Notez, au 1. X, le purtrait d'Alexandre
Do la nature, le jeune magistrat tenait une certaine sensualité que les mœurs contemporaines di^veloppèrent en polissonnerie intellectuelle. Après s'être donné toute liberté dans les scènes orientales des Lettres persanes, Montesquieu sera calmé par l'âge, la gravité professionnelle, le soin de sa considérai ion. Mais il aimera toujours <à disserter, sans rire, avec érudition sur des matières scabreuses; il aura plaisir, dans VEsprit des Lois, h noter les lois et les coutumes qui blesseut le plus nos idées de la morale et de la pudeur, à relever toutes les convenances physiques ou politiques qui peuvent les justifier. Ce n'est presque rien dans l'ampleur du livre : et pour nous c'est moins que rien. M?is en ce temps-là, cela faisait lire l'ouvrage.
J'en dirai autant du bel esprit de Montesquieu. Jamais il ne dépouilla tout à fait l'académicien de province, qui excelle à parer des lieu.ic communs d'intentions fines ou malignes. Et il y avait aussi en lui un causeur brillant, coquet, ne voulant pas en société làclier un mot qui ne fût une saillie ou une pensée. Ainsi l'habitude de penser par épigrammes ou par sentences passe chez lui en nature. De là ce style à facettes, f)rillanté, enjolivé, que Rufl'on blâmait ; de là ces comparaisons cherchées, ces pointes imprévues, qui faisaient dire à Mme du DefTand que cet Esprit des Lois était de Vesprit sur les lois. Cela encore était un appât pour le commun des courtisans et des femmes.
Mais venons aux origines des parties essentielles et solides de l'ouvrage. Pendant les dix ans qu'il garda son office de magistrat, Montesquieu se dégoûta du métier de juge, et s'intéressa à la science du droit. La procédure et les formes, les procès particuliers l'ennuyèrent les principes généraux et les sources historiques du droit captivèrent son attention. I/idée première des recherches qui occupèrent une bonne partie do sa vie vint de là, et la forme définitive de son esprit en resta déterminée : Montesquieu sera toujours un juriste ; toutes ses idées historiques, ses vues politiques, ses conceptions philosophiques revêtiront de^ formes juridiques. L'Esprit des Lois se terminera par cinq livres qui sont une œuvre rigoureusement technique d'érudition juridique; ce sont, dit le titre, « des recherches nouvelles sur les lois romaines touchant les successions, sur les lois françaises et sur. les lois féodales », qui sont comme le fragment et le début d'une étude d'ensemble sur les origines de la législation français?. Nous quittons ici tout à fait le point de vue politique et philosophique; et nous n'avons plus devant nous qu'un professeur de droit.
En 1716 et dans les années suivantes, Montesquieu se laisse gagner au goût des sciences physiques et naturelles. On savait qu'il avait communiqué à V Académie des sciences, lettres et arts de
Bordeaux des recherches siir la cause de l'(''cho. et, sur l'usage des plandos réiiules. Mais, sans la rcccnle puljlicatioii df quelques opuscules inédits, on ne verrait pas bien liniportance réelle de celle période scientilique de In vie de Moiiles(piien; on ne se douterait pas de l'absolue domination possédée pendant un temps sur son intelligence, par l'esprit et les principes des sciences physiques et qu'une sorte de déterminisme naturaliste a précédé chez lui le mécanisme sociologique. Qu'on lise en elTet les llcflexions sur la polU'Kiuc : le dessdn en est moral, et nous révèle ainsi la jeunesse de l'atilnur. Il veut dégoilter les grands et les hommes d'État de se mettre au-dessus de la simple morale : comment les y décider? Par la raison que leurs crimes, leurs injustices, le mal qu'ils justifient par l'utilité et le bien public, que tout cela ne sert à rien : leurs agitations sont vaines et ne changeront rien à Taction tontepuissante de causes éternelles. Ce ([ui arrive est « l'elTet d'une chaine de causes infinies, qui se multiplient et se combinent de siècle en siècle ». 11 n'y a pas d'individu qui puisse contrepeser cette force énorme. A quoi bon dés lors s'agiter? Ag^issons, puisqu'il faut agir, mais croyons que le résultat sera le même, de quelque façon que nous agissions : et par conséquent agissons selon les lois de la commune morale, puisqu'il ne servirait à rien de le» violer. La théorie développée dans ce curieux opuscule a laissé des traces dans YEf.prit des Lois, mais des traces éparses et confuses, recouvertes sans cesse par un système différent, dont le fond est cette idée chère à Montesquieu que de la construcljon^ de la machine législative dépend la destinée des peuples, et qu'un rouage ùté ou placé à p'ropos sauve ou perd tout : or qu'y a-t-il de plus contraire au fatalisme politique que la superstition sociologique, la foi aux artifices constitutionnels*?
