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TENDANCES NOUVELLES DE LA SOCIETE

Et la société est en parfait accord avec la littérature. Sous sa brillante surface, ce monde est triste. 11 s'est trompé quand il a cru s'assurer le bonheur par la morale facile. Il a permis avec une douce indulgence la libre poursuite du plaisir sensuel, sous

1. Le comte de Volney (1757-1820), donne en 1791 les Ruines : mélange singulier de philosopliisme (haine des tyrans et dos prùtres; foi au propres et à la raison] et do notation pittoresque des choses exl^'-ieures (costumes, mœurs, traits locaux, etc.).

la seule condition de respecter les convenances sociales, du reste singulièrement élar^'ies; et voici que de la sensation physique toute pure, dans laquelle il avait simplifié l'amour, est sortie la satiété; la vanité même, par où on en relevait la saveur, n'a pas sufli à dissiper l'impression de langueur accablante, d'éco^urante monotonie, que dépose à la longue dans les cœurs le libertinage du siècle. Par un chemin tout opposé, par l'intensité de la vie intellectuelle, on est conduit au même point. Un amour pro^ l'ond de la vérité, une noble foi dans la raison et dans la science soutiennent les savants adonnés aux plus âpres études. En ce temps-là même, les hommes qu'anime le véritable esprit scientifique embrassent avec bonheur les objets de leur pensée, l'ussentils bien creux et chimériques : un Dalembert, un Condorcet se satisfont par leur pensée. Âlais le monde dont l'inquiète analyse est excitée par la vaine peur de paraître dupe, qui dissout par jeu la foi, l'autorité, la tradition, et ne tend qu'à mouvoir son intelligence, sans poursuivre de solides ou bienfaisants résultats, le monde s'épuise dans la continuité de l'action intellectuelle, sans but et sans passion. Les étincelantes conversations qui éblouissent par le dehors ne laissent au fond de l'àme qu'une désespérante sensation de vide et d'inutilité. Cette spirituelle société meurt de sécheresse et de froid : le trop d'esprit la tue. De là la maladie mondaine du siècle : l'ennui. On ne sait oii se prendre. Un triste (< A quoi bon? » monte aux lèvres à tout propos.

Où chercher le remède? Dès la fin du règne de Louis XIV, quelques fines natures l'ont entrevu- La vie sensuelle et la vie intellectuelle ont besoin d'être illuminées, réchauffées par la participation du cœur. L'intérêt sentimental qu'on prend aux choses, voilà le bonheur. Ainsi s'oriente le monde vers la « sensibilité », vers l'idée d'abord et le désir, peu à peu vers la réelle capacité des plaisirs du sentiment. L'imagination développe, multiplie, amplifie les impressions de l'âme et leurs résonances. Si bien que cette société, la plus intelligente, la plus sceptique, la plus raisonnable qui ait jamais été, finit dans les mélancolies sans cause et les espoirs sans mesure, dans les vagues attendrissements et les transports effrénés : elle ne croit plus au merveilleux de la religion; mais Cagliostro la séduit, et elle court au baquet de Mesmer. Elle a soif de mystère et d'infini. Alors commence le règne de la musique, où l'on savoure le maximum de puissance émotionnelle uni au minimum de détermination intellectuelle.

Quelques types mondains nous représentent très nettement la transformation intirne des âmes.

Mme du Deffand, qui a connu toutes les excitations de la vie sensuelle et de la viè'intellectuelle, agonise dans l'ennui le plus aigu,

le plus douloureux dont jamais âme humaine ail été torturée. Elle redouble son mal en l'analysant, elle en trouve la formule : c'est la privation du sentiment, avec la douleur de ne pouvoir s'en passer. Elle a trouvé le remède aussi : dans l'extrême vieillesse, elle apprend à aimor, à pleurer; elle guérit l'ennui par la souffrance. Dans la crise salutaire de sa vie, la littérature ne fut pour rien. Profondément indifférente à toutes ces œuvres de l'esprit français qui ne parlaient qu'à son esprit, secouée par instants et réveillée au contact de Shakespeare, elle a le goût incurable cependant : son intellif^ence n'est ouverte qu'à Voltaire. La vie seule l'a renouvelée et guérie. Elle a senti d'abord le besoin d'être aimée; puis elle a aimé, d'un amour absurde, ridicule, tourmenté; toutes les sécheresses de son cœur se sont fondues : jamais elle n'a plus vécu, et plus délicieusement, que depuis qu'elle est hors de la raison, hors de toutes les convenances, depuis qu'elle a ouvert en elle d'intimes sources de tendresse et de douleur.

Il n'y a de salut que dans l'amour, et dans l'amour-passion. Cette conclusion, où Mme du Defîand n'arrive que péniblement, par une affection sénile, Mlle de Lespinasse s'y réfugia de bonne heure. Elle ne laissa point dessécher son àme de feu dans les bienséances mondaines, ni dans l'exercice intempérant de l'esprit. (( Il n'y a que la passion, disait-elle, qui soit raisonnable. » Et il n'y avait que l'infini qui la satisfit : « Je n'aime rien de ce qui est à demi, de ce qui est indécis, de ce qui n'est qu'un peu. » Elle manifesta magnifiquement l'essentiel idéalisme de l'amour, par la disproportion de ses inassouvibles passions aux éphémères ou médiocres objets qui en étaient l'occasion. Quand elle eut perdu M. de Mora, quand elle eut mesuré M. de Guibert, l'univers, l'art, pas même la musique n'offrirent rien à son àme qui la contentât; elle ne sentit plus de raison de vivre, et elle aima la mort. « J'ai souffert. J'ai haï la vie; j'ai invoqué la mort; mais, depuis le bûcheron, elle est sourde aux malheureux ; elle a peur d'être encore repoussée. Oh! qu'elle vienne! et je fais serment de ne pas lui Jonner de dégoût, et de la recevoir au contraire comme une libératrice '. » Ne voyons-nous pas se former dans les cœurs et déborder sur les lèvres les sentiments romantiques, le lyrisme éperdu de l'amour ou du désespoir? I/amour et la mort, c'est le thème que Leopardi,que Musset chanteront : Mlle de Lespinasse l'a vécu. Les âmes aussi élevées, aussi désespérées sont rares. Mais de tous les côtés nous rencontrons les dispositions enthousiastes ou rêveuses, le bouillonnement sentimental du désir ou de la tristesse, je ne

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