ANDRÉ CHÉNIER
André Chénier ' ne fut connu de son vivant que par quelques odes et dithyrambes qui le classent à côté de Lebrun : son lyrisme
1. Né en 1762 à Conslanlinople, Chénier fut amené tout jeune en France (17C5); il se lia, au collège de Navarre, avec les frères Trudaine. Il fut 6 mois cadot au régiment d'Angoumois, en garnison à Strasbourp. En 1784, il voyage en Suisse et en Italie, avec les Trudaine (1784-1785). De 1785 à 1791. datent la plupart des idylles et éléfries de Chénier. En 1787, il partit pour l'AnKlelerre, comme secrétaire de M. de la Luzerne nommé ambassadeur. Il s'y ennuya cruellement, et revint en P'rance en juin 1791. Il avait déjà publié quelques écrits politiques. Il entra dans la Société de 1789. Après le 10 Août, André Chénier, qui s'indignait du cours des événements, et qui était en désaccord avec son frère Marie-Joseph, l'auteur tragique, quitta Paris. Au commencement de 1793, il se fixa à Versailles, venant de temps h autre a Paris, visitant des amis à Passy, à Luciennes, à Saint-Oermain. Le 7 mars 1794, il fut arrêté près de la Muette, sans qu'il y, eût de mandat contre lui. I! fut mis à Saint- Lazai-e, transféré le 6 thermidor à la Conciergerie, jugé et exécuté le 7. Marie-Joseph fit en vain tous ses efforts pour le sauver.
Éditions : Poésies, 1819; G. de Cliénier, Lemerre, 1874, 3 vol. in-8; Becq de Fouquières, Charpentier, 1862 et 1872, in-12; Œuvres en prose, éd. Becq de Fouquières, 1872; Commentaire sur Malherbe, 18i2. Les liucoUques, éd. J.-M. de Heredia, 1907. Œuvres complètes, éd. Dimoff, 1908, t. I. — A consulter • E. Faguot, A VIII" siècle. H. Potez, ouvr. cité {p. 633, n. 1). L. Bertrand, la Fin du classicisme et le retour a l'antique, Hachette, 1898.
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est une éloquence vigoureuse, travaillée, non exempte d'emphase et (le rhétorique. Il n'a été révélé qu'après sa mort : la Jeune Captire, la Jeune Tarcntine furent imprimées dans la Déccide et le Mercure; les Œuvrca ne |)arineiil (ju'en \H\9. Le succès fut considérable, mais l'heure était passée où (Ihénier pouvait exercer une influencé par ses propres et réelles qualités. Les vers étaient beaux : donc ils n'étaient pas classirjuca. Les romantiques qui se cherchaient partout des précurseurs, l'adoptèrent, et l'originalité de Chénier se fondit dans le grand courant romantique.
Il était tout le contraire d'un romantique. Il appartient au xvui*^ siècle, èl il est tout classique, le dernier des grands classiques : ce qui a trompé sur lui, c'est qu'il était poète, en un siècle qui avait ignoré la poésie; et c'est qu'il avait retrouvé, parmi les pseudo-classiques de son temps, le secret du véritable art classique. Le moyen âge ne l'a jamais préoccupé; il a été indifférent même au xvi^' siècle : le maîtie où il allait étudier, c'était Malherbe; ses modèles, c'étaient les Latins et les Grecs. Jamais homme ne fut plus éloigné de la religiosité mélancolique ou enthousiaste des Chateaubriand et des Lamartine : « athée avec délices », selon le mot de Chênedollé, le xvin*^ siècle dont il était n'était pas celui de Rousseau; c'était celui de Voltaire, de V Encyclopédie., de Buffon, le xvin« siècle irréligieux, sensualiste, et scientifique. Il appartient, par sa pensée, au même groupe que Condorcet et Volney : il a le culte et l'ivresse de la raison, et son rêve a été de donner une expression poétique aux conquêtes de la raison. 11 a formé des plans de grands poèmes qui s'appelaient la Superstition^ VAatrotiomie, VAmt'rique, V Hennés : ï Amérique devait contenir « toute la géographie du globe » et « le tableau frappant et rapide de toute l'histoire du monde », considérée du point de vue de la tolérance et de la philosophie; c'était un Essai sur les mœurs en vers. L'Hermès aurait exposé le système de la terre, sa formation, l'apparition des animaux et de l'homme, la vie de l'homme primitif avant la constitution des sociétés, le développement des sociétés, politique, moral, religieux, scientifique : en somme, le cinquième livre de Lucrèce, refait, agrandi, développé au moyen de l'Histoire naturelle de Buffon. Cette poésie-là, avec plus de force de pensée, plus de génie et d'art dans l'expression, n'est encore que la poésie des Delille et des Esménard : elle est essentiellement didactique, analytique, intellectuelle; elle ne dépasse pas le ton oratoire.
