, et que tontes les défenses de jouir révoltent. Voltaire est d'abord l'héiitier de la tradition épicurienne, qui, depuis le xvi" siècle, et à travers le xvir, déferrd Tinstinct et la volupté contre le christianisme. Une religion qui gène la nature, qui attache du péché an désir et au plaisir, lui fait l'effet d'un monstrueux non-sens. Voilà comment le catholicisme des jésuites si con'ortahic, si éléiranl, si complaisant aux raffinements, aux plaisirs, parfois aux faiblesses de l'esprit mondain, l'efTarouche moins que le jansénisme, cette religion des hautes intelligences, si protonde en ses obscurités pour une raison non prévenue, mais si ascétique, si irréconciliable à toutes les délicatesses, à tous les p^eh(^,ii miijnnns de la vie riche et voluptueuse. L'avilissement du jansénisme au temps des convnisionnaires et des billets de confession, la bigoterie étroite de la secte amusent Voltaire : il se réjouit
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4e voir se décrier les défenseurs de la morale austère. L'ennemi pour lui, c'est la morale de ri']varigile, que le jansénisme montre dans sa dureté : c'est Pascal, dont la forte logique l'impose avec le dogme. Aussi l'un des premiers desseins philosophiques de Voltaire sera-t-il de prendre Pascal corps à corps, et de ruiner le raisonnement janséniste par la raison laïque.
Voltaire, l'éternel morihond, est, par sa débile organisation, condamné à n'être qu'un assez piètre débauché. Donc, ne pouvant mieux, il convertit la sensualité en indécence de langage- Il la dérive aussi vers l'amour du comfort, du bien-être, du luxe; et les tendances aristocratiques de sa vanité s'unîssétit à la délicatesse de son tempérament pour lui faire estimer à très haut prix tous les raffinements de la civilisation. Enfin il a des besoins d'esprit, qui lui font mettre les plaisirs sociaux et littéraires parmi les nécessités premières de la vie. 11 est aussi peu que possible l'homme de la nature : sa nature à lui, c'est d'être au plus degré l'homme de la société. Aussi sa philosophie sera-t-elle matérialiste, pra- ^ tique, mondaine : elle se résumera, à ce point de vue, dans le Mondain (1736), cri de satisfaction optimiste de l'homme riche, bien vêtu, bien nourri, bien servi, flatté dans tous ses sens par les multiples commodités de la vie civilisée.
0 l'heureux temps que ce siècle de fer!
I! admirera chez les Anglais l'entente de la vie matérielle. Il s'indignera qu'on ne respecte pas les agents et les (uoducteurs des plaisirs: l'excommunication des comédiens, les préjugés mondains sur leur profession seront pour lui des monstruosités. De là son éloquente protestation sur la mort de Mlle Lecouvreur : il louera l'Angleterre autant pour avoir enterré Mrs Oddfields à Westminster que pour y avoir mis Newton. Toujours au même ordre d'idées appartiendront ces préoccupations de Voltaire, si neuves alors et si originales chez un homme de lettres, sur des questions de voirie, d'administration, de finances, de commerce : il se passionne pour les Embellissements de Paris ^ Entre 1740 et 1750 se dessine nettement l'idée qui tiendra tant de place dans la polémique voltairienne : l'idée que le devoir essentiel d'un gouvernement, c'est de procurer le bien-être matériel, le plus de "^ bien-être possible, et que l'humanité a plutôt affaire de sage administration que de glorieuse politique.
Un des besoins impérieux de Voltaire, et qui tient aux racines
1. Morceau imprimé dans un recueil de 1750; autre morceau des Embellissfmi'ntf! de Cachemire- écrit en 1749 ou 1750, imprimé en 1756.
inTîmcs Je son génie, c'est le besoin de dire tout ce qu'il pense. Il n'y a pas pour lui moyen de vivre sans cela. Si disp7)sf qu'il soil par sa vanité ù ôtrc un plat courtisan, jamais il n'a pu tenir sa langue ni sa plume. I,e gouvernement français se chargea do transformer cette iticliriation naturelle en un principe réfléchi (1<! pliiIoso]>liie |)oliliiiU(!. (Jiiaud on songe que ni la Henriadr, ni les premiers chapitres du Sirclc de LouL'i A7K, ni môme l'innocent Charles XII n'ont eu permission de paraître en France, que ce pouvoir, qui n'a rien empêché, a tout prohibé, on comprend que Voltaire, depuis la Lettre à un premier commis jusqu'au Siccli' de y Louis XIV, ait réclamé la liberté de penser et d'écrire.
