‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 32 sur 504 · LE CYCLE BRETON · texte numérisé non relu

LE CYCLE BRETON

Les romans bretons sont la rentrée en scène et comme la revanche de la race celtique : c'est, au moins en apparence, la prise de possession de l'dccident romanisé, germanisé, christianisé, féodal, par Timagination des Celtes de Bretagne, qui avaient pu échapper, sinon tout à fait à la domination, du moins à la civilisation romaine.

Cette race rêveuse, passionnée, capable de fougueuse exaltation et d'infinie désespérance, avait produit très anciennement une très abondante poésie : elle était la poésie même, par l'intensité de la vie intérieure, par sa puissance d'absorption passive si prodigieusement supérieure à sa capacité d'action expansive. Elle recevait tout l'univers en son àme et le renvoyait en formes idéales : vraie antithèse du génie dur et pratique de Rome, dont le rôle est de façoimer la réalité par Tépée et par la loi.

Dans les traditions religieuses, ethniques, historiques qui sont la matière de la poésie celtique, ce ne sont que voyages au pays des morts, étranges combats et plus étranges fraternités des hommes et des animaux, visions fantastiques de l'invisible ou de

l'avenir, hommes doués d'une science ou d'une puissance surnaturelles, ((ui i-oniniandent aux éléments et savent tous les mystères, animaux plus savants el plus puissants que les hommes, chaudiOîis, lances, aibres, fontaines majjiques, et lonij;s écheveaux d'aventures et d'entreprises impossibles à quiconque n'est pas prédestiné pour les accomplir, servi par les êtres on maître des objets prédestinés à en assurer l'acoompUssement. Le miracle est en permanence dans l'incessant écoulement d'une fantasmagorique pliénoménalilé, où l'individualité, la personnalité se fondent : partout, et en nous, à notre insu, opèrent des forces cacin';es, qui nous font sentir et vouloir; les fîmes se promènent à travers les i'urmes multiples et hétérogènes du monde apparent. Un sens profond du mystère et de la vie universelle, une large sympathie qui attache rhomnic à tout ce qui est, et qui fait dégager des animaux, des arbres, de toute la nature l'intime frémissement d'une sensibilité humaine, l'inquiétude irréparable de l'au-delà, l'àpre curiosité du monde inconim, effrayant et attirant, qui reçoit les fugitifs du monde des vivants, imprègnent toute cette poésie, et lui prêtent un inoubliable accent '.

Le christianisme a passé là-dessus sans atteindre le principe de ce mysticisme naturaliste : il dut s'y adapter en adoptant les mythes qui en étaient sortis. Etrangère à la conception juridique et politique du christianisme romain, l'Eglise celtique laissa l'àme de la race façonner une religion nationale à son image. Tout le matériel et tout le personnel des vieilles légendes subsista, dûment consacré et baptisé au nom de Jésus-Christ : le pays des morts fut le purgatoire de saint J'alrice; mais l'esprit chivtien ne pénétra pas [)rofondément : tout ce monde merveilleux garda l'intégrité de son âme celtique.

Les désastres et les misères qui assaillirent les Bretons, l'invasion étrangère, les guerres séculaires, qui lentement les dépossédaient de leur antique héritage, avaient plutôt excité que brisé l'activité poétique de la race. Cantonnés les uns dans un coin de la grande ile, les autres réfugiés dans la presqu'île armoricaine, ils s'attachaient à leurs traditions comme au plus saint titre de leur imprescriptible droit, comme au plus sûr gage de leur inévitable triomphe. Ils aimaient à écouler leurs conteurs qui en conservaient et accroissaient le pn'^cieux dépôt. L'n charme puissant, une eflicace consolation émanaient pour eux de ces récits, où la prose parlée alternait avec les vers chantés, qu'accompagnait le

1. Cf. Uonan, L'ssai .iu7' la poésie di's races celtiques. D'.Vrbois de Jubainville, Littérnlurr. celtique, l. 1-IX (les loincs III-V sonl ilii» à M. Ixd cl coiilionncnl une Iraiiuctioudea .l/aAj«oj((OM), Paris ,18S3-)UûO. (Cf. Loi, duus UHomania, t. XXIV ol XXV.)

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son d'une petite harpe, appelé rote. Et les étrangers même, ennemis comme les An;j;lo-Saxons,indilïéients comme les Normands, épiouvaient la pénétrante originalité de ces airs et de ces mythes.

