CHAPITRE V
Rousseau philosophe et ennemi des philosophes. — 1. Vie de Rousseau. — 2. Unité de son œuvre. Enchaînement de ses divers écrits. — 3. L'individualisme de Rousseau. Origines personnelles des idées de Rousseau. Le fond genevois et protestant. Rousseau religieux et moral. Restauration de la vie intérieure et sentimentale. — 4. Diverses objections aux doctrines de Rousseau : ce qu'il y a de vrai, d'efficace, d'actuel encore dans son œuvre. Le problème de l'inégalité. La Nouvelle Héldise. L'Emile. — 5. Influence de Jean- Jacques Rousseau. Réveil du sentiment. Caractère littéraire de son œuvre. Éloquence et lyrisme. Les Confessions. Ce qu'il y a de réalisme dans Rousseau. Le sentiment de la nature. La littérature orientée de nouveau vers l'art.
La philosophie du xviii® siècle n'avait trouvé en face d'elle que des adversaires médiocres et méprisables. Un garçon qui faisait des articles sur la musique dans VEncyclopédie se leva contre la secte encycropédique : Rousseau le musicien *■ se fit l'avocat de la
1. Éditions : Discours couronné par l'Académie de Dijon, Paris, in-'i, 1750; Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité, Amsterdam, 1755, iu-8 ; Lellre à M. d'Alembcrt sur l'art. Genève, Amslerdani, 1758, in-8; la Nouvelle Hélo'ise ou Lettres de deux amants, Paris, 1761, 4 vol. in-12 ; Emile ou de l'Éducation, Amsterdam, 1762, 4 vol. in-12; Du contrat social, Amsterdam, 1762, in-12 (éd. Dreyfus-Brisac, Paris, in-8, 1896) ; Confessions, Geaève, 1781-1788, 4 vol. in-S. Œuvres, La Porte, 1764, 10 vol. in-12; 1782, 35 vol. in-8 (éd. Dupeyrou); 1823-26 (2« éd. Mussel-Palhay, 23 vol. in-12; 1833, 8 vol. in-8). Correspondance inédite, publ. par L. Bosscha, 1858, in-8. Œuvres et corr. inédites, publ. par Streckeisen-MouUou, 1861, iii-8. Lettres inédites deJ.-J. li., publ. par H. de Rothschild, Paris, 1892, in-S.
A consulter : Mme de Staël, Lettres sur le caractère et les ouvrages de J.-J. R., 1788, in-12. F. Mugnier, Mme de Warens et J.-J. Rousseau, Paris, 1890, in-8. H. Beaudoin, la Vie et les œuvres de J.-J. R., Paris. 1891, 2 vol. in-8 (au t. II, p. 611, cf. une Bibliographie des travaux antérieurs à 1891). Joly, la Folie de J.-J. Rous.seau, Revue philosophique, juillet 1890. A. Jansen, Documents sur J.-J. R., Mém. de la Soc, d'Hist. de Genève, t. XXII, p. 155. J. Morley, Rousseau, Londres, 1873, iu-S.
774 LES TKMI'EHAMKNTS ET LES IDEES.
conscience, le champion de la morale, de la vie future et de la i Providence. Il était pourtant philosophe aussi; il alla tout simplement plus avant que les autres, et (it sortir la négation de leurs principes du développement de ces principes mêmes : il fut plus indépendant, plus ennemi que personne de la tradition, de la discipline, de la règle; il fut carrément, outrément individualiste, jusqu'à renverser les dernières barrières qu'on eût respectées, les deux règles élevées sur la ruine de toutes les règles, la raison et le savoir-vivre. Ainsi il contredit les philosophes en les dépassant. Mais la différence essentielle, la voici : parmi tous les intellectuels qui l'entourent, Rousseau est un sensitif. Au milieu de gens occupés à penser, il s'occupe à jouir et à souffrir. D'autres étaient arrivés par l'analyse à l'idée du sentiment : Housseau, par son tempérament, a la réalité du sentiment; ceux-là dissertent, il vit; toute son oeuvre découle de là. Aussi, tandis que la leur apparaît surtout comme analytique, critique, négative, destructive, la sienne fait l'effet d'être synthétique, poétique, positive, constructive. Il y a chez eux plus de haine et d'ironie, chez lui plus d'enthousiasme et de ravissement.
Lorsqu'on essaie de définir Rousseau par opposition aux philosophes de son temps, un homme nous gêne : c'est Diderot, cet adorateur de la nature, cette machine à sensations, cette source d'enthousiasme. Dès qu'on parle en termes généraux, il semble qu'il recouvre Rousseau, qu'il le double, et souvent se confonde avec lui. Il y eut en effet entre ces deux hommes de grandes affinités de nature. Mais Diderot s'est trouvé être un petit bourgeois français condamné à perpétuité au labeur de bureau, à l'écrivasserie : la société l'a nourri, élevé, absorbé. Rousseau eut ce bonheur de vivre hors de la société jusqu'à quarante ans, ou à peu prés. L'homme de la nature, le sauvage, il l'a été, il l'a vécu, avant de le décrire : il a quêté les plaisirs naturels, physiques ou sentimentaux, tout à la joie de la quête et de la possession, n'ayant pas une arrière-pensée de convertir les émotions de son cœur en copie pour l'imprimeur. Encore ici, il a l'être, le sentiment effectif et présent : Diderot n'a que l'idée, la velléité, et plutôt le dégoût du réel auquel il ne peut échapper. 11 faut d»nc vfir Rousseau vivre avant de l'écouter parler.
K. Uriiiicliore. Études critiques, t. 111 et l\'. Kaguet, \\'/II' siccit: Cliii(|ii(l, J.-J. Iloussi-au , ColL des Grands Ecnv. Ir . iii-IC, 189.3. Mcrli-l el Linlilhac, Études liilrratres sur les classiques français, t. H, lSÎ>i, in-1'2. J. Texte, J -J. Rousseau et les tjrigines du cosmopolitisme au XVIN' s., 1885, in-8. E Rilter, la Famille et la Jeunesse de J.-J. Bousseau, Hnchellft, 18%. Aoso, liiUlio'jraphic, 1901 J. Lcmaitre, J.J. Rousseau D Mornsl, ouvr cité. Ducros, J.-J. Rm.^seaH
JEAN-JACOUES ROUSSEAU. 775