Né le 28 juin
des leçons avant de la savoir. Son inquiétude le promène à Lyon, à Lausanne, à Neuchàtel, à Paris; et toujours quand son imprudoiice ou sa légèreté l'ont mis sur le pavé, «a pensiV se roloiirne VOIS la « maman », qui a transporté son domicile à Cliambérv : les grands chemins pourtant, les lonf,'ucs niarcJios, les libres horizons, les fijites incertaijis, les soupers de rencontre, les nuits à la belle étoile le ravissent, l'enivrent, emplissent son àmo d'inefîaçables sensations. Mais il faut vivre : la prévoyante « maman >> fait de son vagabond "u employé au cadastre, cela ne dure guère : il sera musicien, il aura des élèves. Tout cela entremêlé encore d'absences et de voyages.
Jean-Jacques faisait bon ménage avec le jardinier Claude Anet, qui partageait avec lui la protection de Mme de Warens; mais Claude Anet meurt, et une sorte de majordome, le Suisse Wintzenried, le remplace. Jean-Jacques ne s'entend pas avec le cama" rade; et c'est an moment où le refroidissement commence entre Mme de Warens et lui, qu'il fait aux Charmettes ce délicieux séjour de trois étés (1738-1740), où il est presque toujours seul, quoi qu'il ait dit, où il refait son éducation, lisant toutes sortes de livres, philosophes, historiens, théologiens, poètes . il en sortira armé et prêt à la lutte. Son tour d'esprit est arrêté : un gentilhomme du voisinage, M. de Conzié, qui le vit souvent vers 1738 ou 1739, nous signale en lui un « goût décidé pour la solitude,... un mépris inné pour les hommes, un penchant déterminé à blâmer leurs défauts, leurs faibles,... une défiance constante en leur probité ». C'est aux Charmettes que Rousseau écrit ses premiers essais. Avant le dernier été qu'il y passa, il fut quelques mois précepteur des enfants du grand prévôt de Lyon, M. de Mably, dont il ne se faisait pas scrupule de « chiper » le bon vin : il n'était pas encore tout à fait assis dans sa moralité.
Enfin il pari pour Paris (1741). C'est la rupture définitive avec Mme de Warens, dont les affaires se dérangeaient de plus en plus; désormais dans leurs rares relations les rôles seront intervertis, et Jean-Jacques enverra quelques petits secours à l'amie qui a tant fait pour lui. La pauvre femme, toujours en dettes, en procès, en projets, mourra en 17f)2 : c'était une détraquée, brouillonne, dévote, un peu aventurière, dont la réputation n'aurait pas eu de trop grave accroc, si Jean-Jacques n'avait eu l'idée de confesser ses fautes, avec toutes celles des gens qu'il avait connus.
A Paris, Rousseau apportait quinze louis, une comédie de Narcisse, et un système nouveau de notation musicale qui devait lui donner gloire et fortune. Il fallut vite en rabattre, et l'inventeur se trouva heureux d'aller à Venise comme secrétaire de M. de Montaigu, ambassadeur de France, avec lequel il se brouilla
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bientôt bruyamment. Rousseau se retrouve sur le pavé de Paris, sans fortune et sans emploi. Il se met à copier de la musique pour vivre. Mais dès son précédent séjour il s'est fait des amis, des amies : il a trente ans, l'œil ardent, la figure intéressante; il aura beau dire plus tard, les sympathies vont à lui. Diderot lui donne à faire des articles de musique pour V Encyclopédie. Il connaît Fontenelle, Marivaux, il se lie avec Condillac. Il retape pour la cour une pièce de Voltaire, un opéra de Rameau; il fait jouer de sa musique chez un fermier général, chez le magnifique M. de la Popeiinière. Enfin il devient secrétaire de Mme Dupin, dont le fils, M. de Francueil, fermier général, veut le prendre pour caissier; c'était la fortune. Rousseau a la réelle délicatesse de refuser des fonctions auxquelles il n'était pas disposé à se donner. Il eut toujours un solide et fier mépris de l'argent : ne traitons pas trop facilement d'orgueil une assez rare vertu. Mais voici le contraste : c'est vers ce temps qu'il dépose les enfants de Thérèse Levasseur, malgré elle, aux Enfants-Trouvés.
