‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 273 sur 504 · LES « CONSIDÉRATIONS SUR LES ROMAINS · texte numérisé non relu

LES « CONSIDÉRATIONS SUR LES ROMAINS

Montesquieu donna en 173i ses Comidérations xur la grandeur cl la lUcadencc rfps Romains. Le contraste est f,'rand avec les Lettres per.^anes. Ici tout est grave; et le style affecte une sévère concision, une simplicité nue, une plénitude substantielle. La phrase est sentencieuse; elle a le relieP d'une belle médaille; parfois une image saîsrssaTrte, une comparaison imprévue y jettent leur clarté. D'admirables portraits enlèvent l'aridité qui pourrait se trouver dans ces dissertations abstraites sur les faits de l'histoire.

Cette tenue du style nous révèle une des faces de l'esprit de Montesquieu. Ce Gascon pétillant a eu la passion de l'antiquité. C'est le legs, en lui, du xvti" siècle. Il a été idolâtre de la grandeur romaine, de l'éloquence romaine, de la vertu romaine : il a lu Titc-Live et Tacite avec enivrement, il les a longuement médités. Il a admiré les exemples d'énergie, de fierté qu'ont donnés les stoïciens de Rome sous les mauvais empereurs. Réfractaire à la séduction de rideS,l chrétien, la hauteur de la vertu païenne le saisissait. De là est sortie, au milieu de la lente et laborieuse préparation de VEsprit des Lois, cette analyse profonde et subtile du génie politique de Rome, et de son évolution historique. Montesquieu n'a pas, comme on dit, détaché un chapitre de son grand ouvrage pour en donner communication par avance au public. Mais, rencontrant souvent Rome sur son chemin, il n'a pas su résister à la tentation : il s'est détourné pour un temps de son œuvre capitale, pour se donner le plaisir d'embrasser d'une seule vue toute la suite de l'histoire romaine.

Quelqu'un s'était donné ce spectacle avant lui : c'était Rossuet; et Montesquieu, qui du reste n'a rien de commun avec ce grand chrétien, ne pourra nier de l'avoir eu pour maître. Toute une partie des Considérations atteste une lecture attentive du 7Jîscom?'s sur rilistoii'e tiniversclle; c'est celle où Montesquieu énumère les causes de la grandeur romaine. 11 développe avec toute sa science et sa pénétration les rapides indications de Bossuet, quand il nous expose le fond de l'Ame romaine, cet amour de la liberté, du travail et de la patrie, la force des institutions militaires et de la discipline; l'ardeur des luttes intestines, qui tiennent les esprits toujours actifs, toujours en haleine, et qui s'effacent toujours dans les occasions de danger extérieur; la constance de la nation dans les revers, et cette maxime de ne faire jamais la paix que vainqueurs; enfin l'habileté du sénat, dont la substance se réduit à trois principes : soutenir les peuples contre les rois, laisser aux vaincus leurs mœurs, et ne prendre qu'un ennemi à la fois. Jamais Montesquieu n'a été plus érudit, plus injjénieux, plus pro-

MONTESQUIEU. 1i3

fond que dans ce chapitre vi, où il nous explique le jeu de la politique extérieure des Romains.

Bossuet n'avait presque rien dit de la décadence de l'empire romain : ici Montesquieu marche seul; et c'est une partie très neuve, très étudiée, et très originale. La grandeur de l'État romain qui a pour effet de substituer les guerres civiles aux dissensions du Forum, les guerres lointaines où périt le patriotisme du soldat, l'extension du droit de cité à toutes les nations, le luxe qui corrompt les mœurs, les proscriptions, qui, depuis Sylla jusqu'à Auguste, brisent par la peur le ressort des âmes et les dressent à la servitude, la suite des mauvais empereurs, le partage de l'empire, la destruction de l'empire d'Occident par les invasions barbares, et la lente agonie de l'empire d'Orient, voilà les principales étapes de la décadence du peuple romain.

