LE CULTE DE VOLTAIRE
Les écrits imprimés de Voltaire ne nous donnent qu'un des aspects, un des moyens de sa prodigieuse influence : par eux s'exerce sa souveraineté sur le public. Mais il ac'it aussi par sa correspondance. La dernière édition complète de ses œuvres contient plus de 1(1000 lettres, dont les trois quarts appartiennent aux vingt-cinq dernières années de sa vie. Cette vaste correspondance est le clief-d'œuvre de Voltaire; si l'on veut l'avoir tout entier, et toujours le plus pur et le meilleur, il faut le chercher là, et non ailleurs. C'est im charme de l'entendre causer librement, avec son infatigable curiosité, son universelle intelligence, avec son esprit pétillant, ce don étonnant qu'il a de saisir des rapports inattendus, ingénieux ou cocasses, avec ses passions aussi tonjours bouillonnantes et débordantes, qui ne laissent pas un instant refroidir les choses sous sa plume. La correspondance de Voltaire est un des plus immenses répertoires d'idées que jamais homme ait constitués : elle est en cela l'image de son œuvre; il n'est pas une branche de la culture humaine, pas un ordre d'activité, qui n'ait fourni matière aux rapides investigations de sa pensée. A chacun de ses correspondants, il parlait des choses de son'état, de sa condition, de son ressort.
Or la liste des correspondants de Voltaire, c'est le monde en raccourci. Anglais, Espagnols, Italiens, Suisses, Allemands, Russes, rois, impératrices, ministres, maréchaux, grands seigneurs, magistrats, poètes, mathématiciens, négociants, ministres protestants, prêtres catholiques, cardinaux, femmes du monde, comédiennes : quel est l'échantillon de l'humanité qui manque à la collection? il n'y manque même pas un pape. En se faisant tout à tous. Voltaire n'oublie pas ses fins essentielles : il fait servir à la propagation de sa doctrine les relations qui flattent sa vanité. Il cajole, caresse, endoctrine, échauffe tous ses correspondants; il leur inocule la philosophie. Il donne à la France le spectacle de la faveur dont il jouit à l'étranger : il a repris dès 1757 une correspondance amicale avec le roi deJPuiSSe; à partir de ^7^3, jl échange des lettres avec Catherjine II; il n'importe que les deux souverains se servent un peu de lui en politiques, pour mettre par son moyen l'opinion de leur côté; le public qui croit voir Voltaire traiter d'égal avec les deux grandes puissances du temps, juge la petitesse du ministère français, qui le tient en exil loin de Paris; il en prend du mépris pour le gouvernement, et du respect pour la philosophie.
Enfin le défilé incessant des voyageurs qui portent leurs hommages à Fcrney, achève de consacrer la gloire et la souveraineté de
Voltaire. On en sort amusé, étourdi, et ravi. Sa personne et sa maison offrent tous les contrastes. On le voit mourant, enveloppé dans sa robe de chambre, coiffé de son bonnet de nuit, l'instant d'après se démenant, criant, se disputant avec sa nièce la grosse Mme Denis, s'emportant contre Jean-Jacques ou le président de Brosses qu'un maladroit a nommés, se moquant du Père Adam, un jésuite qu'il a recueilli, disant des douceurs aux dames, ci condition qu'elles soient parées et spirituelles, toujours capricieux et inégal comme un enfant, toujours plein d'humeur et de saillies, causant avec cet esprit élincclant qui enivrait le prince de Ligne. 11 aimait à faire sentir sa grande fortune, il recevait magnifiquement, il donnait des fêtes, il avait un théâtre, où il jouait très mal et très passionnément, où les gens de sa maison, souvent les visiteurs jouaient; il le démolit, puis il le rétablit par politesse pour Mlle Clairon qui venait à Ferney.
