Voir p. 880 et la citation de Mme d'i Staël (note
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j'indiquerai seulement les vérités capitales du livre. Rien de plus profoiui, au point de vue de la vérité, de plus cllicace, au point de vue de la moralité, que l'idée du renouvellement intégral de l'être moral, sur laquelle pivote toute l'action du roman. Dans une crise douloureuse de sa conscience, Julie se relève de sa faute, purifie son àme, et la crée à nouveau : elle sort de l'église, où on la mène malgré elle, avec une volonté prête à l'effort moral. Dans la profondeur de son sens religieux, Housseau a trouvé cette fois le sens psychologique, qu'il n'avait guère à l'ordinaire. A cette crise tient toute la vérité du caractère de Julie, si solide sous la phraséologie du temps . ses luttes, son progrès, ses rechutes, sa quiétude endolorie, font une admirable histoire d'àme. L'autre vérité du livre, c'est la guerre déclarée au mensonge social : notre société vieillie vit d'une vie factice, elle s'est fait des sentiments, des jouissances,
m honneur, une morale hors de la vérité; ses préjugés autorisent le mépris de la vertu plutôt que des convenances. Et le pis est ([u'après avoir demandé à l'homme le sacrifice de sa conscience, de sa pureté, de sa droiture, elle ne lui tient pas la promesse de honheur par où elle l'a séduit. C'était une pensée originale et haute d'essayer de fonder les relations de deux êtres unis par la société sur la franchise absolue de tous les deux, à l'égard de l'autre et à l'égard de soi-même.
L'£m(/e, avec toutes les corrections qu'il nécessite, est le plus beau"," ie plus complet, le plus suggestif traité d'éducation qu'on ait écrit. Nous devrons y revenir, toutes les fois que nous voudrons organiser l'ensemble ou réformer une partie de l'éducation. La forme seule est raide, mécanique, artificielle : elle semble diviser l'âme et la vie en compartiments symétriques par des cloisons étanches qui ne laissent point de pénétration réci- ♦ proque. Mais il ne faut pas s'arrêter à l'aspect du livre. L'idée première en est rigoureusement scientifique : si le développement de l'individu répète sommairement l'évolution de l'espèce, l'éducation de l'enfant doit reproduire largement le mouvement général de l'humanité. Et ainsi l'âge de la sensation précédera l'âge de la réflexion; l'éducation physique précédera l'éducation intellectuelle; d'abord nn fortifiera le corps, on aiguisera les sens, et l'on n'exercera l'esprit qu'au service des sens et du corps : Emile sera un petit sauvage, robuste, adroit, rusé. L'intelligence aura son tour : mais on ne peut rien faire de mieux pour elle que de lui préparer d'abord de bons organes, qui puissent lui fournir toutes '""* impressions, exécuter toutes les actions dont elle aura besoin. ijii a coutume de critiquer les scènes machinées par le précepteur pour l'acquisition des idées morales et la formation de la raison; on trouve un peu puérils les moyens sensibles par où Emile
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est conduit aux idées abstraites et aux notions scientifiques. Cependant de là encore on peut tirer d'excellentes vérités. Rousseau fait ici une très ingénieuse et, je croiSj très juste application de la logique de Condillac : on peut le chicaner sur ses exemples, mais il serait à souhaiter souvent que nous prissions modèle sur lui. Ne pas se contenter de montrer l'objet, mais conduire l'enfant de la sensation brute à la notion réfléchie, à la connaissance abstraite; l'exercer à débrouiller, analyser, interpréter ses impressions, il n'y a pas de meilleure méthode pour former de bons esprits. Quant aux expériences machinées, ici encore regardons plutôt le mécanisme en lui-même que les applications fournies par le tour d'esprit romanesque de Rousseau, l/expérience a été le grand maître de l'humanité; et si l'enfant doit parcourir seul toutes lesétapes de l'humanité, il faut l'abandonner aux leçons de l'expérience. Mais parmi les lenteurs, les incohérences, les maladresses du hasard, il vivrait toule sa vie avant de s'être instruit. S'il est légitime de le faire bénéficier des expériences des hommes qui l'ont précédé, n'est-il pas légitime aussi de régler, de diriger son expérience à lui, de l'aider à dégager des résultats plus rapides et plus certains? Dans l'éducation comme dans la science, et dans la morale comme dans la médecine, la substitution de l'expérimeutalion à l'empirisme est un immense progrès. 11 n'importe que l'enfant sache l'expérience combinée par le maître : si elle est simple, sérieuse, claire, concluante, l'enfant se laissera saisir par la vérité des choses mises soùs ses yeux, et en tirera de bon cœur la conclusion pratique.
