‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 307 sur 504 · partie, lettre · texte numérisé non relu

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férente lorsqu'il n'était plus le même r et ainsi il a été un grand docteur de relativité. Mais cette tyrannie de la sensation personnelle fait une nature de poète; et les Confessions où Rousseau a prétendu faire l'histoire de sa vie sont un pur poème, par la perpétuelle transfiguration du réel. Lamartine n'a pas été plus impuissant à se raconter exactement que Rousseau ne l'est dans les Confessions. On l'y surprend à chaque page en flagrant délit de mensonge, je dis de mensonge et non pas d'erreur; et le livre, à tout prendre, est d'une brûlante sincérité. C'est que cette siacérité ne tient pas aux faits, elle est dans l'émotion même qui les altère ou les suppose : avec des débris incomplets de réalité, des traces confuses de sentiments, Rousseau reconstruit le poème de son existence. Jamais àmo n'a plus superbement joui d'elle-même, par une étrange et illimitée puissance d'objectiver toutes les représentations qu'elle excitait tumultueusement en elle. D'un bout à l'autre de ce livre écrit eu prose, la « préparation » ou, si je puis dire, la « manutention » des réalités extérieures ou mentales est précisément la même que nous retrouverons chez les lyriques de notre siècle.

Comment se fait-il donc qu'un art réaliste puisse se réclamer aussi de Jean-Jacques, même de sa Nouvelle Héloise, et surtout de ses Confessions'}

Il est certain qu'il y a dans certaines parties de son œuvre une poésie domestique, telle que peut l'aimer un réalisme non pas. «cruel », comme le nôtre s'est trop souvent piqué de l'être, mais sympathique au contraire à l'homme, comme l'ont été plus que nous les étrangers. Anglais, Russes, Norvégiens. Il a certainement t passé quelque chose de Rousseau dans George Eliot. Rousseau peint avec attendrissement la simplicité de la vie de famille dans^ les classes moyennes, tout le tracas vulgaire et charmant du ménage, les lâches journalières de la maîtresse de maison et de sou monde, la propreté, l'ordre, l'aisance large et hospitalière d'une maison bourgeoise ', la gaieté des vendanges, l'intimité des veillées. Cet intérieur de Julie, cette maison champêtre, avec son ■ pressoir, sa laiterie, ses noyers, sa basse-cour, toute cette vie bruyante et joyeuse, les coqs qui chantent, les bœufs qui mugissent, les chariots qu'on attelle, les ouvriers qui rentrent, voilà du réel, que Rousseau détaille complaisamment dans sa pittoresque familiarité. Une bonne partie des sujets d'estampes qu'il a indiqués pour l'illustration du roman, sont des scènes de la vie bourgeoise, curieusement exactes bien que sentimentales. Il a souvent rêvé d'une « petite maison blanche aux contrevents verts », avec

\. Nouvelle Héloïse, 4» partie, 1. 11 ; 5" p., I. 2 et 7.

bU-^ LES TEMPtHAMKNTS ET LES IDÉES-

dos vaches, un polaf,'er, une source : voilà où son ame respirerait avec délices. Son séjour à l'Ermitage est une idylle K'alisie, et les Confessions abondent en petites sc»*nes du même f^oùl, un dîner chez un paysan, le passa^'e d'un ^ué, une cueillette de '•crises : ce sont les faits les plus insijinifiants de l'ordre commun, dont le sentiment de Rousseau i'ait des tableaux exquis. ^ Mais Jean-Jacques a été surtout un {j;rand peintre de la nature. Il en a rendu certains aspects avec puissance. Il avait en face d'elle la plus délicate sensibilité, et d'elle il a tiré les plus vives, les plus jpures joies de son âme. Aussi l'a-t-il mise dans son œuvre a la ;jiacr d'honneur; et, dans le sens particulier où nous prenons ici le mot, on peut dire qu'il a ramené son siècle à la nature. U lui a dit la splendeur des levers du soleil, la sérénité pénétrante des nuits d'été, la volupté des grasses prairies, le mystère des grands bois silencieux et sombres, toute cette fête des yeux et des oreilles pour laquelle s'associent la lumière, les feuillages, les fleurs, les oi-eaux, les insectes, les souffles de l'air. U a trouvé, pour peindre les paysages qu'il avait vus, une précision de termes qui est d'un .i.itiste amoureux de la réaJiié des choses^