On a disputé, on dispute encore sur le mode de dilTusion des traditions celtiques : voici le plus probable. Encouragés," alTirés par l'admiration qu'excitait leur habileté, les harpeurs bretons commencèrent à promener par les provinces anglo-normandes et françaises les fictions où s'étaient déposés les antiques croyances et les chers souvenirs de leur race : de notre Bretagne, du pays de Galles, des deux pays plutôt que de l'un des deux, ils venaient plus nombreux chaque jour dire aux barons et aux dames des lais d'Arthur ou de Tristan, de Merlin ou de saint Brandan, chantant peut-être les paroles originales de leurs mélodies, mais sans doute contant en français, dans leur français celtique, qui parfois était un étrange jargon, les parties de simple prose. Ce fut ainsi, selon toute vraisemblance, que le peuple bieton répandit sa poésie à travers l'Occident féodal : sourde infiltration d'abord, qui devint une large inondation.

Avant le milieu du xu" siècle, la curiosité, l'intérêt du public, en Angleterre, en France et jusqu'en Italie, se portait de ce côté-là. Gaufrey Arthur, de Monmouth, avait mis en émoi le monde des clercs par sa fabuleuse Historia regum Britannise, dont quatre traductions françaises avaient presque aussitôt rendu Arthur et Merlin universellement populaires. Prompts à saisir le vent, des poètes anglo- normands et français firent concurrence aux harpeurs bretons. Us dirent aussi des « lais », substituant à la prose épique des Celtes leurs suites de petits vers octosyllabiques, légers, grêles et limpides. D'autres les étendirent, les amalgamèrent en longs poèmes; d'autres y mêlèrent des traditions, des inventions qui n'avaient rien de celtique. On fabriqua des romans celtiques comme on avait fait des chansons de geste, d'après un modèle fi.xé, par des procédés convenus. On mêla le mysticisme chrétien au fantastique breton. Des romans en prose accompagnèrent, précédèrent peut-être parfois, et plus probablement suivirent les romans en vers. Lais brefs et sans lien, romans de Tristan, romans de la Table ronde, romans du Saint Graal, tout cela fit en un peu moins d'un siècle une masse vraiment prodigieuse de littérature, à peu près achevée vers 1250'.

Toutes ces productions sont destinées à être. lues.: elles ne passent pas par la bouche des jongleurs. Cé^ont vraiment des nouvelles et des romans, au sens moderne du mot. C'est leur première et extérieure nouveauté.

I. G. Paris, Hist. litt. de la France, l. XXX, 1888; Romania, l. X, XII, XV. (.Cf. aussi t. XXUI.)

b2 LITTÉRATURE HÉROIqUE ET CHEVALERESQUE.

Mais c'est la moindre qu'on y trouve. Elles répondent à un besoin nouveau, à un état d'esprit que révolution sociale et politique développe de jour en jour davantage chez des générations que Iransporlc moins la rudesse vigoureuse dos chansons de geste. Elles trouvent faveur d'abord auprès de la pailie de l'aristocratie anglo-normande et française, qui commençait à subir l'influence de ce Midi où la vie était plus facile, tout égayée de luxe éclatant et d'aninur raffiné, en qui la poésie aux formes riches, les senlimenls nolilement sublils des Iroubadouvs insinuaient des nia-urs plus douces, et le désir inconnu des commerces aimables et du bien-ètie raffiné. Tout cela avait pénétré dans la brutale féodalité du Nord à la suite d'Aliéuor d'Aquitaine, qui fut successivement reine de France et d'Angleterre. Ces Poitevins, ces Gascons, ces Toulousains, ce poète Bernard de Ventadour, qui la suivaient, avaient encore plus dans leur esprit que dans leur costume de quoi étonner les barons du Nord : ils les instruisirent, et firent éclore le courtisan dans le vassal.

Les romans bretons vinrent à point nommé traduire la transformation de la société : on les voit dans les terrains que quelque rayon du Midi aéchaufTés : c'est au second mari d'Aliéner, c'est à Henri 11 d'Angleterre, que le plus ample recueil de lais qu'on possède, œuvre d'une femme, Marie de France, est dédié : c'est de la fille d'Aliénor et de son premier mari, Louis VII de France, c'est de la comtesse Marie de Champagne que le plus brillant versificateur de romans bretons, Chrétien de Troyes, a reçu le sujet de LuHcclot. Ce n'est pas un pur hasard, si la protection qui soutient, l'inspiration qui anime les deux plus intéressants narrateurs des légendes celtiques ramènent toujours notre regard vers la princesse à qui Bernard de Ventadour donna la musique amoureuse de ses vers.