Au même moment appartient un intéressant Essai s«r7?s' ca?<ses qui peuvent affecter les esprits et les caractères. Montesf^uieu y étudie les influences qui déterminent les tempéraments des individus et des peuples. Il compose avec infiniment de sagacité et,d'originalité les deux milbux, dont les pressions, agissant tantôt dans le même sens et plus souvent en sens contraire, produisent les humeurs, les volontés, les actes : le milieu mojal, éducation, société, profession, et le miiiru physique, où MontesquTeu dislingue comme facteur principal le climat. 4.e climat ne peut influer sur les âmes que s'il influe d'abord sur les corps, et si les corps trans-
1. La concilialion de ct^tle conlradirlion est sans doule que l'imiividu, roi ou minislrc, ne peut rien daiiâ le momeut présent contre la force des causes historiques et physiques, mais ((ue le léfîislalpur, individu ou corps, peut introduire dans le jeu dea causes, parles lois, certains facteurs qui à la longue modifieront les conditions de la vie et par suite l'esprit d'une société (if ifl.).
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mettent tontes les influences aux âmes : donc la théorie des climats suppose une liaison nécessaire des faits physii|ues et des faits nu)i-au.\, et cohdnil à mettre la pure psyeliologie des' pênsPTtr?! ctassii]U('s sous la dépendance de la physiologie, ('/est ce que fait Montesquieu, et par certaines réflexions il indique des voii's toutes nouvelles à la littérature. II y introduit l'étude des tempérametits h la place de l'analyse des faits spirituels; il met les uo'fs à la placé des pitfiskmn (le l'âme; il haigne les individus dans les miliitx qui les forment et les déforment.
La théorie des climats, formulée par Fonteiielle et Fétielon, reprise et étendue par l'abbé Dubos, prend entre les mains de .Montesquieu une ampleur, une précision, une portée singtdières. Klle ne passera dans VE^prit des Lois que mutilée, rétrécie, presque faussée : car Montesquieu, supprimant à peu près les intermédiaires réels et vivants, l'homme, son âme, son corps, relie les luis humaines au.x causes naturelles par un rapport direct et en quelque sorte artificiel; il ne s'attache qu'à présenter abstraitement le tableau des dépendances réciprocjues et des variations simultanées qu'il a constatées entre les climats et les institutions. Cependant cette théorie avait en soi tant de torce, que, même glissée d'une manière un peu factice, et fâcheusement tronquée, elle constitua une des plus eflicaces parties de VEspt'it des Lots. En effet, elle faisait faire un grand pas à l'explication rationnelle des faits historiques; elle écartait les hypothèses de législateurs fabuleux ou d'une Providence divine, et commençait à faire apparaître, dans le chaos des institutions humaines et la confusion des mouvements sociaux, le net déterminisme des sciences naturelles. Ainsi la théorie des climats est donc encore un résultat de l'acti- \ vite scientifique de Montesquieu.