En 1749, l'Académie de Dijon met au concours la fameuse question : Si le progrés des sciences et des arts a contribué à corrompre ou épurer les mœurs. Rousseau choisit le paradoxe qui fait le succès de son discours. Inconnu la veille, en un jour il est célèbre. Le Discours sur l'inégalité, qui vint après, fit plus d'effet encore. En deux pas, Rousseau a rattrapé Voltaire. Mais voici le danger pour cette nature immensément orgueilleuse, et fanfaronne de sincérité : du jour où il a pris position par un livre devant le public, il croit son honneur en jeu s'il n'est pas l'homme de sa théorie; il commence à se singulariser à outrance. Il en a pris le parti du reste, dès qu'il s'est trouvé introduit dans les salons. Il ne sait pas vivre, il n'a pas le ton, les manières du monde; il souffre dans son amour-propre, et il essaie d'échapper au ridicule par un déploiement volontaire de rudesse et de sauvagerie. Puis il était toujours resté le vagabond à qui il fallait le grand air et le ciel libre, les courses à l'aventure, et les surprises d'un coin de bois ou d'un coucher de soleil. Aussi prit-il, en pleine gloire, la résolution de quitter ce noir, fiévreux, assourdissant et asservissant Paris : ses amis les philosophes, qui n'avaient pas le tempérament bucolique et vivaient aux bougies comme le poisson dans l'eau, ne comprirent rien à cette lubie, essayèrent de le retenir, et n'arrivèrent qu'à le froisser.
La femme d'un fermier général, Mme d'Épinay, qui possédait le château de la Chevrette, mit à la disposition de Jean-Jacques un pavillon de cinq ou six pièces avec un potager et une source vive, qu'elle avait au bout de son parc. Rousseau y transporta ses livres, son épinetle, Thérèse et la mère Leva,sseur; l'installation
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eut lieu le 6 avril 1756, aux premières fleurs du printemps. Ce fut un ravissement : derrière l'Ermitage, c'était la forêt de Montmorency, ses sentiers, ses clairi<''res, ses épaisseurs et ses échappées, des arbres, des bruyères, des abeilles, des oiseaux, tout un monde de merveilles enchanteresses. Mais..., mais Mme d'Épinay aimait son philosophe, son oiira; elle le dérangeait, quand il aurait aimé à rester chez lui, elle le faisait venir à la Chevrette, quand il aurait voulu errer seul au fond des bois. Mais elle alla à Genève se faire soigner par Tronchin, et l'indiscret Diderot somma Rousseau de partir avec elle. Mais elle avait un autre ami plus ami, toujours présent, toujours dévoué, de bon secours et de bon conseil, M. de Grimm : et Rousseau, qui n'aurait pas voulu prendre la place de Grimm, était jaloux de Grimm. Mais elle avait une belle-sœur, Mme d'Houdetot, avec qui Rousseau ébaucha d'innocentes et troublantes amours. 11 résulta de tout cela un enchevêtrement de griefs, d'explications, des tiraillements, des tracasseries : enlin Rousseau se brouilla avec Diderot, avec Grimm, avec Mme d'Épinay, et déménagea de l'Ermitage.
Il n'alla pas loin : il se logea (déc. 1757) à Montmorency dans une petite maison qu'on nommait Montlouis. Pendant qu'on réparait sa niai.son, il se laissa installer au château, chez le maréchal et la maréchale de Luxembourg. Mais celte fois il avait fait ses conditions : qu'on ne le dérangerait pas, qu'il verrait les maîtres du château quand il voudrait, les fuirait quand il voudrait. M. et Mme de Luxembourg acceptèrent avec mansuétude tous les articles du pacte proposé par cet affamé d'indépendance, qui ne voulait pas sentir le lien même des bienfaits qu'il acceptait. A Montmorency, Rousseau passe quelques calmes années : il travaille; il achève sa Nouvelle Uéloise, il fait sa Lettre sur les spectacIcSy son Contrat social, son Emile. Malgré la bienveillance de M. de Malesherbes, directeur de la librairie, qui avait l'esprit très large, VÉmilc détruisit la tranquillité de l'écrivain. La Sorbonne censura l'ouvrage; le Parlement le fit brûler : Jean-Jacques fut décrété de prise de corps. M. de Luxembourg le fit partir; et, s'en allant sur les quatre heures du soir, il fut salué dans son cabriolet par les huissiers qui venaient l'arrêter (1762).
