‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 300 sur 504 · UNITÉ DE l'oeuvre DE ROUSSEAU · texte numérisé non relu

UNITÉ DE l'oeuvre DE ROUSSEAU

Maintenant regardons l'œuvre : Rousseau va nous en donner lui-même une vue d'ensemble; voici comment le Français des Dialogues résume les écrits de Jean-Jacques, et en manifeste l'unité ;

Suivant de mon mieux le fii de ses méditations, j'y vis partout le développement de son grand principe, que la nature a fait l'homme heureux et bon, mais que la société le déprave et le rend misérable. VEmile, en particulier, ce livre tant lu, si peu entendu et si mal apprécié, n'est qu'un traité de la bonté originelle de l'homme destiné à montrer comment le vice et l'erreur, étrangers à sa constitution, s'y introduisent du dehors, et l'altèrent insensiblement. Dans ses premiers écrit|, il s'attache davantage à détruire ce prestige d'illusion qui nous donne une admiration stupide pour les instruments de nos misères, et à corriger celle estimalion trompeuse qui nous fait honorer des talents pernicieux et mépriser des vertus utiles. Partout il neus fait voir l'espèce humaine meilleure, plus sage et plus henreuse dans sa constitution primitive; aveugle, misérable et méchante, à mesure qu'elle s'en éloigne; son but est de redresser l'erreur de nos jugements, pour relarder le progrès de nos vices, et de nous montrer que, là où nous cherchons la gloire et l'éclat, nous ne trouvons en effet qu'erreurs et misères.

Mais la nature humaine ne rétrograde pas, et jamais on ne remonte vers les temps d'innocence et d'égalité, quand une fois on s'en est éloigné; c'est encore un des principes sur les(iuels il a le plus insisté. Ainsi son objet ne pouvait être de ramener les peuples nombreux, ni les grands États, à leur première simplicité, mais seulement d'arrêter, s'il était possible, le progrès de ceux duiil la pclitcsse et la situation les ont préservés d'une marche aussi rapide vers la perfection de la société, et vers la détérioration de l'espèce. Ces distinctions méritaient d'être faites, et ne l'ont point été- On s'est obstiné à l'accuser de vou-

'^oir détruire les scienceâ, les arts, les théâtres, les académies, et replonger l'univers dans sa première barbarie; et il a toujours insisté, au contraire, sur la conservation des institutions existantes, soutenant que leur destruction ne ferait qu'oler les palliatifs en laissant les vices, et substituer le brigandage à la corruption ; il avait travaillé pour sa patrie et pour les petits Etats constitués comme elle. Si sa doctrine pouvait être aux autres de quebpie utilité, c'est en changeant les objets de leur estime et retardant peut-être ainsi leur décadence qu'ils accélèrent par leurs fausses a[iprécialions. Mais, malgré ces distinctions si souvent et si fortement répelées, la mauvaise foi des gens de lettres, et la sottise de l'amour-propre, qui persuade à chacun que c'est toujours de lui qu'on s'occupe, lors même qu'on n'y pense pas, ont fait que les grandes nations ont pris pour elles ce qui n'avait pour objet que les petites républiques; et l'on s'est obstiné à voir un promoteur de bouleversements et de troubles dans l'homme du monde qui porte un plus vrai respect aux lois et aux constitutions nationales, et qui a le plus d'aversion pour les révolutions et pour les ligueurs de toute espèce, qui la lui rendent bien.

En saisissant peu à peu ce système par toutes ses branches dans une lecture plus réfléchie, je m'arrêtai pourtant moins d'abord à l'examen direct de cette doctrine, qu'à son rapport avec le caractère de celui dont elle portait le nom, et sur le portrait que vous m'aviez fait de lui, ce rapport me parut si frappant, que je ne pus refuser mon assentiment à son évidence. D'où le peintre et l'apologiste de la nature, aujourd'hui si défigurée et si calomniée, peut-il avoir tiré son modèle, si ce n'est de son propre cœur? Il l'a décrite comme il se sentait luimême. Les préjugés dont il n'était pas subjugué, les passions factices dont il n'était pas la proie n'ofTusquaient point à ses yeux, comme à ceux des autres, ces premiers traits si généralement oubliés ou méconnus.... En un mot, il fallait qu'un homme se fût peint lui-même, pour nous montrer ainsi l'homme primitif, et, si l'auteur n'eiît été tout aussi singulier que ses livres, jamais il ne les eût écrits... Si vous ne m'eussiez dépeint votre Jean-Jacques, j'aurais cru que l'homme naturel n'existait plus.

Cette page illumine l'œuvre de Rousseau et lève les difficultés qu'on a parfois trouvées dans la liaison des divers écrits qui la composent*.

La nature avait fait l'homme bon, et la société l'a fait méchant : la nature avait fait l'homme libre, et la société l'a fait esclave; la nature a fait l'homme heureux, et la société l'a fait misérable. Trois propositions liées, qui sont des expressions différentes de la même vérité : la société est à la nature ce que le mal est au bien. Là-dessus se fonde tout le système.

