VOLTAIHE IIISTOniEN l'IllLOSOl'IlE
L'Hisluin de Charles XII, que Voltaire publie en 17.T1, ne procède d'aucune pensée phflosophique'.Bien au contraire, l'intérêt de l'auteur s'est éveillé surson héros dune façon assez frivole; la singularité des aventures, le cliquetis des batailles, l'énormité des desseins, le romanesque d'une vie tapageuse et stérile, voilà ce qui a séduit Voltaire dans l'histoire de Charles XII. En revanche, l'ouvrage a été solidement préparé, à l'aide des documents originaux. Voltaire débrouille lestement les faits, et nous donne un récit qui court, léger et lumineux, rejetant le détail oiseux, et dégageant les actions caractéristiques. C'est la première histoire (qui ne soit qu'histoire) qui compte dans notre littérature rpDur la première fois, l'érudition et l'art, la méthode et le style concourent, et nous sortons enfin des compilations sans valeur, des romans sans autorité, et des dissertations doctement illisibles.
Les mêmes qualités se retrouveront dans le Siècle de Louis XIV. Voltaire a utilisé toutes ses relations pour acquérir uiie~àiTiplè~et exacte information. Il avait vu les dernières années du grand roi;" sa vie accidentée le mit à môme de consulter nombre de personnes qui avaient touché aux affaires, hanté la cour, ou que leurs pères avaient instruits de toute sorte de détails originaux et authentiques. 11 me suffira d'énumérer les d'Argensoii, Richelieu, les Chàteauneuf, Vendôme, La Fare, Caumartin, l'abbé Servien, la duchesse du Maine, Villeroi, Villars, le marquis de Fénelon, des parents de Fouquet, de Mme de Maintenon, Bolingbroke, la duchesse de Marlborough, lord Peterborough : ces noms suffisent pour faire apprécier la valeur de l'information orale que Voltaire sut se procurer. Il eut entre les mains les mémoires encore manuscrits de Torcy et de Villars, ceux de Dangeau et de Saint-Simon : le maréchal de Noailles lui communiqua les mémoires de Louis XIV. Il lut deux cents volumes de mémoires imprimés. Enfin sa charge
1. Mais il aboulil à iidc conclusion pliilosophique que Vollaire n'avait sans doute pas |irovno a priori : Charles XII, ce héros de P'.ularquo et de Quinte Curce, n la ssù la Suéilo' rnin.'.i;. rayéo du nonribre des grandes puissances. Voilà ce que rapportent aux nations les rois guerriers {^1 1' éd.).
d'hist*oriof,'raphe lui ouvrit les archives d'État. Il faisait avec soin la critique de ses sources, établissait le plus exactement qu'il pouvait l'authenticité, ki valeur, la signification de chaque document. En somme, il a préparé son ouvrage de façon à contenter les historiens de nos jours.
D'autre part, dans ce sujet intiniinent vaste, il nous fait admirer l'incroyable netteté de son esprit. Il se dirige avec aisance à travers le chaos des faits, débrouille, déblaye, noie le détail, fait saillir l'essentiel, lie les effets aux causes, noté les conséquences, délinit les rôles, analyse les caractères : chaque chapitre est un chef-,/ d'oeuvre de lucidité, de rapidité et d'intelligence.
iTmanque cependant quelque chose au Siècle de Louis XIV pour nous satisfaire pleinement. 11 y manque, d'abord, ce que Saint- Simon, bien moins intelligent, a mis surabondamment dans ses Mémoires : la vie. Voltaire est sec. Il abstrait, il analyse, il condense; dans cette manipulalioîi, le réel, le sensible, la couleur s'évanouissent; ce n'est pas seulement le dramatique qui fait défaut à cette histoire'jUialgré la prétention de Voltaire; c'est cette sorte de résurrection du passé qui seule peut le faire connaître. Nous cherchons des sensations où Voltaire ne nous donne guère que des notions. Il épingle sur chaque fait, sur chaque personnage une petite note, précise, topique, substantielle, qui les explique ou les caractérise : il en fait des vérités intelligibles, jamais des réalités prochaines. Puis, l'effronté Voltaire s'enveloppe ici de décence, de mesure, de discrétion : il décolore l'histoire par un partipris aristocratique et littéraire; il en atténue la trop fréquente brutalité. Il a fallu Saint-Simon pour lever tous les voiles sous lesquels Voltaire avait coulé son vif regard et qu'il avait ensuite pudiquement ramenés.
