‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 31 sur 504 · CYCLES DE LA CROIS.VPE ET DE L'ANTIQUITÉ · texte numérisé non relu

CYCLES DE LA CROIS.VPE ET DE L'ANTIQUITÉ

Ce furent d'abord les poèmes sur la croisade. Au temps où les croisés venaient de prendre Jérusalem, quand tout l'Orcident frémissait au bruit des merveilles qui s'étaient accomplies en Terre Sainte, quand on écoutait avidement toutes les rumeurs des combats d'outrc-mcr, un trouvère lettré, et tout brûlant lui-même des passions de son temps, s'avisa que ce serait une belle chanson a

réciter devant les nobles et les bourgeois, que celle où tous les exploits de (Jodefroy de Bouillon seraient relatés au vrai : il compila dans les chroniques latines" la Chanaon cVAntiochc, quelque vingt-cinq ans après les événements. Un autre la continua, et lit la chanson de J^ritsalemy d'aprt-s la tradition orale qui s'était étiMie dans l'armée même des croisés. Le succès de ces émouvantes histoires en fit le noyau d'un cycle qui se développa selon les procédés qu'on a indiqués plus haut : le récit de la croisade se prolongea à travers toute sorte d'inventions romanesques, du plus vulgaire et souvent du plus grossier caractère, tandis que le héros central de la geste, le grand Godefroy de Bouillon, était doté d'une généalogie fabuleuse où s'insérait la merveilleuse légende du chevalier au Cygne •.

Puis apparut ce qu'on a appelé le cycle de V antiquité'^ : des poètes savants, qui lisaient les livres latins, y remarquèrent mille choses merveilleuses qui pouvaient se mettre en clair français à la grande joie du public illettré. L'un fit une chanson de geste de la vie d'Alexandre, telle que le faux Callisthène l'avait racontée, et la chevauchée du roi macédonien à travers l'immense Asie et l'Inde prodigieuse, le caractère du héros, type accompli de vaillance et de largesse chevaleresques, eurent le succès le plus populaire. Un autre mit en roman le siège de Troie, non d'après Homère sans doute, ce témoin mal informé : mais il lisait les mémoires du Cretois Dictys, un des assiégeants, ceux surtout du Phrygien Darès, qui fut dans la ville assiégée; et c'était là de bons témoins, qui n'ignoraient rien et ne laissaient rien ignorer. Virgile y passa ensuite, puis Stace, puis Lucain, puis Ovide : Enée, Œdipe, César, tous les personnages des Métamorphoses défilèrent sous les yeux do nos Français émerveillés.

Cependant d'autres poètes avaient écouté les harpeurs bretons et gallois, et tout le monde celtique, Tristan et Yseult, Arthur et Genièvre, Lancelot, Yvain, Perceval, faisaient leur apparition, héros plus étranges, plus captivants que tous les héros anciens par l'imprévu des aventures et la nouveauté des sentiments.

Ce n'était pas tout encore : selon le hasard qui présidait à la vie des écrivains, selon le livre qui leur tombait entre les mains, le voyageur ou le croisé qu'ils avaient entendu, selon enfin qu'euxmêmes avaient été promener leur curiosité en telle province ou en

1. Lé2:ftnLle identique à celle qui fait le sujet de Lohengrin.

2. Éditions : Homan de Troie, éd. Joly, 1S70, in-4, éd. Constans, 4 vol. in-.8 (Soc. des anc texte?, 190-5-1908}; /îoman rfe Théhcs, éd. Constans, 2 vol., in-8 (Soc. des anc. textes, 1S90); Roman d'Eneaa (Bibl. .Vormannica, t. IV, Halle, in-8, 1891). — A consulter : P. Meyer, Alexandre le Grand dans la littérature française au moyen âge, 2 vol., 1886; Joly, Benoit de Sainte-More et le Roman de 2'roie.