Il semble bien que ce soit l'Angleterre qui lui ait révélé la science et le parti qu'on en pouvait tirer. Il l'embrassa surtout comme un moyen d'atteindre la religion et comme un moyen d'accroître le bien-être. Par ce dernier côté, il rattache sa curiosité scientifique à ses tendances épicuriennes; et c'est encore un aspect très original, très moderne de ce complexe génie. Il comprit, avec son clair génie, les principes de la science et l'esprit de la méthode expérimentale. Mais il ne devint pas, il n'a jamais été véritablement homme de science, en dépit de ses essais et de ses travaux. Il ^ était ennemi de la religion : et pourvu qu'une explication fût rationnelle, il l'acceptait aisément pour vraie, avec plus de fantaisie que de méthode. D'autre part, il était prompt à repousser sans vérification les expériences ou les théories qui choquaient ses multiples préjugés. Au reste, l'activité scientifique de Voltaire ne fut qu'un court épisode dans sa vie; et l'ascendant de Mme du Châtelet fut pour beaucoup dans la peine qu'il prit de vidgariser Newton. Ce n'est pas là qu'il faut chercher le libre, le naturel, le vrai Voltaire.
Il est, au contraire, authentique et complet dans ^s « Lettres philosophiques, politiques, critiques, poétiques, hérétiques et diaboliques », comme il les appelait lui-même. L'Angleterre n'a , pas fait Voltaire; elle l'a, pour ainsi dire, allumé, et fait partir pour la première fois d'un seul coup en un prodigieux « bouquet ». Dans ces fameuses lettres se mêlent tous les éléments divers dont le^ voltairianisme se compose : revendicuiion de la liberté de penser et d'écrire, souci de la prospérité matérielle et des commodités de la vie, curiosité littéraire, irréligion hardie, philosophie i rationaliste, critique historique ou Ihéologique, ironie qui exalte I ici les vertus singulières d'une secte hérétique pour faire une niche à l'orthodoxie, et là crible indilTéremment hérétiques et orthodoxes de traits meurtriers. Parmi les hardiesses des lettres philosophiques, on ne croirait guèrn aujourd'hui qu'une des plus remarquées, et qui fit le plus de scandale, ail été la révélation
(lu système de Locke : l'abbé de Rolhclin, censeur royal, déclara à VoUairc qu' t il donnerait son approbation à toutes les lettres, excepté seulement à celle sur M. Locke ». Voltaire, en effet, avait trouvé daus le sensualisme de Locke, si clair et si superficiel, la doctrine qui satisfaisait ses instincts. Par elle, il écartait le spiritualisme cartésien, il menaçait le spiritualisme chrétien : n'étant pas de force à manier l'arme bien autrement terrible qu'avait forgée Spinoza, il s'emparait de celle-là, plus légère et suffisamment tranchante; et il s'empressait de s'en escrimer.
Ces Lettres philosophiques, qui étaient une attaque directe contre . le despotisme inintelligent et contre le catholicisme, furent un accident unique dans la carrière de Voltaire avant 1750. Ayant retourné son sac, il l'avait vidé d'un coup. Après, il se repose, contenu par Mme du Chàtelet, diverti par ses travaux littéraires ou par ses ambitions de politique et de courtisan. 11 ne donne plus que des manifestations partielles de son esprit : c'est son newtonianisme, pendant les trois ou quatre premières années de son séjour à Cirey; c'est surtout Mahomet. De Mahomet au départ pour Berlin, rien : M. de Voltaire est à Versailles ou à Sceaux. Les premiers romans qu'il écrit, pour amuser la duchesse i du Maine, Zadig , ou Memnon *, sont d'un moraliste plutôt que l d'un philosophe, et d'une ironie assez inofîensive. Je sais bien ' qu'au fond ces étonnantes liaisons de phénomènes qu'il nous présente, ces ricochets fantastiques d'effets et de causes, ces leçons de résignation fataliste, cette raillerie de la présomption humaine qui se croit assurée d'elle-même ou des choses, enveloppent une assez forte négation de la Providence : mais la moralité terre à terre dérobe l'audacieuse métaphysique. Vers le même temps, Voltaire donnait i^aiiine (1749) : le public y applaudissait, dans la mésalliance généreuse d'un seigneur, une satire des privilèges sociaux, une apologie de l'égalité naturelle et du mérite personnel; mais il n'y a vraiment rien là de bien méchant, et ce n'est pas la peine d'être Voltaiie pour faire Nanine.
Le séjour en Prusse donna l'essor au voltairianisme de Voltaire. De petites pièces, courtes, malignes, dissolvantes, commencent à s'envoler par le monde, ou détachées en brochures, on insinuées au milieu de quelque tome d'oeuvres complètes, dans les éditions qui s'impriment incessamment en France ou en Allemagne. C'est, de 1750 à 1752, la Voix du sage et du peuple contre les immunités du clergé; ce sont des Dialogues entre un philosophe et un contrôleur des finances, entre Marc Aurèle et un récollet, entre un plaideur et un
1. Zadig parut ea 1747 sous le litre de Memnon, l'aaaéd suivante sous son titre déliuitif. L'autre Memnon fut imprimé d'abord en 1749.
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avocat; ce sont des Pennées sur le i/nurernetnent : c'esl le roiTîaii de Microméyas. Avec l'irréligion domine le souci des réformes admiiiiï^lratives. Mais tout cela est négligeable, au prix de deux grandes œuvres, que Voltaire acheva ci Prusse, et qui sont les expressions éclatantes de sa philosophie à cette date : je veux parler du Siècle de Louis XIV (175<) et de ï Abrégé de l'Histoire urùvj^rseUeJiil^dj^