Il faut, je crois, si l'on veut en comprendre le caractère et l'influence, faire trois parts de l'énorme amas des romans bretons. En premier lieu viendront les lais divers et les poèmes sur Tristanj puis la Table ronde, et les âvëiiliires de ses chevaliers; enfin le Saint Craal, et sa troupe mystique de gardiens et de quêteurs.

Le'premier groupe, ce sont les poèmes d'amour. Les aventures, les exploits, la chevalerie, les tournois, la religion, n'y tiennent que peu ou point de place, encore que l'on y trouve des évèques et des couvents, et que les muuirs extérieures soient celles de l'Angleterre et de la France du xii» siècle. Mais ces évê(iues démarient le lendemain ceux qu'il ont mariés la veille; ces chevaliers épousent des fées, se transforment en autours ou en loups-garous. Ils blessent des biches à voix humaine, suivent des sangliers magiques, se couchent dans des barques qui les portent au pays fatal où s'ac-

LES ROMANS BRETONS. bZ

compllra leur destinée de joie ou de misère. Au fond, toujours ou presque toujours, l'amour, non pas l'appétit brutal des chansons de geste, ni la fine rhétori(iue du lyrisme méridional, mais le sentiment {irofond, ardent, qui emplit une Ame et une vie, qui y verse seul le bonheur ou le malheur. Voici bien du nouveau pour notre public : voici la passion intime,, éternelle, qui souffre, et qui se sacrifie ; Fresne préparant le lit de la nouvelle épouse pour laquelle son seigneur la répudie: la femme d'Eliduc ranimant la fiancée que son mari avait ramenée d'outre-mer, et se faisant nonne pour lui céder la place. Voici les séparations qui n'abattent pas l'amour et ne lassent pas la fidélité : Guigemar et sa bien-aimée qui retrouvent intacts après des années les nœudsqu'ils se sont liés mutuellement autour de leurs corps; Milon épousant en cheveux gris celle qu'il a choisie dès l'enfance. Voici rexallation amoureuse, dont les effets ne sont pas de vulgaires coups de lance, mais d'étranges défis à la nature : l'amant qui, pour mériter sa maltresse, la porte dans ses bras jusqu'au sommet d'une montagne, et qui expire en arrivant.

Tout cet amour sans doute n'est pas platonique, ni toujours délicat. Mais le sentiment pénètre et enveloppe tout. Il fait vraiment de l'amour la chose du cœur, et toutes les satisfactions qu'il poursuit ne sont rien auprès de la ravissante douceur qu'éprouvent les âmes à s'unir, à se pénétrer intimement. L'exquise chose, que ce lai où il ne se passe rien! Un chevalier toutes les nuits vient regarder la dame accoudée à sa fenêtre : elle a un vieux mari qui s'inquiète, et lui demande ce qu'elle fait ainsi; elle répond qu'elle vient entendre le chant du rossignol, et le brutal fait tuer le doux chanteur : la dame envoie le petit corps de l'oiseau à son ami, qui le garde dans une boite d'or : et c'est tout. Ou bien cet autre : Tristan, banni de la cour du roi March, apprend qu'Yseult doit traverser la forêt où il s'est retiré : il jette sur le passage de la reine une branche de coudrier autour de laquelle est roulé un brin de chèvrefeuille; et sur l'écorce il a gravé ces mots :

Belle amie, ainsi va de nous :

Ni vous sans mai, ni moi sans vous.

La reine voit, comprend, entre sons bois. Elle trouve Tristan : ils causent, joyeux; ils se séparent, p!onrai>t. Et c'est tout encore. Ce sont Ik quelques-uns des lais que nous dit Marie de France *, de sa voix grêle, si simplement, si placidement, qu'on peut se demander si elle se doutait de l'originale impression qu'elle nous fait ressentir.

1. Édition : Warnke. Halle, 1885. — A consnlter : Bedier, les Lais de Marie de

France [flevue des f)uar Mondes, i'o oiH. I8.U).

'■'>\ LITTÉRATURE HÉROi'oUE KT CHEVALERESOUE.