tel pays, une incroyable diversité de récits réclamait tour h tour l'atloiuioM du public : lomans grecs et byzantins, contes orientanx, traditions anglo-saxonnes, légendes locales de .Normandie oti du Poitou, fables incroyables, anecdotes vraiesou vraisemblables, sujets pathétiques, comiques, féeriques, historiques, et même réalistes. On passe de Mahomet à Mélusine, de l'empereur Constant au roi liichard Cœur de Lion; à coté du merveilleux l'art cnopeiis de Blois de Denis Pyramus, qui nous conte en son style enjolivé les amours duri beau chevalier et d'une lée inconnue (c'est Psyché, où les rôles sei-aicnt renversés], on rencontre la très simple et dramatique histoire de la châtelaine de Vergy, qui n'est que le récit d'une très humaine passion situ^'e en pleine réalité contemporaine, ou l'aimable rhante-f'ahle dWucassin cl yicoletti'^ récit, en prose coupée de laissca chantées, des amours de deux entants qui finissent par se rejoindre et s'épouser.

L'inégalité des talents répond à la bigarrure des sujets : parmi les plus désespérantes platitudes, parmi les plus insipides extravagances on peut recueillir de courts poèmes, ou des épisodes de longs poèmes, qui sont d'agréable lecture. Mais rien d'éminent, en somme, et qui dépasse les qualités moyennes d'une narration vive et limpide : le génie manque et cette forme impérieuse qui détermine une littérature pour longtemps. Le mérite essentiel enfin de tous ces romans, c'est de conserver une riche matière à la disposition de l'avenir.

Dans cette matière, les hommes du moyen âge mettaient à part deux groupes : les poèmes tirés de l'antiquité, qu'ils vénéraient pour leur origine, comme dépositaires d'une profonde sagesse, et les poèmes celtiques, dont la brillante « vanité » les amusait. Ils en tirent deux cycles qui prirent place aux côtés du cycle national, et .Jean Bodel énonça cet axiome qu'il no fallait compter que trois matières : celles « de France, de Bretagne, et de Rnme la grant ».

Il n'y en a vraiment que deux à retenir. On peut passer vite sur le cycle de l'antiquité. Les érudits peuvent louer la vivacité dauphinoise d'Albôric de Besançon ou Briançon (commencement du xu' siècle) et les grâces tourangelles de Benoît de Sainte-More (2* moitié du xn" siècle). Mais tous ces romans dont les héros se nomment Alexandre, ou Hector, ou Enée, ne peuvent être pour nous que des parodies ridicules. On pourra s'amuser un moment à voir le prince Alexandre étudier les sept arts et se faire adouber chevalier par sa mère, inaugurant la brillante carrière qui le mènera à figurer sur nos jeux de cartes entre Arthur et Charleniagiu' sous les traits d'un empereur à la barbe fleurie. On peut rire d'abord de cette Tioie féodale avec son donjon et ses tours crénelées, toute pleine de chevaliers et de dames courtoises, et de

Les roma>5S bretons. 40

cette non moins féodale armée des Grecs qu'accompagne comme à la croisade l'évêque Calchas. Les singulières broderies qui enjolivent toute l'avtnture d'Enéas, couiuie la description du « serpent marage », que Ton nomme u crocodile »,' et qui dort gueule bée pour donner aux oiseaux la facilité de venir becqueter dans son ^estomac les résidus de sa digestion, ou la déclaration d amour en écho, entretiennent peut-être la curiosité pendant une ou deux pages. Mais cela nous lasse vite. Tout nous froisse et nous rebute dans ces inconscientes mascarades, où toute la beauté de Tart antique comme toute la vérité de la nature antique sont si cruellement détruites. Tout cela est un poids mort dans la littérature, comme Cyrus ou Clélie, et pour les mêmes raisons. Puis, malgré la vogue immense de quelques-uns de ces poèmes, ils sont pour nous insigniliants. Les poèmes sur Alexandre ne sont que des chansons de geste : les romans d'Enéaa et de Troie ont l'esprit, le style, le mètre des romans bretons; et si Benoît de SainteiMaure a précédé Chrétien de Troyes de quelques années, il n'a rien mis dans son œuvre, qu'on ne retrouve plus expressif, mieux dégagé, plus complet dans les poèmes de sun jeune contemporain. C'est donc à la matière de Bretagne qu'il faut nous arrêter un moment.

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