Mais déjà dans les Lettres persanes il se tournait vers l'étude des gouvernements et des constitutions. [Il avait fait pour l'Académie de Bordeau.^^ un Dialogue de Sylla el d'Encrate, où l'on voit d'une pari le philosophe politique s'alTranchir du moraliste psychologue que l'éducation du collège et des livres avait formé, cl d'autre part s'alflrmer la puissance de l'Iiomme aux larges vues, créateur d'un ordre politique qui détermine l'IiistoirrJÇQuand il vint à Paris, il ne dyt pas seulement aller faire briller son esprit dans les salons de Mme de Lambert et de Mme de Tencin : s'il est très douteux qu'il ait jamais été admis au Club de CEntresol, celte société privée qui finit par donner de l'ombrage au Cardinal Fleury el qui dut se dissoudre, il est difficile de croire qu'il n'ait jamais causé avec quelques-uns de ces patriotes éclairés et sérieu.v qui appelaient de leurs vœux une réforme de la monarchie et croyaient à la possibilité d'un Kouvernement rationnel. Tiavail inlerne ou
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influence du dehors, toujours esl-il qu'à un certain moment^ son point de vue changea. Il crût alors à refficacilé de rintervention humaine, individuelle, dans le cours des événements historiques. Il y crut si hien qu'il demanda en 1728 à entrer dans la diplomatie : c'est sans tloute qu'il se llattait de pouvoir manier les chaînes infinies des causes et des efl'ets naturels. 11 se persuada donc que les iiislilutions arlilicicUes étaient aussi ellicaccs que les comhinaisons naturelles, cl qu'une loi bien trouvée pouvait suspendre on détruire les fatalités historiques. Il arriva cnlin à ce qui est le fond, et la cliimère ', de VEsprit des Lois.
On sait la définition, juste autant que vaste, que Montesquieu a donnée de la loi. Les lois sont les rapports nécessaires qui résultent de la nature des choses. Ainsi les lois d'un peuple ne sont ni le produit logique de la raison pure, ni l'institution arbitraire d'un législateur : elles sont le résultat d'une fouie de conditions physiques, météorologiques, sociales, historiques. De là, la variété infinie, le chaos contradictoire dos lois aux difTérents siècles, chez les dilîérents peuples. Chaque peuple a ses lois qui lui conviennent. Tout ce début date de la période scientifique que nous avons reconnue tout à l'iieure. Montesquieu pouvait à ce commencement attacher une suite d'études positives où chaque ordre de causes naturelles aurait été mis en rapport avec les lois des diverses nations. 11 a préféré procéder par la voie de l'analyse cartésienne, et enchaîner par des déductions les vérités qu'il avait trouvées.
Embrassant d'une vue l'histoire universelle, il réduit toutes les formes de gouvernement à trois ; république, monarchie, despotisme. 11 assigne à chaque gouvernement son principe', qui le fait durer tant que lui-même dure : la vertu, principe de la république, Vhonncur, principe de la monarchie, \a. crainte, principe du despotisme. Dès lors, en possession des définitions nécessaires, Montesquieu va faire une (onstniction d'une hardiesse singulière : il va monter pièce à pièce ces trois grandes machines politiques, république, monarchie, despotisme, chacune en son type idéal; il va montrer comment toutes les lois particulières sont en lapport avec le principe fondamental de la constitution, faisant sortir le bonheur et le malheur, le progrès et la ruine des Etats du plus ou moins de cohésion et de concordance de toutes les institutions, e.xposant comment, par le manque ou la disconvenance de telle pièce, tel peuple s'est détruit, comment, par l'invention ou le rema-
1. Chimère n'est peut-être pa« juste. Une loi, un ensemble do lois, à condition qu'on les observe, peuvent sans doute à la longue moilifier l'esprit et par suite infliiur sur la destinée d'une nation. Voyez, pur exemple, eo qu'a déjà produit chez nous en vingt-cinq ans la loi sur les syndicats professionnels (//• éd.).
luemeul de telle disposition législative, tel autre se serait arrêté sur la pente de sa décadence.
