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l'art de DIDEROT

Son art est en harmonie avec son tempérament et avec sa philosophie. Je ne parle pas de l'exécution, souvent lâchée, précipitée, la perfection du travail ne se rencontre guère chez lui. J'entends par son art les intentions d'art :\u'\\ exprime.

Donc, il y aura d'abord ch.z Diderot un art naturaliste, expressif de la vie telle qu'elle est, des êtres tels qu'on les voit. Sollicité comme il était par la nature extérieure, il la reçoit, et la rend, comme mécaniquement, avec une merveilleuse sûreté Lisez la Correspondance, et voyez tous ces tableaux, toutes ces anecdotes dont elle est semée. Lisez le Neveu de Rameau, le chef-d'œuvre le plus égal que Diderot ait composé. Cette excentrique et puissante figure s'enlève avec un relief, une netteté incroyables : profil, accent, gestes, grimaces, changements instanlanés de ton, do posture, l'identité foncière et toutes les formes mobiles qui la déguisent, tout est noté dans l'étourdissant dialogue de Diderot. Il y a mis beaucoup du sien, sans doute, et il a prêté de ses idi'es au personnage; je ne pense pas que le vrai Hameau fut un bohème aussi profond. Mais, avec un instinct étonnant d'art objectif, tout

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ce qui était sien s'est incorporé à la substance du persoiinaj;e oi i-

ginal dont la vision intérieure guidait sa plume. Dès qu'il conte,

il voit; figures, mouvements, locaux et accessoires, tout est dans

"son œil, vient sous sa plume; et son conte est une suite d'estampes.

Mais les estampes ont dos légendes et ces légendes sont lomantiques : tout au moins Diderot tend au romantisme. De la nature, il respecte surtout sa nature; et pourvu qiCil soit, et qu'il soit lui, il ne lui chaut du reste. Le Neveu de Rameau est un heureux accident • ailleurs le subjectif se mêle à l'objectif; aux impressions de la nature' extérieure se superposent, s'enchevêtrent, s'accrochent, les élans, les enthousiasmes, les indignations de Denis Diderot, toute une individualité effrénée, bruyante, encombrante. Déjà il porte en lui des germes duh'risjne^vomarjiiajij- En vo'ci la preuve dans deux phrases : ^ '

'< Le pinson, Talouette, la linotte, le serin, jasent et babillent tant que le jour dure. Le soleil couché, ils fourrent leur tête sous l'aile, et les voilà endormis. C'est alors que le génie prend sa lampe et l'allume, et que l'oiseau solitaire, sauvage, inappri, isable, brun et triste de plumage, ouvre son gosier, commence son chant, fait retentir le bocage et rompt mélodieusement le silence et les ténèbres de la nuit '. » Ne voilà-t-il pas déjà du Chateaubriand?

<< Le premier serment que se firent deux êtres de chair, ce fut au pied d'un ro :her qui tombait en poussière; ils attestèrent de leur constance un ciel qui n'est pas un instant le même; tout passait en eux, autour d'eux, et ils croyaient leurs cœurs affranchis de vicissitudes. 0 enfants! toujours enfants! » Et ce sont textuellement deux strophes de Musset. Mais le plus curieux, c'est d'aller chercher ce jet de lyrisme où il s'est produit, dans Jacques le Fataliste. Au milieu de la réaliste histoire de Mme de la Pommeraye, tout d'un coup une déchirure se fait dans l'écorce du récit; une poussée de sentiment jette ces cinq lij^'nes bridantes, dont nul personnage, ni l'auteur rftême n'endosse la responsabilité; aussitôt tout se calme; et deux minutes après nous butions sur une énorme polissonnerie. Voilà l'incohi-rence de Diderot. Il y a de tout dans son style : analyse, synthèse, idée, sensation, hallucination, réalisme, romantisme; c'est un monde grouillant, qui n'a pas toujours la beauté, qui du moins a souvent la vie.

Cela nous mène à une autre considération : c'est la substitution Qhez Diderot dun idéal nouveau à l'idéal classique. Et elle se fait encore, parce qu'il est l'honTme do la nature. La nature n'a cure de la beauté, de ce que les hommes conviennent d'appeler ainsi.

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