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LES « LETTRES PERSANES

Les Lettres jS[ersanes ^ parurent en 1721, avec le succès que pouvaient avoir, sous la Régence, de vives satires entrecoupées des

1. Biographie . Charles-Louis de Secondât, né à !a Brède, près de Bordeaux, le IS. janvier 16S9, éludia ctiez les Oratoriens à Juilly, fut reçu, en ni4, conseiller au parlement de Bordeaux, se maria en 1715, prit, en 1716, la charge de président et le nom de Montesquieu que lai légua ud oncle. Il viat à Paris & 33 ans, après le succèa

descriptions voluptueuses. Lorsqu'on sut que l'auteur était un président à mortier du parlement de Bordeaux, la légèreté du livre parut plus amusante encore par le contraste qu'elle Taisait avec la gravité de la profession du magistrat. Le fin Gascon n'était pas sans avoir prévu la chose.

L'Asie était à la mode à la lin du xyu*" siècle. On avait lu avec curiosité les récits de Dernier, de Chardin, de Tavernier. La traduction des Mille et une ISuits, que Galland donna en 1708, avait dé|>osé dans' les esprits toute sorte d'images des mœurs et des coutumes orientales. L'opposition de ce monde au nôtre sautait aux yeux : de là à choisir un Oriental pour critique de nos travers et de nos préjugés, il n'y avait qu'un pas ; et Du Fresny donna, en J707, les Amusements sérieux et comiques d'un Siumois. Telle est l'origine de la fiction du livre de Montesquieu. 11 suppose deux Persans, Usbek et Rica, qui viennent en Europe, à Paris, dans les dernières années de Louis XIV. Mais ils reçoivent des nouvelles de leurs pays, de leurs familles; et l'on conçoit comment peut làdessus s'exercer l'imagination d'un jeune Français sous la Régence, avec quelle curiosité libertine il mettra en scène la vie oisive et voluptueuse du sérail, des femmes très blanches surveillées par des eunuques très noirs, des passions ardentes, des jalousies féroces, des désirs enragés. Mais ce n'est là qu'un ornement. L'essentiel, dans le livre, ce sont les impressions des deux Orientaux jetés au travers de notre civilisation. Tout les étonnera, les choquera : je dis tout, sans distinction, péle-mèle; et la confusion innée à l'esprit de l'auteur y trouvera son compte. Les plus superficielles peintures s'entremêleront aux plus graves études.

Le superficiel, c'est la critique des mœurs. La Bruyère était moins [irofond que Molière, Lesage moms profond que La Bruyère : Montesquieu est plus loin de Lesage que Lesage ne l'est de Molière.

de ses Lettres persanes, fut reçu à l'Académie eu 1728, voyaf,'ea ensuite en Allemagne, en Autriche, en Hongrie, en Italie, en Suiaso, en Hollande, en Angleterre, ou il resta prés de deux ans (1729-1731). 11 mourut le 10 février 1755.

Éditions : Lettres persanes, 1721, in 12, Amsterdam et Cologne; Considérations sur les causes de la (/randeur et de la décadence des Homams, Amsterdam, 1734, in-12 (anonyme); De l'esprit des Lois, Genève, 1718, 2 vol. in-4 (sans nom d'auteur); Paris, Huart, 1750, 3 vol. in-12. Œnvres complètes, od. Riclier, 17t-8; éd. de Lnboulaye. Paris. Garnier, 1875-IS7"J, 7 vol. m 8. Deux Opuscules de Montesquieu, publ. par le baron de Montesquieu, Burdoaux et Paris, 1891, lu-'j; Mélanges inédits de M., par le même, Bordeau.t et Pans, 1892, m-4 ; Yoyayes de M., par le même. ibil).. 1895 1S96, 2 vol. in-i Pensrm et fragments, 1899, in-4.

A consulter : Sorel, Montesquieu (C:ull. des Gr. Écriv fr.), Paris, 1887. Faguel, XVIll' xii'rte. Vinel. oiai?-. cité. F. Bruiieliére, Études critiques, 4* série. Uurckbeim, Quid Secundatus politicx sciei'lix contulerit, Bordeaux, 1S02. Barckhausen, Montesquieu, l'Esprit des lois cl les anhires de la Bride, 1904; Montesquieu, »e* idées et ses œuvres d'après les papiers de la Bride, 1907

C'est un peintre «le nm'uis chatniant, délicat, ingénieux; c'est un maître écrivain, qui excelle a mettre en scène, comiquement, un travers, un préjugé : mais son observation a la portée du P7'ançais à Londres de Boissy, et du Cercle de Poinsinet. Montesquieu est tout juste apte à railler la curiosité frivole des badauds parisiens , la brillante banalité des conversations mondaines , n noter que les femmes sont coquettes, et les diverses formes de fatuité qui se rencontrent dans le monde. Il n'y a pas ombre de pénétration psychologique dans les Lettres persanes.

Mais elles ont des parties graves : Montesquieu a l'habitude de se mettre tout entier dans chacun de ses livres; il ne sait pas réserver une partie de sa pensée. Aussi trouvera-t-on dansce léger pamphlet des réflexions, qui contiennent en puissance ['Esprit des Lois. Quand la satire sociale se substitue à la satire des mœurs mondaines, le ton se fait plus àprc; Montesquieu développe, et cette fois avec la supériorité de sou génie, ce qui était seulement en germe dans quelques parties du livre de l^a Bruyère. Il est vrai qu'H a reçu l'instruction des événements : il a vu s'achever le long et lourd règne de Louis XIV, il écrit dans le fort de la réaction qui suivit la mort du grand roi; et il y aide, pour son compte, de tout, son coîur. Il fait le procès à tout le régime. Il a des mots écrasants, pour les financiers, dont le corps, fait-il dire à son Persan, se recrute parmi celui des laquais. Il signale l'abus des privilèges dej la noblesse; il flétrit l'avidité insatiable des courtisans. Il dit son; mot sur les affaires actuelles, sur le système de Law, dont il l'ait la critique. Mais il s'attaque surtout au despotisme de Louis XIV, qu'il hait autant que Saint-Simon; il expose comment la monarchie dégénère en république ou en despotisme; il esquisse déjà sa fameuse théorie des pouvoirs intermédiaires. Il remonte, pour nous instruire, jusqu'à l'origine des sociétés; et, suivant sa fantaisie, il nous développe une sorte de mythe à la façon de Platon, qui est comme le rêve d'une intelligence raisonnable et optimiste. II conte l'hi stoire des Troglodytes, qui se sont détruits en s'abandonnant aux instincts naturels. Deux familles avaient échappé : elles fondent un nouveau peuple dont la prospérité sera assise sur les vertus domestiques et militaires, et sur la religion.

Ce mot de religion ne doit [)as nous tromper sur la pensée de Montesquieu. Elle est pour lui une institution comme les autres;^ c'est une partie de la police. Il est foncièrement irréligieux; il ne comprend pas plus le christianisme que l'islamisme. Le principe intérieur de la religion lui échappe, comme au reste le principe de l'art et de la poésie.

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