Enfin je suis tout à fait de l'avis de M. Faguet, qu'à de certains moments, dans les civilisations avancées, riches de chefs-d'œuvi'c littéraires, la meilleure maxime de pédagogie qu'on puisse donner, c'est d'écarter les livres. Fatalement l'acquisition du « savoir » tend à prendre dans l'éducation la place que doit tenir la formation du jugement et du caractère : il est bon qu'un Montaigne et un Rousseau nous remettent sous les yeux les fins essentielles de l'éducation. Nous finissons par oublier d'habituer l'enfant a penser, à force d'étaler devant lui les pensées des autres; nous l'écœurons de littérature, et nous n'en faisons même j as un lettré.
La Profession de foi du vicaire savoyard est une partie intégrante, de ÏÈmile. Il a paru bien bizarre que Rousseau attendît si tard pour parler de Dieu à son élève, tout à la iin de l'éducation. El dans la forme absolue de son système, ce parti pris est injustifiable. Mais regardons la réalité des choses : ne faut-il pas attendre que l'enfant soit un homme, qu'il sache et comprenne déjà bien des choses, pour poser devant lui la question de croire et de ne pas croire? Alors seulement il pourra se faire librement sa croyance ou son incrédulité. Jusque-là il ira dans le sens de ses
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impressions d'eiilance, de ses traditions de famille. Sans doute, pour le croyant des anciennes églises, la question est inutile, ou daii;jcreu.se. Mais, de plus en plus, pour notre ànie nourrie de science, el à qui la science aura dit loyalement ses limites, il n'y aura pas de culture complète, si une fois au moins en la vie n'a été posé et résolu le problème religieux : et ce sera en effet l'acte linal de réducation.
ti, inill;ence me hoiisseau..
Il nous reste à nous rendre compte de l'influence que Rousseau a exercée. Il a agi sur son siècle à la lois par ses idées et par son tempérament, et il a déterminé des mouvements considérables, soit dans la société, soit dans la littérature.
Nous avons vu déjà quelle trace profonde ont laissée ses doctrines 1 politiques et sociales. A mesure que la Révolution usait les systèmes, dépassait Montesquieu et Voltaire, Rousseau éinergeait. Il a gouiverné avec Robespierre. Depuis un siècle, tous les progrès de la démocratie, égalité, suffrage universel, écrasement des minorités, Tevendications des partis extrêmes, qui seront peut-être la société iide demain, la guerre à la richesse, à la propriété, toutes les con- ' quêtes, toutes les agitations de la masse qui travaille et qui souffre junt été dans le sens de son œuvre.
,'' Et ce même homme a été le vrai restaurateur de la religion : hier encore on pouvait s'en étonner; mais nous savons aujourd'hui qu'il n'y a pas d'incompatibilité entre le socialisme et l'idée chrétienne. Le théisme de Robespierre, le culte de 1' « fttre Suprême », la reconnaissance légale do l'immortalité de Tàme, c'est le Contrat social tout pur. Mais c'était chimère d'espérer faire vivre la religion civile. Le réveil du sentiment religieux ne pouvait se faire qu'au profit d'une religion traditionnelle.
Jean-Jacques nous apparaît aussi comme le restaurateur de la jnorale. 11 a très bien senti qu'il était prématuré d'essayer de i'onder une morale indépendante de l'idée de Dieu; et il a repris son point d'appui sur la religion. Il a rendu aux hommes le respect d'eux-mêmes, le souci de la perfection intérieure. Mais, de plus, il a tenté une réforme sociale de la plus grande conséquence. La famille se dissolvait : il a travaillé à la resserrer. Il a prêché la sainteté du mariage, le devoir réciproque des époux. On riait de l'adultère, il a osé en faire une grosse affaire. Les enfants étaient élevés hors de la présence dos parents, sans affection, sans soin, sans surveillance. Il a rappris aux -mères à aimer, à se donner : il en a fait dos nourrices, fl a (licté aux pères comme aux mères leur devoir : il leur a proposé l'éducation des êtres qui leur devaient la
vie et en qui reposait la destinée de rhumanilé future comme une matière de graves soucis et de constante attention. 11 a mis le bonheur dans la vie de famille, sérieuse et tendre. Les autres philosophes prenaient aisément leur parti de toutes les atteintes que la mode et les mœurs donnaient à l'élernelle morale . (f est Thon- neuE. de Jean-Jacques davoir jeté les hauts cris. tyi Rousseau s'est défié de la raison, il a donné cours à son sentij ment. Il a fondcT toute sa politique, toute sa religion, toute sa I morale sur rinstind et réniolion. Kt ce qu'il était, il a aidé lo public à le devenir. 11 a aidé les âmes de nos Français à opérer une conversion dont ils avaient le besoin et qu'ils n'arrivaient pas' à faire : rassasiés de raisonnement, d'abstraction et d'analyse, desséchés, vidés par un excès de vie intellectuelle, ils ont senti revivre leur cœur au contact du cœur de Rousseau; ils ont demandé au sentiment les certitudes et les jouissances, que l'intelligence n'était pas capable de leur donner.
