‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 282 sur 504 · Entretien d'un philosophe ai<ec la maréchale de · texte numérisé non relu

Entretien d'un philosophe ai<ec la maréchale de

société, qui a inventé la religion, les puissances, les distinctions, la hiérarchie, la richesse, c'est-à-dire l'oppression des uns, la tyrannie des autres, de la corruption et de hi misère pour tous, — qui a invente surtout la morale. Car voilà la caractéristique de Diderot : hardiment, crûment, tantôt cynique et souvent prolond, il s'attaque à la morale. Elle n'est qu'une institution sociale, d'autant plus haïssable que sa contrainte hypocrite s'exerce par le dedans : sous le nom de morale, on instruit les enlanls à s'interdire quelques plaisirs légitimes qui résultent des louctions naturelles.

C'est le naturalisme de Rabelais, celui de Panurge et de frère Jean, qui réparait chez Diderot, dans ces êtres qu'il a choisis et faits conformes à son idéal, dans le Neveu de Rameau et dans Jacques le Fataliste. Il supprime toutes les vertus, chrétiennes, stoïciennes, mondaines même, qui n'ont rapport qu'à l'individu, et sont fondées sur le respect de soi-même. Chasteté, pudeur, sobriété, réserve, dignité, sincérité: sottises que tout cela, préjugés et gènes de la société. Le scrupule, la délicatesse sur les moyens sont des grimaces absurdes, quand on est assuré de son intention, et qu'on la sait bonne : voyez le curieux dialogue, Est-il bon? est-il méchant? un des chefs-d'œuvre de Diderot. Qu'est-ce donc que la vertu? Elle tient en un mot : c'est la bienfaisance. Tout ce qui est utile à l'humanité est bien; tout ce qui est nuisible à l'humanité est mal; ce qui ne fait ni bien ni mal à personne est indifférent; que je mente, que je me grise, ou pis, qu'importe, si ces actes sont sans effets, sans prolongements funestes au dehors? Et si, de mon mensonge, ou de mon ivrognerie, il sort un bien pour quelqu'un, j'ai bien fait d'être menteur ou ivrogne. La nature de Diderot l'a sauvé des vices qui avilissent; pauvre, indépendant, généreux, sans convoitise et sans platitude, il est assez honnête homme pour arriver à faire une sorte de morale avec son iniitinct. Il s'appuie sur le respect, le culte de la nature, c'est-àdire des phénomènes, car elle n'en est que la collection. Aussi ne peut-il s'empêcher d'admirer, presque d'aimer ce superbe jaillissement d'énergies naturelles, d'appétits, qu'offre le neveu de Rameau : il tombe d'accord avec lui que « le point important est que vous et moi nous soyons, et que nous soyons vous et moi : que tout aille d'ailleurs comme il pourra ' ».

La nature, enfin, pour Diderot, c'est la science. Il en a couru la méthode, les directions, les résultats. Mais ce mot de nature se détermine pour Diderot dans un sens bien moderne. Il n'y aper-

1. Cependaot le Neveu de Rameau atteste un effort d« Diderot pour séparer sa morale de la uature du simple abuudon à l'iDstiuct, et pour écarter l'iaterprétatioa qui lâcherait les appétits et les passions de l'iudividu en pleine liberté dans la vie sociale (/i* éd.). £t persgune n'a ijIus morali:ié que lui {,14* éd.).

7'iO Li:S TEMl'KHAMKNTS ET I.KS IIIKES.

çoit plus celle nature inlérielire que le xvii" siècle étudiait surtout, dont Descartes croyait l'existence plus assurée et la connaissance plus facile que de la nature extérieure. Toutes ses impulsions, à lui, lui viennent du dehors; sa philosophie, et celle de son temps, lui dit que toutes ses idées lui sont venues par ses sens : ii est naturel que la nature extérieure, cl les sciences qui s'y appliquent, soient l'objet de son étude. Dès le milieu du siècle, il annonce, bien témérairement, que le lègnc des mathématiques est lini : mais il annonce, par une sûre divination, que le règne des sciences naturelles va commencer. Physiologie, physique, c'est de ce côté-^ là qu'il appelle les jeunes gens, non sans emphase; mais son geste de charlatan souligne des idées de savant. Avec Diderot, le rapport de la philosophie et des sciences semble se renverser : la philosophie renonce à leur imposer ses systèmes, et elle attend leurs découvertes pour en extraire une conception générale de l'univers. La philosophie de Diderot, dans ses parties caractéristiques, est vraiment une philosophie de la nature : ce qu'il tire de Leibniz, ce sont ces principes de raison suffisante, de moindre action, de continuité, que l'étude scientifique du mondv3 organisé et inor),'anique suppose et vérifie constamment; et c'est lui d'abord qui, avant Helvétius, avant d'Holbach, remet l'homme dans la nature, et réduit les sciences morales aux sciences naturelles.

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