l'esprit et L'dRUVRE DE VOLTAIRE
Rien n'est plus difficile que de porter un jugement d'ensemble sur Voltaire. Il est tout pétri d'amour-propre ; il en a de toutes les sortes : entêtement de ses idées, vanité d'auteur, vanité de
LE PATRIARCHE DK FERNtY- '^^•^
bourgeois enrichi et anobli. Il est tout nerfs, irritable, bilieux, rancunier, vindicatif, intéressé, menteur, flagorneur de toutes lés puissances, à la fois impudent et servile, familier et plat. Mais ce même homme a aimé ses amis, môme ceux qui le trahissaient, qui le volaient, comme ce parasite de Thieriot. La moitié de ses ennemis étaient ses obligés, si'S ingrats. Intéressé comme il s'est montré souvent, il abandonnait sans cesse à ses amis, à ses libraires, à ses comédiens, à quelque pauvre hère, le produit de ses œuvres. Jamais gueux de lellies ne trouva sa bourse fermée. Il se fit le défenseur de toutes les causes justes, de tous les innocents que les institutions ou les hommes opjjrimaient. Amour du bruit, réclame de journaliste, je le veux bien : horreur physique du sang et de la souffrance, je le veux bien encore : mais il a aussi un vif sentiment de la justice, un réel instinct d'humanité, de bienfaisance, de générosité. Au fond, il y eut toujours en Voltaire un terrible gamin; il eut infiniment de légèreté, de malice. Il manqua de gravité, de décence, de respect d'autrui et de soi-même : qui donc en ce siècle avait souci d'embellir son être intérieur? qui donc n'était pas prêt à absoudre les actes qui ne font de mal à personne, et font du bien à quelqu'un, mensonges ou autres? Rousseau peut-être, et nul autre.
11 eut des lacunes aussi dans l'esprit. On a pu l'appeler la perfection des idées communes. Certaines grandes choses, les plus grandes peut-être, ont été hors de sa portée. 11 n'eut pas la tête métaphysique'; et le plus mauvais tour qu'on puisse lui jouer est d'exposer sa philosophie transcendenlale. Il n'avait pas le sens de la n figion, le sens du mystère ou de l'infini. Il n'avait pas le sens de l'histoire, le don de vivre dans le passé et d'être en sympathie avec les générations lointaines^.De là la misérable étroitesse de sa critique religieuse : il ne sut comprendre ni l'essence du christianisme, ni son rôle consolateur et civilisateur. Il n'avait pas l'imagi-. nation scientifique, l'ouverture de pensée qui forme ou qûTenibrasse les hypothèses fécondes, le délachement de soi qui fait accepter au savant tous les démentis, toutes les surprises des faits, et les plus incroyables résultats de l'expérience ; il n'a pas senti suffisamment
1. J'inclinei-ais aujourd'hui à penser qu'il avait jupe la portée de la métaphysique et que, l'estimant toute conjecturale et de nulle bienfaisance pratique, il ne croyait pas qu'il valût la peine d'y dépenser le temps de la vie. Il a pris les solutions métaphysiques qui donnaient le moins de peine et portaient le moins de fâcheuses conséquences dans la pratique. Mais il a souvent d'un mol, d'un trait, dégonflé de gros systèmes, avec une précision et une justesse remarquables (II" éd.).
2. Il avait le sens des difficultés et des conditions du travail historique. Son manque de sympathie pour le passé était une impatience de sa raison irritable et pétulante, qui accusait la lenteur du progrès de l'humanité (//° éd.).
rinfinilé de ses ignorances, et il a témérairement fixé les limites du possible. Il n'a pas eu le grand goût, le sens profond de l'art, de la poésie : il a eu des limidilés d'écolier, des répugnances de petile-maitresse, devant la vraie nature et devant les maîtres qui l'ont rendue. 11 n'a cru qu'à la raison : mais il a trop cru que ses habitudes, s.'s préjugés, ses partis pris étaient la forme universelle, éternelle de la raison.