Il a découvert à nos Français la Suisse et les Alpes, les profondes vallées et les hautes montagnes; tantôt il a peint les vastes l'Crspectives, tantôt les paysages limités. '1 ne s'est pas élevé jusqu'aux glaciers : il a l'âme tendre et douce: il aime la belle, non l'ellrayante nature, il aime surtout la nature que son Ame peut absorber ou contenir, celle qui la réjouit et ne l'écrase pas. » Avant Rousseau la nature n'avait guère tenu de place dans la ' littérature. 11 l'y établit en souveraine : elle y devient objet d'étude et d'expression*. C'est l'indice d'un grave changement : c'est .^.fini de la littérature psychologique. Tant que l'homme seul était ■ la matière du livre, on le prenait par le dedans : maintenant la nature partage avec lui l'attention de l'écrivain, et il s'ensuit que, ie prenant avec la nature, on le prend dans la nature, c'est-à-dire par le dehors. La littérature sera donc pittoresque désormais ( plutôt que psychologique : même pour décrire l'dme, elle regardera le corps. Rousseau voit Julie blonde, et Claire brune; qu'on change la couleur des cheveux de ces femmes, toute la conception du roman est brouillée. Cette forme de vision artistique est étroi-

1. M. D Mornel a montré que le mouvement qui ramcue la sociélé à la rature était antérieur à Rousseau. Le premier, il u traduit puissamment en expressions littéraires les aspirations et les ponts qui déjii modifiaient li>s linbiludes pratiques de la vie. Mais surtout li; premier, avec une intensité exlraoïdinaire, il a lié la nature à l'àme, il a projeté dans ses paysages tous I(m fiissDUS et les Irausporls de sa sensibilité. U a expriuié et amplifie ses étais de i-.uDïCienco par ses tableaux du monde extérieur. Il a L-réé en un mol le paysage seiilimental {II' éd ).

tement dépendante du sentiment de la nature : car celui qui s'airête à noter les Ibrmes des choses extérieures, les fines iiiiprosions qu'elles apportent à l'àme, est un homme en qui la sensaliun prévaut sur rinlelligence, un homme au moins qui n'estime pas l'aclivité des sens inférieure en dignité à celle de l'esprit. Ainsi la représentation du monde sensible devient la fin immédiate du travail littéraire, de préférence au monde intelligible, qui s'exprimera lui-même à travers le premier, et en relation avec lui.

L'imagination de Rousseau, qui déforme tout, n'a point, en somme, déformé la nature. Il a romancé les faits de sa vie, les sentiments de son cœur, il a romancé sa vision de la société : il a repré-

^senté fidèlement la nature. C'est qu'elle le satisfaisait plemement: elle n'avait besoin que d'être, pour lui donner des jouissances : ici, par conséquent, sa sensation coïncidait toujours avec l'objet, et la diversité de ses seusations successives ne faisait l'effet que d'un changement d'éclairage.

i Par le lyrisme et par le pittoresque,. Rousseau rétablît l'art

Mans notre lîrté'rature : ces émotions qu'il rend, ces tableaux qu'il peint, cela n'est plus soumis à la loi du vrai; tout cela doit s'ordonner s"elon la loi dîrBréïïir,'crii~cafactère esthétique. Les moyens s'approprient à la fin";" tS'^yle algébrique n'est plus de mise, il faut que par-dessus les valeurs intelligibles il recharge les valeurs

isensibles : on s'achemine ainsi à une révolution dans la langue'.

Tout se mêle encore dans Rousseau, le moi et la nature, l'abstraction et la sensation, la logique et la passion, l'éloquence, le roman, la poésie, la philosophie, la peinture. 11 nous prend par toutes nos facultés : en politique, en morale, dans la poésie, dans le roman, on le trouve partout, à l'entrée de toutes les avenues du temps présent.

1. Sur le rythme de la phrase dans la Nouvelle Héloïse, voyez G. Lan«on, lArl ie la Prose.

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