‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 274 sur 504 · L' Il ESPIllT »ES l!»lS · texte numérisé non relu

L' Il ESPIllT »ES l!»lS

L'Esprit des Lois fut public en 1748. Ce qui s'offre à nous sous ce titre, c'est tout Montesquieu, toutes ses connaissances et toutes / ses idées, historiques, économiques, politiques, religieuses, sociales, à propos d'une étude comparative de toutes les législations. L'Esprit (les Lois est pour Montes(|uieu ce que les Essais sont pour Montaigne : toute la différence est que l'étude de Montaigne, c'est l'homme moral et les ressorts spirituels; celle de Montesquieu, l'homme social et la mécanique législative. Chacun cause à perte de vue sur son sujet. « Ce grand livre, dit M. Faguet, est moins un

I La ooiiclnsiiin philosophifiue du livre, M. Barckhnusen l'a bien montré, c'est que Rome a ilécline et -péri pour avoir fait la conquête du mondo. Conclusiun qui rejoint celle du Cfiarle» .\7/ de Vollaire (W éd. t.

livre qu'une existence.... Il y a là non seulement vingt ans de travail, mais véritablement une vie intellectuelle tout entière.... » Ce que la lecture de VHsprit des Lois permettait à M. Faguel de deviner, la publication des Œucres int'dUes de Montesquieu en fournit la démonstration. Les principau.v passages des opuscules que l'on vient d'imprimer pour la première lois sont allés se fondre dans le grand ouvrage, et y former ici un alinéa, ailleurs un chapitre. L'auteur a utilisé pour son Esprit des Lois toutes les éludes partielles qu'il avait Cii portefeuille.

Montesquieu est un esprit actif qui a toujours étudié, qui, par suite, s'est élargi, einichi, mais c-ussi modifié, qui a découvert des points de vue nouveau.v, changé son orientation : sa vie intellectuelle comprend plusieurs périodes distinctes. Chacune de ces périodes a laissé son dépôt dans ['Esprit des Lois; des pensées hétérogènes, qui appartiennent à des états desprit différents, y forment comme des couches superposées, el d'autres fois scpénc- Ireul, s'enchevêtrent, s'amalgament. De là la peine qu'on éprouve toujours à prendre une vue d'ensemble de l'Esprit d''s Lois.

[La. difficulté est accrue par la division de l'ouvrage, par cet e.xirème morcellement qui multiplie les chapitres dans les livres, les alinéas dans les chapitres :dans cette composition, établie pour soulager l'esprit du lecteur mondain par la fréquence des pauses et des reposoirs, se révèle aussi la bru?qupiie pétulante et nerveuse de l'esprit de l'auteur, sautant d'idée en idée, et supprimant, à la lois par théorie et par tempérament, les idées intermédiaires. Le résultat est que le livre est presque impossible à dominer.

Ce n'est pas qu'on n'y trouve un ordre. J'en ai désespéré jadis; et je lai dit dans les di.v premières éditions de celouvrage. Cependant M. Barckhau.sen et moi-même, de deu.v points de vue ditTérents', nous sommes arrivés à dessiner à peu près de la même façon le plandulivre Montesquieu part des idées simples; il pose d'abord des définiJ.ions a priori; il étudie les diverses formes de gouvernement âans l'abstrait et les fonctions fondamentales du gouvernement dans leur essence, abstraction faite du temps et du lieu; puis il introduit la notion de l'espace, et il analyse les effets que la position dans res()ace peut avoir pour les sociétés (climat, terrain, commerce, religion, etc.). Puis il pose la notion du temps, et dans les dermers livres, il développe (juelques exemples de la variation des lois, de leur évolution historique dans un même pays. 11 y a aussi, à la lin de louvrage, un livre destiné à éclairer l'application, le passage de la théorie à la pratique.

1. Cf. G. Lanson, Revue de Mét0.i)liijsiqup, juillet 18% [De Vm/lucnce de ûescartes sur la hit. française); Baickhauseu, ilonlesi/u/eu, ses idées, etc.

Inconleslablemcnl, il y a du désordre et du décousu dans ÏEsprit des Lois : les derniers livres, de l'aveu do l'auteur, oui clé ajoutés après cou|» à louvra^e. Ce|)cndaiil l'ensemble ebtconslruil sur uu plan inélliodiquc et raUouuel. l)aiis iliaque livre, une l'ois les priiiciiies posés, les divers cliapilres sont coinnio des Ihéoroines où des cas et des problèmes soûl ramenés aux verilcs précédemment établies.

J'inclinerais d'ailleurs à croire qu(! la méthode déduclivc a été surtout pour Munlcsquicu une méthode d'exposition et un procédé de vérification et de conlirmalion. 11 me parait avoir, dans ses recherches, employé surtout la méthode d'observation : il a étudié les cas jtarliculiers, puis généralisé; sa pensée induit d'abord tout ce qui dans son livre est déduit.

Quoi qu'il en soit, que j'aie raison ou tort de trouver avec M. Barckhausen, ûànsV Esprit ch s Lois, un ordre que jadis avec beaucoup d'autres je n'apercevais pas;, le meilleur moyen de simplilier et d'éclaircir sera de dissoudre l'unité tle l'ouvrage, de rcl'aire en sens inverse le travail de Montesquieu, et de prendre l'une après l'autre les diverses tendances, et les périodes successives de son activité intelleclucllc, scion qu'elles afilourcnt ou s'étalent dans r£.s|»?'j7 (/es Lois. Cette détermination ne pourra se faire complètumenlquelois<|uo toutes les œuvres inédites auront paru. Mais on peut déjà l'esquisser.

Prenons Charles de Secondât de la Bréde en 1710, au moment où son oncle le baron de Montesquieu lui transmet avec son nonl sa charge de président à mortier au parlement de Bordeaux.

Les excellents Oraloriens qui l'ont instruit à Juilly lui ont découvert la riche source d'éner^'ie morale qui jaillit pendant toute la durée des antiquités grecque et romaine; les grands ouvrages de l'esprit, les coups d'héroïsme dans l'action politique ont ravi l'iniaginalion du jeune Gascon, dont le bon sens aiguisé goûte ce qu'il y a toujours de pratique et de mesuré dans les traits les plus étonnants de l'antiquité. Ses propres études, une' fois qu'il aura échappé au collège, l'alîermiront dans sa passion pour l'histoirG ancienne, et particulièrement pour l'histoire romaine : car, peu touché de l'art, c'est des imruis, des caractères, des actions, de l'histoire par conséquent, qu'il s'éprend. La forme antique, qui lui plait et qu'il essaie d'imiter, c'est une forme révélatrice d'un caractère a()ti(juo, de la gravité simple et do la sublimité habituelle. Ce Montesquieu-là n'a pas grand chose à voir dans VEsprit des Lois ' : après s'être répandu en plusieurs opuscules, il s'est épuisé dans les Considérations.

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