F, 'amour aussi, la ]tassion ijui consume et dont on niouil, c'est toute la légende de Tristan'. Dans un cadre d'étranges fictions, la réalité luunaine est fournie par sa mutuelle possession de deux Ames. Les géants ou le dragon que Tristan combat, le bateau sans voile et sans rames dans lequel il se couche, blessé, pour aborder en Irlande où vit la reine, qui seule peut le guérir^ cette lantastic]ue broderie ne distrait pas le regard de la passion des deux amants : passion fatale que rien n'explique, qui n'est pas née d'une qualité de l'objet où elle s'adresse, qui ne va pas à la valeur de Tristan, à la beauté d'Yseull, mais à Tristan, mais à Yseult : |)assion si irraisonnée, si mystérieuse en ses causes, que seul un pliiltre inagi(iue en provoque et figure le foudroyant éclat. Tristan était venu demander la main d'Yseult pour son oncle le roi Mardi, et ramenait la blonde fiancée, quand une funeste erreur leur fait boire à tous deux le philti^e que la prudente mère d'Yseult avait préparé pour attacher à jamais le roi Mardi à sa lille. C'en est fait dès lors . plus fort que leurs volontés, plus fort que le devoir, plus fort que la religion, l'amour souverain les lie jusqu'à l;i mort. Délicieuses sont leurs joies, délicieuses leurs tristesses; leurs inquiétudes cruelles, leurs amers remords, leur sont des voluptés, quand ils luttent de ruse contre les soupçons du roi (»u l'espionnage des curieux, et quand, chassés ensemble, ils vivent dans la forêt, où le roi March les trouve dormant côte à côte, l'i'pée entre eu.\. Mais le roi reprend .sa femme, et Tristan s'en va errant aux pays lointains . les années passent, il aime encore, mais il doute, il se croit dupe et trahi, il se laisse persuader d'épouser une autre femme : le cœur tout navré de doux souvenirs, il prend comme une image de la bien-aimée une Yseult rorame elle, et blonde comirie elle. Faible remède d'un mal qui iiin a point : près de TYseull Bretonne, il songe à l'autre Yseult, qui est outre-mer en Cornouailles. Blessé, se sentant mourir, il envoie un ami la chercher : si elle veut venir, l'ami dressera une vuile blanche sur son vaisseau ; sinon, il le garnira de voiles noires. Mais comme Tristan sagite, impatient, sur son lit et demande si l'on aperçoit le vaisseau qu'il attend, sa femme, torturée de jalousie, lui annonce un navire aux noires voiles : et il meurt, au moment où débarque la seule, la toujours aimée Yseult, qui se précipite et jtrie pour lui ;

1. Éditions . Le roman de Tristan par Thomas, p. p. J. Bédier, 2 vol., 1902-190r> (Ane t;.'iles);Ze7-oman rfe rrjs^dH, par Béroul, p. p. E. Muret. 1 vol. 1903(Anc. textes", ; Lex deux poèmes de la Folie Tristan, p. p. J. Bédior. 1 vol., 1907 (Ane. textes); Fr. Michel. Pannes français et anglo-normamls sur Tristan, 2 vol. Londres, 1835-39. — A consulter : Bossert, Tt-istan et Yseult, 1865, in-8. Bédier, /.e roman de Tristan et ïseuU, 1900.

LES ROMANS BHKTilNS. iia

■■ Ami Tristan, quand vous vois mort, Je n'ai droit ni jiouvoir de vivre; Vous êtes mort pour mon amour, Et je meurs, ami, de tristesse, De n'avoir pu venir à temps. »

Auprès de lui se va couclier; Elle l'embrasse, cl puis s'étend :

El aussitôt rendit l'esprit.

Ainsi vers 1170, un poète anglo-normand, du nom de Thomas, dans une œuvre dont une grande partie est perdue, contait la pathétique aventure de Tristan et d'Yseult, et ses petits vers fins et secs notaient pourtant avec une pénétrante justesse l'histoire intime de ces deux âmes pitoyables.

Mais ces grandes amours n'étaient pas faites pour nos Français : ils les content sans s"exalter, sans s'émouvoir, ou bien rarement. Avec leur esprit positif, ils aperçoivent tout de suite les actes, l'adultère, ses profits, ses tracas, son comique : ils esquissent volontiers des silhouettes comiques de maris. Le bon roi Mardi tourne aU'-George Dandin : ce malheureux, si intimement, si tendrement épris, qui ne peut que souffrir sans haïr, qui aime comme Tristan, mieux peut-être, et qui pourtant n'a pas bu le philtre, pourquoi en vérité le faire ridicule? J'ai bien peur que l'idée de l'avilir et de s'en gaudir ne soit une invention française.

Déjà surtout la chevalerie dénature la poésie celtique pour raccommoder au goût de l'aristocratie féodale. Vaventure , dans Tristan, les tournois, le luxe, les habitudes confortables ou délicates, dans les lais, sont des ornements qui tendent évidemment à devenir le principal. Ces ornements font presque tout l'intérêt des romans de la Table Ronde.

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