Avec Jean^acques, notre littérature refait en sens inverse le chemin qu'elle avait parcouru depuis le xvi<^ siècle : du lyrisme elle avait passé à l'éloquence, et de l'éloquence à l'abslraclion scientifique. Rousseau la ramène à l'éloquence, et dans l'éloquence même il fait éclore des germes de lyrisme. ^ C'est un merveilleux orateur, comme il n'y en a pas eu depuis Bossuet. 11 a ïa logique serrée, impérieuse, qui pousse le raisonnement aux dernières et plus surprenantes conséquences, et nous impose les conclusions qui nous révoltent. Mais cette logique n'a y pas la froideur de l'argumentation scientifique. Les objets auxquels elle s'applique ne sont pas, d'abord, susceptibles de preuve rigoureuse; les faits y échappent à la vérilication, les principes à la démonstration. Et puis, ils sont objets de foi et d'amour. De là l'émotion, la passion; elle enveloppe le raisonnement, elle est le véhicule de la persuasion. Cette flamme, cette fougue font la/ puissance de Jean-Jacques : il est notre grand, notre unique ser-/ monnaire du xviii'' siècle. Il a la phrase oratoire, ample, résonnante, qu'il faut lire ou entendre lire à haute voix; et voilà la première fois que nous avons à faire cette remarque sur un écrivain du xviiie s-iècle. Notre goût fait aujourd'hui quelques réserves : il y a trop de tension, trop d'élan, trop d'effusion; l'émotion est trop complaisamment projetée au dehors, filée ou soufflée. C'est la mode du siècle, et Rousseau n'y a pas échappé. Cependant, dans • l'ensemble, son éloquence est sincère et chaude , son style est d'une matière solide et d'un beâQ timbre. Rousseau n'est pas un improvisateur; les phrases s'arrangent lentement dans sa fête : il tra- • vaille, corrige, polit avec un soin d'artiste qui achève de le mettre à part parmi ses contemporains.
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Mais cette éloquence n'a tant de prise sur les âmes que par ce qu'elle enveloppe et communique d'cmolion lyrique. Si la caractéristicpie du romantisme est d'être lyrique, et si l'essence du lyrisme est l'individualisme, nous voyons du même coup d'où sort le lyrisme de Rousseau, et comment le romantisme y a en quelque sorte sa source. Ce grand orateur, au lieu de chercher dans la raison universelle les matières de son raisonnement, les extrait de son moi le plus intime et le plus sin;-'ulier : il transpose en arguments, w'' en systèmes toutes les passions, toutes les vibrations de son cœur. 11 serait facile de dégager des écrits de Rousseau les thèmes éternels du lyrisme : à l'occasion de sa vie, il agite tous les problèmes de la destinée humaine, il ressent toutes les inquiétudes métaphysiques que les hasards de l'exislence font surgir au fond des cœurs. En laïcisant la religion, il laïcise du même coup l'inspiration lyrique, iusque-là presque enfermée chez nous dans la méditation religieuse. Son roman de la Nouvelle Héloise est tout à fait lyrique de conception et d'exécution. Julie et Saint-Preux, c'est Mme d'Houdetot et Jearl-Jacques; mais c'est aussi une jeune fille, un jeune homme quelconque, ce sont moins des caractères, que des états d'àme très, généraux, « Un jeune homme d'une figure ordinaire, rien de distingué; seulement une [)hysionomie sensible et intéressante », une jeune fille « blonde; une physionomie douce, tendre, modeste, enchanteresse », voilà les figures, et voilà les caractères. Et leurs amours se développent en émotions poétiq^ues plutôt qu'en analyses psychologiques : rien de plus édifiant à cet égard que la promenade à la retraite de Meillerie'; les impressions des deux amants sur ce lac, parmi ces rochers qui ont été témoins de leur passion maintenant assagie, épuisée, toujours délicieuse, cette joie mêlée d'un sentiment mélancolique de l'iriéparablc écoulement des choses et de l'être, c'est le thème, et plus que le thème, du Lac de Lamartine. Diderot nous offrait quelques saillies : mais ici dans cette lettre, Rousseau a écrit d'un bout à l'autre l'un des plus émouvants poèmes d'amour que nous ayons en notre langue, le poème des souvenirs et des regrets.
Rousseau, on le jait, fut incurablement romanesque. Mais cette forme romanesque de son àmc, c'est un subjectivisme effréné, qui le rend incapable de s'asservir à aucune réalité, de la regarder de sang-froid pour la rendre telle ([uelle. Rousseau s'assimile tout le monde extérieur, il voit tout selon son humeur du moment, et il ne cherche pas à saisir l'objet à travers sa sensation : il ne peut présenter que cette sensation mémo. 11 a noté que la nature changeait avec lui, c'est-à-dire que, restant la même, elle lui apparaissait dif-