Ce n'est pas qu'au milieu de tous ces calculs de mécanique constitutionnelle, le physicien ne reparaisse souvent; lisez au livre XI l'admirable résumé de la constitution anglaise : Montesquieu Vengendrc fout entière par le jeu des causes physiques et liistoriques. Cependant, dans l'ensemble de l'ouvrage, domine le dogmatisme du théoricien politi(iue qui pense lier les événements par des chartes. Montesquieu, qui se souvient parfois des causes physiques, semble ignorer absolument que la matière sur laquelle travaillent les législateurs, l'humanité vivante, contient en puissance une infinité d'énergies, qu'elle n'est pas seulement le champ de bataille que la loi dispute à la nature, qu'elle peut trancher à chaque instant le différend par ses fprces, ses tendances intérieures, et qu'enfin c'est elle, et elle seule, qui fait la loi puissante ou inefficace. Pour Montesquieu, la loi n'est pas par elle-même une forme vide : c'est un ressort, qui, dès qu'il est placé, produit la sorte et la quantité de travail que le constructeur voulait obtenir. Il fait abstraction de l'homme, et le traite comme une matière inerte et passive : si bien que, dans son idée, un système de lois bien conçu ne peut manquer de mener n'importe quel peuple, en quelque sorte sans qu'il s'en môle, à son maximum de puissance et de prospérité. Dès le début de son livre, avant la naissance des sociétés, il essaie de se représenter l'homme de la nature. Ce n'est plus le loup déchaîné de Ilobbes et de Bossuel : c'est un sauvage doux et timide, un être neutre, quantité négligeable dans les calculs sociologiques. Aussi le néglige-t-il tout à fait par la suite, et rien ne donne plus à son ouvrage le caractère d'un système abstrait, qu'aucune réalité vivante ne soutient.
Les ingénieuses constructions de Montesquieu sont fondées sur deux sophismes généraux, que voici : tout ce qui jst, devait être; et, tout ce qui est, pouvait ne pas être. Il y a sophisme à dire que ce qui est devait être, quand on prétend expliquer ce qui est : car c'est dire que l'on a trouvé la somme des causes égale à la somme des effets. Or il est impossible d'affirmer que les causes définies et connues sont les véritables causes, nécessaires et suffisantes, 4es effets, plutôt qu'un inconnu, qu'on néglige; et par suite on se trompe quand on dit que, ces causes étant données, ces effets devaient suivre; car ils pouvaient ne pas suivre, si le résidu inaperçu, inexpliqué, n'y avait été joint. On se trompe bien plus dangereusement quand on dit que, ces causes étant de nouveau données, les mêmes effets suivront : car ils suivront ou ne suivront pas, selon qu'à ces caus'^-^ sera joint ou non le même inconnu. 11 y a sophisme aussi à dire qu'une loi, un acte humain aurait néces-
V?2 IKS TKMPÉHAMKNTS ET LES IDÉES.
sa ire m •'lit, dans des circonstances données, changé le cours des clioses. C'est possible; cela n'est pas cûr. Il est impossible, dans l'inlinie complexité des choses humaines qu'une inlinité de lurces concourent à produire, quand les causas physicjues et les rausci morales se perdent dans les obscures prol'oiideurs de notre organisme et de notre conscience, quand on ne démêle encore — et au temps de Montesquieu on était loin d'être aussi avancé que nous sommes — quand on ne dcmêie que les plus superlicieiles réactions et les plus grossiers enchaînements de phénomènes, il est impossible de détermine;' ce qu'il^ aurait fallu ôter ou retrancher d'énergie humaine ou de travail législatif pour détourner ou barrer le cours des événements. Montesquieu ne s'embarrasse pas de cette double difficulté. Son imagination pèse et mesure ce qui ne peut se peser ni se mesurer.
Il met la méthode expérimentale au service de ses idées préconçues, et généralise — téméra.'iemenl, excessivement — tous les faits que ses recherches ont mis en évidence. Il a une ample information : il a lu, il a voyagé; depuis les anciens (irecs jus(|u'aux Suisses de son temps, depuis les sages Chinois jusqu'aux plus grossiers sauvages, tous les peuples fournissent des documents à son enquête. Et d'abord on saisit deux défauts à celte méthode d'information. Pas plus que dans les Considi'rations, il ne fait la critique de ses sources : il utilise tout ce qui est imprimé, comme d'égale valeur. Ensuite il met tous les faits au même plan; il raisonne indifféremment sur une coutume de Bornéo et sur les lois anglaises, sur un règlement de Berne et sur une institution de Home. Il prend tous les cas particuliers comme équivalents et également signilicatifs. C'est ainsi qu'il égalera Berne à Rome, et verra dans ce canton suisse une menace poui les libertés de l'Europe, parce que Berne se trouve répéter Rome dans une particularité de son organisation militaire '
Pour parler du gouvernement républicain, Montesquieu a étudié Rome, les cités grecques; il a sous les yeux les cantons suisses, Venise, Ragnse. La conquête du monde a tué la république à Bome : Montescjuieu prononcera que la forme républicaine est incompatible avec la vaste étendue du teriitoire. Il ne soupçonne pas la possibilité d'une démocratie de trente-cinq ou de^ soixante millions d'hommes. Pour déOnir le despotisme, il a la Turquie, et sur la Turquie des relations de voyageurs plus ou moins complètes ou exactes Le sérail et la bastonnade, voilà les caractères saillants de la société turque, telle qu'il l'aperçoit. Il ne voit que la crainte