Mais il a eu pourtant l'intelligence la plus alerte, la plus curieuse : une intelligence toujours'én 'éveil, débrouillarde, lucide, merveilleux filtre d'idées; personne n'a possédé plus que cet homme-lâ le don de réduire un gros système à une courte phrase, et de choisir le petit échantillon sur lequel on peut juger d'une vaste doctrine. 11 n'a pas eu de grandes vues politiques; il n'a pas approfondi l'origine des sociétés, la théorie des pouvoirs publics, les principes du droit et des lois. Mais qui sait si son aversion pour de telles recherches est faiblesse ou droiture d'esprit? Il a pris la société telle quelle, et il a voulu y loger tout le monde le mieux possible. Il y voulait plus de justice, parce que son esprit était choqué d'un manque de justice comme d'un manque de logique. 11 avait le sens de la vie matérielle et des affaires, du commode et du pratique : ses idées sur la mise en valeur d'un Etal par la bonne administration étaient très modernes; il voulait partout plus d'aisance, plus de bien-être, plus de cette activité qui l'ait la prospérité de l'État en enrichissant les particuliers. Il méprisait les hommes en masse, le peuple, et il a eu des phrases révoltantes sur ce bétail humain que les propriétaires, les rois, doivent engraisser dans leur propre intérêt : il n'estimait pas l'humanité capable de faire ellemême son bien; il ne croyait qu'aux réformes venues d'en haut, et le despote bienfaisant était son idéal*.
Enfin, le don éniinent de Voltaire, ce qui enveloppe tout le reste, c'est l'activité. Celte nature complexe, riche de bien et de mal, môlée de tant de contraires, dispersée en tous sens, a tendu avec une énergie inépuisable vers tous les objets que ses passions ou sa raison lui ont proposés. Elle a aspiré à exercer tous les modes de l'action, comme d'autres ont recherché tous les modes de la
1. Je crois pouvoir affirmer aujourd'hui que si Voltaire se conlentait du despote bienfaisuut, c'est qu'il ne voyait pas d'autre possibilité pratique pour \n Frnace. Idéalement, il concevait la démocratie comme le souvcrneincnl le plus raisonnable; il aimait et admirait la liberté auglaiso ; il cuiicovail qu'il était juste que les citoyen» — au moinstoute la classe pnssédanteet cclarréo — fussent admis ii délibérer de leurs intérêts communs. Il a témoigné de son rospc-t pour l'artisan pcnevois, instruit, et qui lit : il a souhaité qu'un temps vint où le peuple — c'est-à-diro en exceptant la masse des journaliers — serait en état de lire les meilleurs chapitres de YEsprit des lois. Dans les « phrases révoltantes >> dont je parle, il faut fiiire la part du tour badin que Voltaire emploie en écrivant au.\ prands pour leur faire acréer ses idées ; U a cru souvent utile do se moquer des clicats qu'il recommandait (f/" éd.).
sensation. Telle qu'elle est, c'est un des exemplaires, Je ne dis pas les plus nobles, mais les plus complets et les plus curieux des qualités et des défauts de la race française, de ces Welches dont il a dit tâlït de mal, et qui se sont aimés en lui.
Si l'on voulait se représenter ce que notre vieille littérature, purement française, aurait pu donner sans la Renaissance, à quelle perfection originale elle aurait pu parvenir sans le secours et les modèles de l'art antique, je crois que le xvin'" siècle peut nous ie montrer, et, dans le xviii« siècle, Voltaire. Son style est exactement à la mesure de son intelligence, un style analytique, précis, limpide, qui résout ou fond toutes les difficultés, tout en lumière avec très peu de chaleur, merveilleusement adapté à l'expression des idées, c'est-à-dire de la nature dépouillée de ses formes concrètes et rendue intelligible par l'abstraction. Ce style manque d'éloquence, de poésie, de pittoresque. Voltaire a peu de sens : du moins il ne fait pas attention aux sensations que lui fournissent les choses extérieures; il les emploie à vivre, à penser; il ne les prend pas elles-mêmes pour matière d'art. Voltaire est tout nerfs, et toujours agité de passion : mais il écoute ses nerfs ou sa passion comme chacun de nous; il ne fait pas des impressions de ses nerfs, des vibrations de sa passion l'objet immédiat d'un travail d'art. En un mot, il n'a pas l'imagination qui utilise les formes sensibles en vue du plaisir esthétique. Son style n'est nullement artiste*.Il voit toutes choses du point de vue de la raison : l'idée du vrai est comme la catégorie de son esprit, hors de laquelle il ne peut rien concevoir. 11 n'y a pour lui au monde que des sottises, des erreurs, ou des vérités. Toutes les injustices, toutes les oppressions, tous les crimes sont perçus par lui comme effets de jugements infirmes. Ainsi le fondement de l'ironie voltairienne, de ce ricanement fameux, est identique à celui du comique moliéresque; cette façon de prendre les cboscs par la raison plutôt que par le sentiment est éminemment française.