Dans l'état de nature, l'homme est bon : comment serait-il mauvais, puisque ni la moralité ni la loi n'existent? Il ne pèche pas

1. A la conditioa qu'oa voie plutôt dans l'neuvre de Rousseau les manifestations successives de tendances profondes et constante? que l"es:éculiou systématique d'un plan refléchi et arrêté à l'avance (//• éd.).

contre la règle, puisqu'il n'y a pas de règle. Il est égoïste : il suit l'instinct qui lui dicte de conserver son être. 11 est innocent comni«^ l'animal. 11 satisfait son besoin : il ne veut le mal de personne, au delà de son besoin, il ne prend rien. Il a mt'ine un instinct de sympathie, de pitié, qui le porte vers les êtres de son espèce, qui le fait, quand son être est sauf et pourvu, aider spontanément au salut, .'i la satisfaction des autres. Il a des sensations agréables ou pénibles qui éveillent son activité, et avertissent son instinct. La corruption commence le jour où sur la sensation s'applique la réflexion, où la raison se superpose à l'instinct. Car alors l'égoïsme naturel, légitime et charmant, fait place à l'intihét, injuste et odieux; la lutte et la misère naissent de la multiplication des besoins, par l'invention artilicielle de plaisirs d'opinion, par la prévoyance contre nature des utilités futures. Réflexion, raison, intérêt, extension des appétits personnels au delà des limites du nécessaire et du présent, atrophie du sens de la pitié, toute cette déformation de l'homme naturel s'est faite, s'est accrue dans et par la société.

Le vice essentiel de la société, c'est l'inégalité. Il y a de l'inégalité dans la nature, mais elle n'empêche personne de satisfaire son appétit, elle ne dispense personne de travailler à le satisfaire : elle laisse tout le monde bon, libre, heureux. L'inégalité sociale crée des privilégiés; elle dit à quelques-uns : Tu auras tout sans rien faire; à la masse : Peine, non pour toi, mais pour eux. Elle fait des oppresseurs et des esclaves, des méchants et des malheureux. L'origine du mal social, c'est la propriété, clef de voûte de la société. Puissance, noblesse, honneurs, tout peut se ramener à l'inégalité des biens, à la propriété. Et ainsi le mal social peut se définir par l'antithèse de la richesse et de la pauvreté ; voilà comment se pose le problème, dans le Discours sur l'inégalité.

Si la société est mauvaise en son principe, et si tout son progrès a été de devenir plus mauvaise, il suit de là que le signe de l'état social le plus avancé est un indice de corruption plus complète. Or n'est-ce pas à l'éclat des lettres et des arts que se mesure la civilisation d'une société? Donc ces créations de l'humanité intelligente attestent la perversion de l'humanité : elles sont nées du mal et l'augmentent. Ne voit-on pas partout les arts et les lettres en relation étroite avec le luxe, avoir besoin du luxe'? Et le luxe, c'est la richesse de quelques-uns par la misère de tous. De là sort tout le discours qui répond à la question de l'Académie de Dijon.

Mais dans la littérature, le genre lié au plus haut degré de civilisation, c'est le théâtre. Le plaisir dramatique est un plaisir social et sociable. Le poème dramatique est imitation des mœurs

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sociales, et enseignement des qualités sociables. Donc ancun genre ne favorise les erreurs, les vices, les maux institués par laso(;iélé, plus que le genre dramatique. Et voilà le point d'attache de la Lctiic sur les spectacles : établir à Genève un théâtre, c'est inoculer d'un coup à une simple population toute la corruption sociale.

La conclusion des deux discours, c'est qu'il faut revenir à la nature, mais — et c'est l'idée qu'il faut bien apercevoir pour ne pas attribuer à Rousseau une inconséquence qu'il n'a pas commise — mais t< la nature humaine ne rétrograde pas »; il y a trop loin de l'état civil à l'état naturel pour qu'on puisse repasser de celui-ci à celui-là. Si on le pouvait, on nous rendrait plus malheureux : car (( l'homme sauvage et l'homme policé ditTèrent tellement par le fond du cœur et des inclinations que ce qui fait le bonheur de l'un réduirait l'autre au désespoir • ». On nous rendrait plus malheureux : mais, de plus, on nous dégraderait. Car l'homme civil, d'un certain point de vue, est supérieur à l'homn.e de la nature. « Quoiqu'il se prive dans cet état de plusieurs avantages qu'il tient de la nature, il en regagne de si grands, ses facultés s'exercent et se développent, ses idées s'étendent, ses sentiments s'ennoblissent, son âme tout entière s'élève à tel point que, si les abus de cette nouvelle condition ne le dégradaient souvent audessous de celle dont il est sorti, il devrait bénir sans cesse l'instant heureux qui l'en arracha pour jamais, et qui, d'un animal stupide et borné, fit un être intelligent et un homme *. »

Rousseau se garde donc bien de nous inviter à restaurer en nous Y orang-outang, primitif exemplaire de notre humanité. Mais, conservant l'agrandissement de l'être inlellecluel, l'ennoblissement de l'être moral, ilnous propose de rendre à cet être perfectionné la bonté, la liberté, le bonheur qui furent les attributs naturels de l'homme primitif : voilà en quel sens nous pouvons refaire en nous l'homme de la nature.

Cette œuvre de restauration comprend deux parties : la restauration de l'individu, la restauration de la société.

La restauration de l'individu se fera, d'abord, par l'éducation ^. La nature est bonne et la société mauvaise; laissons faire la nature, et écartons la société : tâchons de soustraire l'enfant à son influence. La nature a fait le sauvage : faisons de notre élève un sauvage; fortifions son corps, développons ses sens. Exerçons l'instinct; aidons la réflexion a se dégager des sensations; attendons,

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