1. Il n'importe que cet exemple soil lire des CoiisidéraCions : c'est toujours la même niélliode.
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qui puisse être le ressort du despotisme faute d'avoir eu l'occasion d'étudier la Russie, il ne s'est pas avisé qu'on pouvait aussi M^en lui donner laniour pour principe, et mcmc plus logiquement, si le despotisme est une Torme de gouvernement essentiellement patronale, patriarcale, image agrandie de la famille.
Montesquieu, par un usage imprudent de l'induction scientifique, estime avoir le droit de généraliser sur une seule observation ■ il en résulte qu'il fait entrer dans la formule de ses lois toute sorte d'accidents et de localisations. H eût mieux fait de présenter chaque observation dans sa particularité, et de n'affirmer ce qu'il voyait en Turquie que de la Turquie, ce quMl remarquait à Rome que de Rome. Mais il a voulu à toute force trouver des lois et des types. « Montesquieu, dit M. Sorel, peint la République et la Monarchie comme Molière a peint l'Avare et le Misanthrope. » 11 y trouve des avantages : d'abord il utilisait ainsi l'histoire selon son goût et selon le goût de ses contemporains. Il offrait des vérités générales, par là toutes préparées pour l'application et la pratique. On n'aime pas alors l'histoire pour ellemême; et il n'est personne, dans ces études, qui ne recherche les remèdes des maux dont souffre la monarchie française. Par les généralisations aussi, Montesquieu donnait du piquant à son ouvrage : il se ménageait la liberté des allusions, la possibilité de faire entrer dans ses types autant d'accidents caractéristiques qu'il fallait pour faire deviner l'individu qui en avait fourni le modèle; il échappait aux sévérités du pouvoir, et donnait au lecteur le plaisir d'entendre à demi-mot.
Car il y avait dans la doctrine de VEsprit des Lois de quoi inquiéter toutes les puissances. Au point de vue politique, Montesquieu se montre fort admirateur de la constitution aiJLglai^e, où ^ il voit un chef-d'œuvre d"'agencement. Il expose comment toutes (es lois de l'Angleterre ont pour objet la protection de la liberté politique des sujets, et comment celte liberté est assurée par le mécanisme de trois pouvoirs qui se complètent, se contiennent, s'équilibrent et marchent ensemble, le pouvoir législjitif, le pouvoir judiciaire et le pouvoir exécutif. Il rêverait quelque chose de pareil en France. Il voudrait y détruire le despotisme, y restaurer la monarchie, l'entourer d'une noblesse, d'une magistrature et d'un clergé, qu'on renforcerait et qui serviraient de contrepoids à l'autorité royale . dans les Parlements, il trouverait le pouvoir judiciaire, delà réunion des trois ordres il dégagerait le pouvoir législatif; la royauté ne détiendrait plus que l'exécutif. Ces vues n'étaient pas pour être agréées de ceux qui exerçaient le pouvoir au nom du roi. Le despotisme de Louis XV était peu redoutable, mais dans la perte de sa force oppressive, la royauté s'atta-
i-!i LES TEMl'HHAMENTS ET LES IDEES.
chait dcscspcrûmenl à toutes les formes agaçantes, inquiétaDtcs, d'une autorité qui ne pouvait plus être que tracassière.