Si l'on essaie d'analyser l'ironie voltairienne, on s'aperçoit qu'elle a un caractère rigoureusem"énrmatTiérhatique. EUle consiste surtout en deux opérations : 1° la réduction de l'inconnu au connu; 2° la démonstration par l'absurde. Mais tandis que le mathématicien convertit ses formules sous nos yeux, et nous conduit à sa conclusion par une suite de propositions constamment évidentes, Voltaire
1. J"ai indiqué dans l'Art de la Prose, 1909, comment il fallait restreindre ce jugement trop absolu. J'ai montré ce qu'il y avait do jeu sur les sonorités des mol», de correspondances et de parallélisnies dans la prose des contes et des facéties de Voltaire, et comment elle amusait l'oreille en saisissant l'intelligence. J'ai montré ce qu'il y avait de réalisme sensualiste dans cette prose : c'est-à-dire que les idées y étaient résolues en notations concrètes, en faits et imagi;s qui ies symbolisaient Tout denieure subordonné n l'idée, .à la démTiislration, mais tout est, sinon tableau, du moins dessin, qui traduit au.^ yeux la peusée de l'artiste {H' éd.).
'70 LKS TEMPKRAMKNTS KT LES IDÉES-
supprime les iiitcrniétliaires; il substitue brusquonicnt la vf'rité coiHiue à II picposition non (jrniontrée, l'.ibsurdité sensible à lu proposition non réfutée; et il nous laisse le soin de saisir l'équivalence (les ternies de chaque couple, l/esprit est brusquement heurté par tant trévidence de vérité ou d'erreur qu'il trouve à la place de l'obscurité (|u'il attendait, et il s'épaie de trouver réduites à des jugements de M. de la Palisse les idées où il croyait se casser la tête Dans les matières moins ardues, c'est toujours par des substitutions d'idées et des suppressions d'intermédiaires, par des réductions imprévues à l'évidence ou à l'absurde, que l'ironie de Voltaire l'ait son effet. ~
Pour la même raison, et par le même procédé, Voltaire est un charmant conteur. A lui aboutit toute cette lignée de conteurs facétieux ou satiriques qui depuis les origines de notre littérature ont si alertement traduit les conceptions bourgeoises de la vie et de la morale : Voltaire a élevé à la pérlection leurs qualités de malice, de netteté, de rapidité. Il porte dans ses récits le sens qu'il avait de l'action; ii extrait de la confusion des détails le petit fait unique qui contient l'essence de l'acte ou le motif de l'acteur; et les séries de petits faits s'ordonnent vivement, dessinant avec précision la ligne sinueuse de l'action générale.» Ses contes et ses romans sont conune des problèmes de mécanique dont ses descriptions seraient les figures : de la réalité copieuse et substantielle. Voltaire ne tire en quelque sorte que des forces abstraites et des mobiles idéaux. Toujours son intelligence se révèle curieuse avant tout du vrai, du vrai rationnel : il juge toutes les actions de ses personnages; il ne les a prises même qne pour les juger, comme exemplaires de tous les préjugés ou sottises qu'il combat. Ainsi l'ironie enveloppera le récit : il ne sera jamais impersonnel, objectif, et toujours le substitut évident ou absurde remplacera ou complétera l'expression immédiate et simple du fait. La même ironie apparaîtra dans le choix des faits : chacun d'eux est comme une expérience bien combinée qui dégage instantanément le contenu de vérité ou d'erreur qu'une théorie abstraite dissimule. Voilà par où Voltaire est le maître du conte moral ou philosophique : ses chefsd'œuvre sont construits, dans leur plan et dans leur style, avec une rigueur mathématique; tout y fait démonstration.
La littérature, à mesure que Voltaire avançait en âge, n'a de plus en plus été pour lui qu'un moyen. Il faut donc nous demander en quoi a consisté son action, quelle est sa part dans l'œuvre de démolition de l'ancien régime, dans la reconstruction de la société moderne.