Dans ses élégies, il se découvre encore le vrai fils de son siècle.
Le Chénier qu'elles nous oiïrent est un homme du monde, qui n'a que des sens, qui court après « le plaisir », et ne spiritualise point l'amour. Sa Camille « aux yeux noirs », sa « Julie
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au rire étincelant », sa Rose « dont la danse molle aiguillonne aux plaisirs », sont de faciles créatures; et ce qu'il espère, ce qu'il se promet de ses vers, c'est qu'ils soient un code d'amour et de volupté; c'est qu'ils échauffent les désirs dans les jeunes âmes, et qu'ils éloignent « du cloître austère » la pensée des vierges '. Ce Chénier-là est tout proche de Parny.
Mais ilafait les jB(;/o(/îies 'tles ïambes, et c'est par là qu'il semble se séparer de son temps.
Par ses Êglogues gréco-latines, il se rattache au groupe des savants qui, derrière la littérature bruyante des salons et de VEncydopédie, retrouvaient l'antiquité, et la représentaient aux artistes. Chénier a connu ce mouvement; il y a participé; il l'a propagé dans la poésie. Guys, l'auteur d'un Voyage de Grèce, était des amis de sa famille. 11 avait rencontré le philologue Brunck, dont les Analecta vetcrum Grsecorum- furent une de ses lectures favorites. A Londres, il se procura les poètes latins de la Renaissance italienne, Sannazar et autres : ces reproductions artistiques de la forme antique le ravirent. Son hymne à David sur le Serment du Jeu de Paume, n'est pas seulement une manifestation de libéralisme politique, il y célèbre le génie et le goût du peintre.
Il avait un avantage sur tous ceux qui étudiaient ou imitaient l'antiquité : il était né à Gonstantinople, et par sa mère, une Santi l'Homaca, il était demi-Grec. Il avait dans le sang, il reçut parmi ses premières impressions d'enfance, quelque chose qui lui permit de comprendre la beauté antique : il la sentait toute voisine de lui et dans une parfaite harmonie avec son intime organisation; où les autres ne voyaient que des souvenirs de collège ou des décors d'opéra, il saisissait sans effort les réalités concrètes. A son origine, sans doute, il doit ce caractère unique chez nous d'être plus Hellène que Latin : réfractaire même au génie proprement romain, et dans la poésie romaine incapable de saisir autre chose que les reflets de son aimable Grèce, la vraie patrie de son esprit : ses auteurs préférés, avec les purs Grecs, sont les poètes de l'alexandrinisme latin.
Ainsi s'explique qu'il ait pu faire ses êglogues, qui sentent si peu le pastiche. V Aveugle, le Jeune Malade, la Jeune Tarentine, la Liberté, d'autres pièces encore, une foule de fragments inachevés, ^inspirations inemployées sont des œuvres absolument sans pareilles dans notre littérature. Cela a l'air des choses antiques, sans rien d'artificiel : c'est une poésie légère, limpide, plastique^ baignée de lumière, aux formes harmonieuses et faciles, qui sem-