Le livre de Montesquieu est loin d'être complet et sans défauts. D'abord la critique y est insultisante. Montesquieu accepte les dires des historiens anciens; il ne contrôle pas leurs assertions; il ne s'embarrasse pas de leurs contradictions. 11 ne se doute même pas des conjectures de Saint-Evremond; il ne soupçonne pas la possibilité de la tâche que s'est donnée en ce moment même un érudit de Hollande : quatre ans après les Considérations, paraîtra la Dissertation de Beaufort sur l'incertitude des cinq premiers siècles de l'histoire romaine. Montesquieu raisonne sur Numa aussi intrépidement que sur Auguste. 11 ne 'fait commencer sa tâche qu'à l'interprétation des textes. Il les commente en juriste, qui n'a pas à les infirmer, à les corriger, à les rectifier; il les tient pour établis, authentiques, véridiques; il se borne à en définir le sens et marquer les conséquence».

On pourrait signaler aussi de graves lacunes dans l'ouvrage de Montesquieu : l'absence complète de l'étude financière et économique, l'oubli constant de la religion romaine. Or les Romains étaient à la fois le plus pratique, le plus intéressé des peuples, et le plus religieux. Pour ne parler que de la rehgion, la Cité antique a fait éclater l'insuffisance de l'œuvre de Montesquieu.

C'est encore un défaut des Considérations — et une fâcheuse tendance du génie de l'auteur — que cet amour des généralisations qui conduit à ériger témérairement en lois des phénomènes aperçus une fois dans l'histoire. Ainsi Montesquieu pose ces étranges maximes : qu'un État déchiré par la guerre civile menace la liberté des autres, et qu'il se forme toujours de grands hommes dans les guerres civiles. Vérités de fait et d'occasion, mais non pas constantes et universelles, ni suitout nécessaires : les propositions contradictoires sont aussi vraies et aussi souvent vérifiées.

Jamais Montesquieu n'a su composer : sa pensée procède par

714 LES TI'Ml'EHAMENTS ET LES IDÉES.

saillies, non par développement continu. Cela se reconnait dans la médiocre composilion de sou livre. Les chapitres y sont des cadres artifici»'ls, des formes, où il réunit autour d'une idée centrale une collection de traits éclatants ou de pensées profondes.

Les Consi(l<'rations sont une œuvre considérable. Cette étude de Ihistoire romaine est une œuvre de philosophie rationnelle et laiquc : elle n'a devant elle que l'œuvre de Bossuet, toute théologi(jue. Pour la première fois, la doctrine de la Providence directrice est rejetée de Ihistoire, et la raison des faits est cherchée dans les faits mêmes, dans le rapport des antécédents et des conséquents. L'histoire est traitée par la méthode des sciences physiques : aucune intelligence n'est supposée conduire le peuple romain vers un but, et pourtant les choses ne vont pas au hasard; le développement de la puissance romaine, sa déiadence ensuite se font nécessairemeat, logiquement, chaque état passager contenant l'état suivant, que le jeu naturel des circonstances se charge de dégager. Quelques faits constants et générau.v, ou intérieurs, tels que l'àme du peuple et ses instincts primordiau.<, on extérieurs, tels que des inslitutiotis et des constitutions, donnent les directions et les formes principales de l'évolution historique '.

Les Consi'Jérations de Montesquieu élargissent notablement le domaine de la littérature. Tout à l'heure Fontenclle offrait de l'as- ' tronomic au.v dames : aujourd'hui Montesquieu leur fait goûter des réflexions sur l'histoire. 11 ne s'agit encore que de l'histoire romaine, sujet classique, lieu commun de l'éloquence et delà tragédie du siècle précédent : mais la forme est loin d'être oratoire ou dramatique. C'est le plus ardu et le moins captivant de l'histoire que Montesquieu présente d'emblée : l'explication scientifique des faits, la philosophie. Et par la gravité de ses Considérations il Iraye la voie aux plus sévères études de VEsprit des Lois.

Page 1