On s'accorde à trouver la composition de l'ouvrage défectueuse : Voltaire nous donne vingt-quatre chapitres d'histoire politique et militaire, quatre chapitres d'anecdotes de la cour et de la vie privée du roi, deux chapitres du gouvernement intérieur, quatre des sciences, lettres et arts, quatre des affaires ecclésiastiques, et il termine par un chapitre saugrenu des disputes sur les cérémonies chinoises. Ce plan a l'inconvénient d'obscurcir le sujet
1. Pas entièrement. L'histoire politique et militaire du règne est présentée dans un récit qui va d'un mouvement continu : l'auteur essaie de saisir l'imagination, d'exciter l'intérêt, de créer des sentiments d';ittenle et d'anxiété; il fait succéder les tableaux, les revirements, les péripéties, il établit une progression ascendante d'abord, vers un point culminant de splendeur et d'orgueil, descendante ensuite vers la tristesse désolée d'une fin de règne désastreuse. Mais tout cela trop acadér.iiquement, trop finement pour le goût d'aujourd'hui, on aime mieux un art plus libre et plus large. De même il y a une sorte de couleur, mais de celte couleur spirituelle et Doble qu'on trouve dans la peinture du même temps (//• éd.).
à force du le nioi'ccler. On lilla guerre du IJollaiideau chapitre 10, et il l'aul attendre le chapitre 2'.) pour conuallre la politique commerciale de Colbcrt, qui lut une des causes principales de la guerre. Dans cet excès de division apparaît une des impuissances y capitales du xviii'^ siècle et de Voltaire : une analyse impitoyable sépare fous les éltmients 4^-1» léalilé; et même un esprit comme celui de Voltaire échoue à rassembler ces fragments, à reconstruire le tissu, l'organisation des choses naturelles, à en remonter le jeu. Toutes les pièces du règne de Louis XIV sont dans les tiroirs de l'historien : il ouvre chaque tiroir à son tour, et nous en détaille le contenu.
Une autre raison, plus profonde ficut-étre et plus décisive, rend compte du plan du Siccle de Louis XIV : c'est l'intention philosophique de l'auteur. La première édition du livre a paru à Berlin en 17oi : la première pensée en apparaît dans une lettre de 1732. Dans ces vingt ans, Voltaire a prodigieusement acquis, il a essayé bien des directions. Chacun de ses progrès a laissé une trace dans la conception générale du Siècle de Louis XIV. La base première du livre doit cire cherchée dans la sincère passion de Voltaire pour les lettres, les sciences, les arts, pour l'œuvre intellectuelle de l'humanité. La grandeur do la littérature française sous Louis XIV l'attache à ce règne, et l'emplit d'admiration. Mais l'art n'est pas tout pour Voltaire, il ne croit pas que tout aille bien, parce que quelques beaux vers ont été écrits. Il y a eu lui un bourgeois très positif : ce bourgeois-là s'intéresse au commerce, à Tiiidustrie;il est partisan d'une administration exacte, qui donne au travail de la sécurité, et qui accroisse le bien-être général. Colbert et Louis XIV, les intendants, la « vile bourgeoisie » par laquelle le grand roi gouverne, lui olïrent tout cela.
Ainsi se forme une première idée générale qui sert de base au Siècle tic Louis XIV. « Je suis las des histoires où il n'est question que des aventures d'un roi, comme s'il existait seul ou que rieii n'exisli'it que par rapport à lui : en un mot, c'est encore plus d'un grand siècle que d'un grand roi que j'écris l'histoire. — Ce n'est point simplement les annales de son règne, c'est plutôt Ihisloire ^ de l'esprit humain puisée dans le siècle le plus glorieux à l'esprit humain '. » Faire ïhisloirc île l'esprit humain au temps de Louis XIV, exposer le progrès de la civilisation générale, depuis les poèmes et les tableaux, jusqu'aux canaux et aux manufactures, il n'y avait pas de conception de l'histoire qui fût plus juste, plus large -et philosophique.
1. LoUres h milord Hervey riT^O)©! à l'abbé Dubos (.SO oct. 1738). Cf. l'introductiuu de M. buurguoi:i, dau^ non ùdilion, UachuUe, in-lC, 1S90,
LA JEUNliSSB Dl-: VOLTAIRE. 705
Cette conception se précisa dans l'esprit de Voltaire sous l'intluence des mêmes circonstances qui firent éclater les Lettres anglainea. F/Ançleterre et la h'rance de Louis XIV lui servirent <à faire honte à la France do Louis XV. Comme Newton enterré à Westminster, Molière, Racine, protégés de. Louis XIV, feraient voir au public de quelle façon devaient être traités les penseurs, les poètes qui sont l'honneur d'une nation : ce passé jugerait le présent. Voltaire y songea d'autant mieux que depuis quinze ans il assistait à une réaction contre ce grand règne. Malgré ses aristocratiques relations, il ne s'était jamais associé à cette réaction : la splendeur dés lettres et des arts compensait tout à ses yeux. Mais, de plus, il ne haïssait pas le despotisme. Ses idées de bonne admistration l'inclinent môme plutôt à aimer le despotisme, dès que le despote est vigilant, laborieux, dévoué à la grandeur de l'État. Ainsi se compléta le dessein primitif du Siècle de Louia XIV, par l'accession de deux pensées : une pensée satirique fut peut-être l'occasion réelle du livre, et, à coup sûr, dut en être la conclusion secrètement, sourdement insinuée. L'autre pensée s'ajouta à la philosophie du livre : dans le progrès de l'esprit humain, que Voltaire se proposait de peindre, il voyait et voulait montrer comme agent principal un homme, le despote éclairé. Le siècle de Louis XIV était une des grandes époques de l'esprit humain, et ce gr^d siècle était essentiellement l'œuvre personnelle de Louis XIV : c'est le sens de la fameuse lettre à niilord Hervey.