S'il fallait résumer d'un mot, je dirais que la marque voltairienne, c'est l'irrespect. D'autres ont été plus révolulionnaiies que lui : ils
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n'ont pas autant enseigné le mépris de l'autorité, l'interprétation malveillante et sceptique des actes du pouvoir Personne n'a plus contribué que Voltaire à nietlie au cœur des particuliers l'incurable déliance du gouvernement, à leur donner l'esprit de critique et d'opposition quand même. Il n'a pas fait la démocratie révolutionnaire; il a l'ail la bourgeoisie ingouvernable. Il n'a pas jeté à bas l'ancien régime, il l'a livré à ceux qui 1 ont jeté à bas. Il en a ruiné les défenses, et séché le zèle des défenseurs. 11 a été un grand docteur d'imlividualisme, et il a désagrégé la société.
D'autres ont cru aussi peu à la religion, moins à Dieu : personne n'a été plus foncièrement irréligieux. Il a enseigné à ne pas croire, mais surtout à traiter la croyance comme une sottise, et le croyant comme un imbécile. Son Dieu philosophique était un postulat que; son esprit acceptait, et qui n'intéressait pas son cœur'. De là son manque de gravité dans la critique religieuse. Il ne saisissait pas le rapport de l'idée métaphysique de Dieu au Dieu réel et sensible des humbles d'esprit, qui ne raisonnent guère, mais qui aiment et qui espèrent.
En fait, sa philosophie est absolument matérialiste; sa morale, sa politique, son économie politique, tous ses dé.sirs de réformes et d'améliorations sociales sont d'un homme qui borne ses pensées à la vie présente. Aussi est-il le philosophe qui peut-être a le plus fait pour préparer la forme actuelle de la civilisation; il eût applaudi aux merveilleux progrès de notre siècle utilitaire et pratique, aux inventions de toute sorte qui ont rendu la vie plus facile, plus douce, et plus active, plus intense en même temps. Le code civil, les machines, les chemins de fer, le télégraphe électrique, les grands magasins l'eussent ravi. 11 est le philosophe qu'il faut à un monde de bureaucrates, d'ingénieurs et de producteurs. C'est là surtout qu'il faut chercher l'action et l'esprit de Voltaire.
Dans le mouvement intellectuel, la trace principale de Voltaire est la dilTusion de l'incrédulité du haut en bas de la société française. La noblesse a été ramenée par les événements à la foi. Mais la bourgeoisie dans l'ensemble est restée voltairienne, et le peuple l'est devenu. C'est bien Voltaire qui a tué chez nous la reli-
1. Il y a pourtant des eodroils où soa déisme s'est exprimé avec chaleur et gravité. La bouffonnerie de sa critique religieuse s'explique en partie sans doute par sou tempérament, en partie «ussi par le sentiment qu'il avait de la puissance effective du ridicule, eu partie emiu par l'incroyable na'i'vete des interprètes traditionnalistes de l'Écriture (dom Calmet, etc.). Il faut enfin tenir compte du fait que l'iiglise était encore assez forte pour ne pas laisser place eu France a la libre, srieuliûque et sereine critique : il y a de la crainte et de la colère dans l'acharnement railleur de Voltaire (//• éd.).
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gion : il a révélé à la massf» des esprits moyens qu'ils n'avaient pas besoin de croire, qu'ils no croyaient. <)uo niéraniqnonient, par prf^Ju;,'é, habitude et tradition : et c'éliiit vrai. Ce lationalisnie des âmes médiocres et fermées aux f;randes conceptions comme aux grandes inquiétudes parait aujourd'hui à beaucoup de pcns, môme libres penseurs, bien étroit ei bien inintelligent. Une critique plus large, plus profonde, plus juste, qui comprend les religions en dissolvant les dogmes, qui admire la fonction, l'eflicacité, la beauté des croyances auxquelles elle relire la réalité de leur objet, une critique non moins rationnelle, plus scienlilique et plus savante, plus respectueuse et plus bienveillante précisément à cause de cela, a remplacé la critique voltairienne. Mais il faut dire deux choses à la décharge de Voltaire : d'abord qu'il attaquait, non pas la religion idéale, mais l'Église de son temps; et il est excusable de n'avoir pas compris celle-là en regardant celleci. Ensuite, que, sans Voltaire, Renan était impossible. Il a fallu nier avec colère avant de pouvoir nier avec sympathie. Il fallait quo le pouvoir de l'Église fût détruit, pour qu'on put rendre justice à la religion sans y croire. Il nous est facile d'honorer, parce que notre incroyance ne nous met plus en danger. Par ses indécences, ses injures, ses calomnies, son inintelligence. Voltaire nous a donné n©lre liberté, et a préparé notre justice.