L'£//u7e était partout poursuivi, partout condamné, à Berne, en Hollande, à Genève même, dans cette patrie qui avait tant fêlé son glorieux enfant quelques années plus tôt (1754), où il avait repris sa qualité de citoyen avec la religion de ses pères. Rousseau alla demander asile au roi de Prusse, souverain de^ Neuchâtel, et s'installa à Motiers-Travers dans une maison que Mme Roy de La Tour mit à sa disposition. Le paysage le ravit; le gouverneur lui plut : c'était l'aimable Milocd Maréchal, qui lui envoyait de
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son vin, et le remerciait de lavoir accepté. Comme tonjours, après le rêve de bonheur, le désenchantement : un pasteur intolérant tracassa Jean-Jacques, ameuta les paysans contre lui. Des cailloux furent lancés contre ses vitres : Timagination du philosophe lui représenta toute une foule ardente aie lapider. 11 quitta Motiers, et s'en alla dans l'île Saint-Pierre, au milieu du lac de Bienne. Un décret du sénat de Berne l'en chassa,
11 traversa Paris (1765), et passa en Angleterre, où l'historien David Hume lui procura un asile à Woolton, dans le comté de Derby. Dans ce vallon frais et boisé, Jean-Jacques passa treize mois, herborisant, faisant de la musique, et rédigeant les mémoires de sa vie. Mais il se brouilla avec Hume : c'est le dernier coup, qui déchaîne toutes ses méfiances et ses soupçons. Les germes qu'apercevait M. de Conzié dès 1738, se développent dans sa pauvre tète; et une vraie folie l'envahit H croit à une vaste conspiration ourdie par Diderot, Hume, Grinim, avec la complicité de tout le genre humain, pour l'humilier, le déshonorer, le calomnier, lui imposer des bienfaits outrageants, ou lui attribuer des ouvrages infamants. Il fuit l'Angleterre, séjourne un an à Trie chez le prince de Conti sous un faux nom, puis, comme traqué, se réfugie en Dauphiné, à Bourgoin, à Monquin. En 1770, il revient à Paris, et se loge rue Plàtrière. Il copie toujours de la musique, pour vivre; les gens qui veulent le voir se déguisent en clients pour forcer sa porte. Il éconduit brutalement les curieux, les admirateurs, les protecteurs qui s'offrent. Il vit solitaire, farouche, flatté malgré tout de la curiosité publique, de l'admiration qu'il sent l'envelopper, mais incurablement ombrageux et persécuté. Les fruitières lui vendent leurs légumes au rabais pour l'humilier d'une aumône; les carrosses se détournent pour l'écraser, ou l'éclabousser; on lui vend de l'encre toute blanche, pour qu'il n'écrive pas sa justification : partout il est espionné, surveillé, même au théâtre. Voilà les misérables visions dont son esprit est hanté : il les consigne dans ses étonnants Dialogues, œuvre prodigieuse d'éloquence et de folie, qu'il veut déposer sur le maître autel de Notre-Dame. Il distribue dans les rues une circulaire à tout Français aimant la justice.
I! va pourtant en ce temps-là lire ses Confe><sions chez la conitesse d'Eginoiit; mais ses bons jours, clairs et riauls comme ceux de sa jeunesse, ce sont ses longues promenades, ses herborisations dans la banlieue, au bois de Boulogne. Enfin, il accepte en 1777 l'hospitalité du marquis de Girardin à Ermenonville; et c'est là qu'il meurt le 2 juillet 1778. Il n'est pas probable qu'il se soit tué.
Voilà cette vie d'un grand écrivain, où la littérature tient si peu de place : les chefs-d'œuvre s'entassent en une douzaine
d'années, de 1740 à 1762 : dans les trenle-sept années précédentes, rien ou à peu j)rcs; dans les seize dernières, les Confessions avec levLV coniplômcnt des Hiverios, qui sont moins un livre d'auteur qu'une vision de vieillard revivant avec délices sa vie inégale et mêlée. De cette vie l'àme de l'homme se dégage : une àme candide et cyniriue, intimement bonne et immensément orgueilleuse, ronianes(pie incurablement, déformant toutes choses pour les embellir ou les empoisonner, enthousiaste, affectueuse, optimiste de premier mouvement, et par réflexion pessimiste, irritable, mélancolique, malade, et déséquilibrée finalement jusqu'à la folie; une àmo délicate et vibrante, épanouie ou flétrie d'un souffle, et dont un rayon ou une ombre changeait instantanément tout l'accord, d'une puissance enlin d'émotion, d'une capacité de souffrance, qui ont été bien rarement données à un homme.