Voilà sous l'empire de quelles idées, en 1733, en 1737, en 1738, Voltaire travaillait fiévreusement. L'ouvrage s'organisait de façon à manifester l'intention philosophique de l'auteur : vingt chapitres esquissaient l'histoire générale de l'Europe. Un chapitre montrait Louis XIV dans sa vie privée. Quatre chapitres représentaient le gouvernement intérieur, commerce, finances, affaires ecclésiastiques. Enfin, cinq ou six chapitres, étalant la grandeur de l'esprit humain dans les lettres et les arts, couronnaient magnifiquement l'ouvrage. Il y avait une trentaine de chapitres à peu près achevés en 1739 : ils forment le premier état du Siècle de Louis XIV. C'est alors que V Introduction et le Premier Chapitre, glissés dans un Recueil de pièces fugitives, furent condamnés par arrêt du conseil. Voltaire laissa dormir le Siècle de Laids XIV; il n'y revint sérieusement qu'en 1730, à Berlin, et bientôt il le mit en état de paraître (17.^1).
Ce n'était plus du tout l'ouvrage de 1739 : au lieu d'une trentaine de chapitres, il y en avait trente-neuf; et surtout l'ordre en était modifié; de cinq à six, les chapitres des lettrés, sciences et arts étaient réduits à quatre, et transposés devant les chapitres des alTaires ecclésiastiques, qui étaient développées en quatre chapitres au lieu de deux, prf'-cédant le nouveau et bizarre chapitre
ilt\s cérémonies chinoises. Ces romaniemcnis correspondent à une t,'rave et déjà ancienne luodilicalion de la pensée philosophique de Voltaire.
Mme du Chàlelet n'aimait pas l'histoiro : pour vaincre son aversion, Voltaire entreprit de la lui montrer comme une science expli- (|iiant les phénomènes de la vie collective de riiumanifé; il com- (iicnça de lui esquisser à grands traits la suite des événements de riiistoire universelle. C'est le |(oint de départ de l'ouvrage qui devint YEsn/ii sur les mœurs : plusieurs des parties rédigées p"ur Mme du Chàtelet parurent dans le Mercure en 1745 et 1744. Du moment (pi'il entamait une Histoire universelle. Voltaire rencontrait devant lui le fameux discours de Bossuet. Bossuet soumettait l'histoire à la conduite de la Providence; le premier soin de Voltaire iut d'éliminer la Providence. Faire éclater l'absence d'une intelligence divine dans le tissu des événements humains, expliijuer les faits par des liaisons mécaniques et fatales, mettre en lumière la puissance des petites causes, la souveraineté du hasard, voilà le , dessein de Voltaire. Cependant il croit au progrès; il aime la civilisation : la marche inégale, hésitante, de l'humanité sera le résultat de deux contraires, l'ignorance superstitieuse, fanatique, stupide, et la raison éclairée, bienfaisante. Les ouvriers du progrès seront les grands hommes, par qui les lumières et le bien-être se rél^andent; et les grands siècles de l'esprit humain sei ont ceux où les circonstances serviront les grands hommes, c'est-à-dire où ils .luront l'autorité pour eux, et non contre eux, quand les despotes seront de grands hommes, serviteurs ou protecteurs de la raison.