Au point (le vue religieux, Montesquieu tirait poliment soi|i coup (le chapeau au christianisme. Il ne souillait mot des Juifs, et le peuple de Dieu avec ses lois révélf^es tenait moins de place dans son ouvrage que les sauvages de l'Amérique ou de l'Océanie. n parlait des jésuites avec des ménagemeuls étudiés, d'un ton moitié figue, moitié raisin. Enfin, et surtout, la religion — toutes les religions — apparaissait manifestement dans son système comme un rouage politique, créé ou manié comme tous les autres par le législateur, Montesquieu est un esprit absolument fermé au sens du divin. De là la sincérité profonde avec laquelle il .se prononce contre les persécutions religieuses, et se fait l'avocat de la tolérance. Aussi son livre fut-il attaqué tout à la fois par les jansénistes et par les jésuites ' : il fit ce miracle de mettre une fois d'accord les Nouvelles ecclésiastiques et le Journal de Trévoux.
Cependant la forme de Touvrage était assez modérée pour ne pas soulever de trop gros orages. Montesquieu réussit du moins à isoler les théologiens, à s'assurer la neutralité du pouvoir monarchique. Il obtint la faveur du public. VEsprit des Lois répondait /exactement au besoin des intelligences. C'était une œuvre de raison et d'humanité. Une voix grave, modérée et forte, dénonçait les abus de la monarchie française, les taches de la civilisation : elle indiquait un idéal, qui apparaissait comme absolument pratique, do gouvernement libéral et bienfaisant; elle traduisait le sentiment de tous les cœurs en prolestant contre les autodafés et contre l'esclavage des nègres. La politesse et l'esprit enveloppaient toute l'œuvre sans lui ôter de sa force.
Dans «a suite du xvni« siècle, Montesquieu a semblé perdre du terrain; d'autres l'ont dépassé, ont étouffé sa voix. Cependant, en 1789, c'est la doctrine de Montesquieu qui la première a été mise à l'épreuve, et V Esprit des Lois a fourni avant le Contrat social le modèle de la France nouvelle. L'expérience alors fut courte et malheureuse : mais Montesquieu prit sa revanche de 1815 à 1848. Notre monarchie parlementaire fut une réalisation de la théorie des troiô pouvoirs; et Montesquieu aurait pu dire, s'il était revenu, que les accidents qui, par d(nix fois, ont (^ait éclater la machine, sont venus de ce (|ue les rouages en avaient été faussés, et l'équilibre des forces violemment rompu. Depuis, toutes les tentatives d'orga-
1. Montesquieu répondit par sa Défense de V Raprit de» /mis, 1750. L'Esprit des Lois fut discuté fti Sorlionne, (léiir)noé à l'asseniMée du Cleriic, mis à l'index. I.,a r.CDâuro avait prohibé la circulation du livre : Maleshorbes lova la défense, quand il prit la dlrecliuu de U librairie (1750;.
nisation parlementaire qui ont ôtw faites ont reposé sur les principes essentiels de sa doctrine.
De nos jours, cependant, l'influence de Montesquieu décline : ou plutôt il resie un nom, il cesse d'être un inailre. Une partie de sou livre est devenue banale, en s'inscrivant dans les faits. Une autre est devenue fausse, ayant été démentie par les faits. Au point de vue scientifique, l'insuffisance de son observation, les fantaisies de sa métliode éclatent. Au point de vue politique, notre démocratie échappe de plus en plus à ses cadres et à ses formules, et le réduit à n'être que le théoricien d'un passé médiocrement aimé. Et notre réalisme' ne peut s'empêcher d'en vouloir à Montesquieu d'avoir créé l'illusion de tous les faiseurs de constitutions qui croient changer le monde par des articles de loi.
1. Je serais plus idéaliste aujourd'hui. On ne chanpe pas le inonde par des arlicles de loi ; mais, comme je le disais tout à Tlieure, en permettant ou commandant da nouvelles formes d'activité, les lois nouvelles préparent des modifications, qui pourront être importantes, dans l'esprit et le caractère, comme dans la richesse et la puissance d'une nation. Il ne faut pas trop croire à la valeur des formules des codes, il ne faut pas la nier trop fil' éd.). La raison, comme la science, peut quelque chose el ne peut pas tout : comme elle, elle doit tenir compte du réel pour aeir sur le réel. La politique rationnelle est possible, comme la médecine expérimentale et l'agricullure scientifique (13" éd.).