Étude XI
2. Ce chapitre étonnant et alors absolument oriprinal est dans l'étude X.
3. G. Lanson, Un manuscrit de Pnul et Virginie, Revue du Mois, 1908.
crise du dt^part, la tempi^le où se penl le Sainl-Gcnm : voilà les événements et les ressorts de l'émotion.
Le cadre est séduisant : c'est la nature des tropiques avec sa richesse éclatante et ses étranges violences. Deux ou trois paysages de rile de France, deux ou trois états du ciel : rien de plus, et cela suHlt. Pas de rhétorique, mais un imprcssiouisme sincère et puissant. Des mots propres, inouïs, bizarres, palmistes, tatarnaques, papayers, dressent devant les imaginations françaises toute une nature insoupçonnée et saisissante. A peine quelques fausses notes que la sentimentalité philosophique du temps ne remarquait pas : « les pâles violettes de la mort se confondaient sur ses joues avec les roses de la pudeur ». Ailleurs « ces paisibles enfants de la nature » sont des singes qui se balancent dans les hauts cocotiers. Rousseau nous montrait Montmorency, la Savoie, la Suisse : une nature connue et familière. Ici, nous sommes dépaysés; et l'étrangeté de ce monde exotique a une force particulière pour exciter en nous le sentiment des beautés naturelles.
L'effet de ce petit roman fut immense en 1787. Les beaux esprits avaient bâillé quand l'auteur l'avait lu chez Mme r^'ecker : ils ne comprenaient pas qu'ils étaient dépassés. Sur le monde malade d'un abus d'esprit, lassé de la vie la plus artificielle qui fut jamais, disposé déjà par Jean-Jacques à goûter le sentiment plus que la pensée, cette églogue rafraîchissante tomba. L'innocence naïve, la nature sauvage, cela reposait du raffinement extrême des idées et des mœurs; cela remplissait le vide secret, consolait le profond ennui des cœurs.
INous en rabattons un peu aujourd'hui. L'églogue paraît mince et fade. Il ne faut pas comparer ce couple de Paul et Virginie aux amoureux de Dante ou de Shakespeare, à Paolo et Francesca, à Roméo et Juliette, Cependant Bernardin de Saint-Pierre a créé deux types, qui vivent : ce n'est pas peu sans doute. Ce ne sont pas deux caractères, ce sont deux noms, quelques sentiments élémentaires, simples, larges, plus rêvés qu'observés, quelques attitudes gracieuses ou louchantes; c'est un doux et triste songe d'amour pur, par lequel l'humanité se repose des réalités rudes. Paul et Virginie sont d'irréelles et suaves figures de poème; un sentiment élégiaque et lyrique les a créées. Ils sont de la famille des êtres que créeront Chateaubriand, Byron et Lamartine: Mais ils sont tout détachés de l'auteur qui les a formés, indépendants aujourd'hui de sa certaine persoimalilé, élevés à l'infinie réceptivité des légendaires symboles. Et enfin, grande nouveauté, ils sont très sensiblement conçus selon un idéal précis de beauté formelle : nous verrons bientôt d'où celte infiuence féconde a soufflé.
Voilà comment Bernardin de Saint-Pierre a puissamment con-
tribué chez nous au renouvellement de la littérature. L'insignifiance de l'idée iait ressortir plus fortement l'impression poétique ou pittoresque. Avec une philosophie moins niaise, il représenterait moins bien un moment décisif de l'évolution du goût en France.