Cette thèse, qu'il dégageait de ses études sur V Histoire universelle, modifia profondément le Siècle de Louis XIV. Faire du christianisme l'obstacle au progrès de la raison, au bonheur de 1 humanité, c'était une idée qui dev;ut plaire à Frédéric autant qu'à Mme du Chàtelet. De ce point de vue, le Siècle de Louis XIV a|iparaissait comme un grand siècle incomplet : Louis XiV avait un confesseur, il ne pouvait être « philosophe ». Il avait des parties du bon despote : il ne le réalisait pas entièrement, honneur réservé à l'incroyant Frédéric. Le xviic siècle, dans son ensemble, était trop religieux. Voltaire ramena donc le Siècle de Louis XIV à son dessein général : l'histoire universelle étant une suite lamentable de folies, erreurs, « bulorderies », qu'interrompent (le loin en loin quelques glorieuses époques, ce beau siècle eut son dessous et son revers de sottises. Ces sottises, c'est la part lies « prêtres remuant.s et fourbes qui ont gâté le siècle de Louis XIV »; c'est la religion et l'histoire ecclésiastique. Voilà [lourquoi Voltaire développe et rejette celte partie à la fin de son livre. La rançorr, la contrepartie de la splendeur du règne,
=e trouvent dans les querelles du protestantisme, du jansénisme, (lu quiétisme ; ainsi s'amène la conclusion enveloppée dans lo dernier chapitre, et pourtant bien claire, si Ton veut y réfléchir un instant : Voltaire y conte comment un sage empereur expulsa de Chine les missionnaires chrétiens, colporteurs de sotlise's mensongères et fauteurs de funestes séditions. Culte de la n.iisop, haine de la religion, voilà le sens essentiel du Sircle de Louis XIV.
Ainsi établi dans sa forme définitive, il n'eut pas de peine à prendre place en 1756 dans l'Essai sur l'Histoùx' gônéndc, ei sur 1rs mœurs et resprit des nations depuis Charlemagne jusqu'à nos jours. Après avoir achevé son Siècle de Louis XIV, Voltaire avait repris ses esquisses d'histoire universelle, et poussé vigoureusement son travail pendant l'année 1752. En 1753 et 1754 parurent les trois volumes de VAbrégt^ de l'Histoire universelle. J'en ai dit le caractère; et l'on voit quel en sera le vice rédhibitoire : il est impossible de se faire l'historien du moyen âge, si l'on est de parti pris, par une détermination rationnelle, l'irréconciliable ennemi du christianisme. La sympathie pour les hommes dont il fait l'histoire lui fait défaut : il les raille dans leurs erreurs, dans leurs sottises, dans leurs misères. Il ne voit pas leur effort vers la vérité, vers le bien; il ne les comprend pas, parce qu'ils sont autres que lui. A cet égard, par l'impossibilité de sortir de soi et de son siècle, Voltaire n'a pas le sens historique*.
11 faut pourtant rendre justice à cet essai d'Histoire uriiverselle. Une vive curiosité y éclate à chaque page. Voltaire pousse des pointes en tout sens, reconnaît des régions inexplorées : sur l'Arabie, sur l'Inde, sur la Chine, il apporte des études bien incomplètes encore, mais singulièrement neuves pour le temps. Il traite son sujet avec la même largeur que dans le Sircle de Loids XIV; il note les grandes découvertes qui vont révolutionner la civilisation plus volontiers que les batailles et les mariages des princes. Il essaie réellement de faire l'histoire générale de l'esprit humain.
Comme toujours aussi, il travaille sur les documents originaux, ou du moins sur les meilleurs ouvrages qui les ont utilisés, il s'en-
1. Ce jrigement est beaucoup trop dur, et inexact dans son expression absolue. Voltaire a vu le moyen âge comme le voyaient les hommes du .wii" siècle el du xviii* : il n'a pas jugé l'âge féodal et les croisades autrement que le pieux abbé Fleury. C'était donc moins son irréligion que sa culture et son rationalisme qui l'indisposaient contre ces temps-là. D'autre part, un érudit impartial. M. Liichaire, toul récemment ne les a pas vus plus en beau. Enfin on pourrait citer bien des endroit^ où Voltaire s'est efforcé d'être juste aux papes el aux moines : il a, en dix lignes, ' indiqué tous les services qu'ont rendus les couvents à la société du moyen âge. — En consultant le petit volume que j'ai donné sur Voltaire, on verra quelles nuances je croirais aujourd'hui juste et vrai d'atténuer ou d'ajouter dans ce tableau delà jeunesse de l'écrivain, comme dans celui de sa vieillesse qu'on trouve plus loin {II' éd.}.
qiiiert des sources, oiiliqiie les témoignages. Il tient toute cette niîinipnlatioii éloi^'née des yeux du public; mais il la fait. 11 condenx' loule sou iulormalion eu n'-cits courts, clairs, saisissants, qui parfois ont forcé l'admiration de Micliclot. Avec un peu de sympathie, il aurait fait un rlief-d'inuvre et une œuvre définitive : il n'a fait, malgré sa conscieni^e île travailleur et son génie lucide d'écrivain, qu'une œuvre de parti qui risque souvent dejDaraître fausse et dure.
[Pourtant il est vrai qu'il a eu lo sentiment du devoir de l'historien, et l'intelligence des conditions ou des méthodes principales de la critique historique. Il est vrai qu'il a le jjremier réalisé la conception moderne de l'histoire, d'une histoire qui est l'explication et le tableau du mouvement de la civilisation.]