CHAPITRE II
1. Préparation du romantisme dans la littérature : sensation, sentiment; thèmes lyriques. — 2. Préparation du romantisme dans la société. Types d'âme romantique : Mlle de Lespinasse, .Mme Roland. — 3. Obstacles au renouvellement de la littérature : le monde, le goût, la langue. Exemple de Ducis.
Bernardin de Saint-Pierre nous introduit au romantisme. Tout le siècle est prêt avec lui, semble-t-il. Et cependant trente ans encore s'écouleront après Paul et Virginie {\1 81); une grande intelligence et un génie supérieur, Mme de Staël et Chateaubriand, se dépenseront sans que Ton aperçoive encore le port où l'on paraissait toucher. D'où vient cette suspension du mouvement, cette lenteur d'éclosion des germes?
i. TENDANCES NOUVELLES DE L.\ LITTERATDRE.
Mais d'abord ces germes existaient-ils bien? Nous n'en douterons pas si nous ramassons sous nos yeux tous les indices de renouvellement prochain que la littérature et la société nous présentent.
Le genre en apparence le plus conservateur, le plus lié par les traditions et les règles, c'est le genre dramatique. Regardez; de toutes parts la forme classique craque, et ne se soutient plus. De toutes parts, elle est en contradiction avec l'esprit qui l'emploie. Un goût singulier de représentation des choses sensibles, concrètes, particulières s'y insinue. On ne peut plus supporter les spectateurs sur la scène' : et cette scène rendue libre appelle l'action, le
1. Le comte do Laura^uais donne 20 OOO livres aux comédiens «q 1759, pour qu'il» renonceat à placer ^ea 3pect«leur8 sur (a scén9>
décor, la figuration. De l'Opéra et de la Foire, le souci de la mise en scène, dos accessoires exacts et pittoresques, gagne la Comédie- Française : les princesses grecques quillenl leurs paniers, les héros romains rejettent leurs perruques. Mlle Clairon, qui montre Klectre en haillons, fraye la voie à Talma, qui, au début de notre siècle, fera Cinna « laid comme une statue antique ». Regardez les costumes des méchants drames qu'on joue dans les dernières années de l'ancien régime : une curiosité réaliste s'y fait sentir : voyez notamment Préville en menuisier travaillant à son établi '. Lisez les indications si précises, si détaillées des drames de Diderot et de Beaumarchais : il y a là des effets tout extérieurs qu'on n'a pas dépassés. Nous ne sommes pas même encore arrivés à cette suppression de l'entr'acte, que Beaumarchais tentait pour la continuité de l'illusion. Comme avec cela l'action se complique, se charge d'incidents, elle se ramasse plus difficilement dans un seul lieu, en un seul jour. Beaucoup d'œuvres sont librement ordonnées selon les nécessités locales du sujet : ainsi le Barbier et le Mariage. Il est impossible que les unités continuent à tyranniser notre théâtre : la mise en scène, la structure des pièces, la curiosité physique des spectateurs réclament des cadres moins étroits. Même la forme du vers est menacée : la comédie, le drame l'abandonnent; on tente la tragédie en prose. Les sujets se renouvellent : l'histoire de France, les histoires modernes s'emparent de la scène; et ces sujets ne se contentent pas d'un vague décor sans caractère; ils amènent infailliblement le pittoresque exact, les essais de restitution historique dans la composition littéraire et dans la représentation théâtrale.
Partout l'éveil des sens se fait sentir dans notre littérature jusquelà tout intellectuelle. Le roman se charge d'impressions, de descriptions du monde extérieur; il substitue les silhouettes aux types, il indique les formes, les milieux, les fonds. Jean-Jacques fait de la beauté des campagnes, des bois, des cieux, un des objets nécessaires de l'art littéraire. Diderot abat la barrière qui séparait la peinture, l'architecture de la littérature; il fait des œuvres des artistes une matière d'activité et de plaisir littéraires. Les littérateurs hantent les peintres, les sculpteurs, les architectes; les uns et les autres font échange de pensées, de goût, d'idéal.^ Les littérateurs même seront au premier rang dans les vives polémiques auxquelles donneront lieu les Bouffons d'abord, et plus tard la riva-
1. A consulter • A. Guillaumol fils, Costumes de la Comédie-Française, album in-fol.
2. Lettre de Voltaire au comte de Caylus sur BouubardoD ; Correspondance de Du derot et de Falconet.
lité de Gluck et de Piccinni. De ces commerces tend à se df^paper une oslliélique géncTale", qui rétablira la littérature au nombre des arts.
Dans le même sens agit rinfluence de la littérature anglaise fortement physique et réaliste. Mais elle est sentimentale aussi e lyri([ue, et par là, comme la littérature allemande, elle corres pond à des caractères nouveaux que notre littérature est en train de développer. Depuis La Chaussée, mais surtout depuis Diderot et Rousseau, les types littéraires ont changé •.. d'actifs, raisonneurs, et conscients, ils sont devenus sentimentaux, Imaginatifs, enthousiastes, mélancoliques. L'écrivain lui-même renonce aux exactes et fines analyses : il déborde de sensibilité comme ses personnages, il s'abandonne à des transports délirants; son inspiration est fiévreuse, troublée, intempérante. On ne recherche plus la connaissance par la raison, mais la jouissance par le sentiment. Et l'on identifie par surcroit la vérité avec le désir ou l'amour. L'écrivain prend sa règle dans son tempérament personnel. Nous avons vu que la littérature, chez Diderot, chez Rousseau, chez Bernardin de Saint-Pierre, devient décidément individualiste : faut-il rappeler que Voltaire même, dans sa forme classique, est constamment tyrannisé par son individualité, que ses théories religieuses et politiques tiennent aux plus secrètes inclinations de son moi, et qu'enfin il n'a pas craint d'apphquer la grave, l'impersonnelle tragédie à la représentation de sa personne, de son ménage et de ses goûts? Nous avons vu avec Diderot, avec Rousseau, les thèmes lyriques se constituer : les caractères propres du romantisme, l'infini des aspirations et des lanjentations, le goût des larmes, des ruines, de la tristesse et de la mort, la recherche des contrastes touchants ou terribles, tout cela apparaît entre Rousseau et Volney *.
Enfin quel mot décisif que ce cri de Beaumarchais : « Si quelqu'un est assez barbare, assez classique...! »