11 faisait avec plaisir le seigneur de village; il tenait aux privilèges, aux droits de ses fiefs. Comte de Tournay, seigneur de Ferney, gentilhomme ordinaire de Ta chambre du roi, il avait la manie des titres officiels. N'ayant pu avoir celui de directeur des haras dans sa province, il obtint d'être père temporel des capucins du pays de Gex. 11 fallait le voir quand il allait à la messe escorté de deux garde-chasse qui portaient des fusils, quand il faisait ses Pâques solennellement dans l'église bâtie par lui, quand il haranguait ses paroissiens au milieu de l'office, à propos d'un vol commis pendant la semaine au village : le curé enrageait, et l'évéque lançait des mandements indignés. Il donnait à rire par ses airs seigneuriaux. Mais on l'admirait, quand on voyait autour de lui tant de gens qui ne vivaient que par lui, et qui ne lui en étaient pas toujours reconnaissants; il élevait Mlle Corneille, une arrière-petitenièce du poète, la dotait avec le commentaire sur l'oncle, la mariait, se brouillait avec elle; alors il prenait Mlle de Varicourt, à qui il trouvait aussi une dot et un mari. On pouvait railler ses prétentions de propriétaire, la fierté avec laquelle il montrait son haras, son troupeau, ses taureaux, ses charrues : mais on était saisi de son ardeur de réformes, de sa fièvre d'améliorations, de sa bienfaisance épandue largement. On voyait les manufactures d'étoffes, les fabriques de montres qu'il avait créées, et dont il employait sa popularité européenne à placer les produits. On voyait l'air de prospérité de ce village de Ferney, qui comptait 50 habitants à son arrivée, et 1200 à sa mort. On avait le sentiment que tout ce pays n'existait que par lui : avec ses petitesses, ses travers, ses vices même, il pouvait dire qu'il y avait un petit coin de la France où il avait été un autre Turgot.
Voila le spectacle qu'il donnait à ses visiteurs; et ceux-ci offraient
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un autre spectacle, qui n'était pas moins curieux. Tout ce <|ui pensait ou se piquait de penser passait à Kerney : c'est la même bigarruro de nationset d'étals que dans la correspondance. Aujourd'hui Mme d'Kpinay, demain le prince de Ligne-, un autre jour le fils de l'avocat général qui requérait contre lEncyclopcdie et les brochures de Voltaire . des princes souverains, des rois venaient e'n pèlerinage chez M. de Voltaire, décidément sacré dans sa royauté intellectuelle. Ce lui fut une cuisante blessure d'amour-propre, quand le comte de Kalk^nslein (Joseph II) passa près de chez lui sans daigner s'arrêter.
Dans les dernières années, cette gloire de Voltaiie tourna en idolâtrie sentimentale; l'enthousiasme attendri était la mode du jour, la caractéristique de cette fin du sièclo et de la monarchie. Mme Suard vint à Ferney en 1775. On n'imagine 'pas la dévotion avec laquelle cette jeune femme de vingt ans approcha de Voltaire : « Jamais, dit-elle, les transports de sainte Thérèse n'ont pu surpasser ceux que m'a fait éprouver la vue de ce grand homme ». De tout son maintien, de ses regards, de ses paroles s'échappe une ardeur d'adoration qui chatouille agréablement la vanité du patriarche : c'est une fidèle devant son Dieu, Avant de partir, elle lui demande sa bénédiction. Là comme toujours, l'amour, la foi transfigurent leur objet : ce grand rieur qui passa sa vie à se moquer de tout le monde, devient sous la plume de Mme Suard un apôtre attendri, doux et bénin : c'est un Voltaire idéalisé, le Voltaire des âmes sensibles, à mettre en face de Rousseau sur une console.
Tel apparut aussi Voltaire aux Parisiens en 1778. La mort de Louis XV avait levé la défense qui l'éloignait de Paris. Il arriva le fO février 1778, et logea chez le marquis de Villette : les députations de l'Académie, de la Comédie-Française, nombre de grands seigneurs, des princes du sang vinrent lui rendre hommage. Franklin lui mena son petit-fils, qui fut béni par le vieillard. Le 16 mars, Voltaire assista à la sixième représentation de son Irène : ce fut une apothéose. Pendant trois mois, Voltaire se rassasia de sa gloire : c'était trop pour son âge; l'émotion, la fatigue, le travail le brisèrent; il mourut dans la nuit du 30 au 31 mai.