‹ Histoire de la littérature françaiseChapitre 333 sur 504 · RÉVEIL DU GODT DE L.\ BE.VUTÉ ANTIQUE · texte numérisé non relu

RÉVEIL DU GODT DE L.\ BE.VUTÉ ANTIQUE

En dehors du mouvement philosophique s'est formé un courant d'études d'archéologie et d'art, qui avaient pour objet les monuments antiques, ruines d'architecture, fragments de peintures, statues, vases, débris de toute sorte et de tout âge. Ce coufent avait sa source dans l'érudition bénédictine, qui nous a donné V Antiquité figurée du Père Montfaucon : là comme dans les autres matières d'érudition, l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres recueillit l'héritage des Bénédictins et se substitua à eux pendant le xvni'' siècle; en elle fut le centre, d'elle partit la direction des recherches d'érudition critique, philologique, historique, archéologique, auxquelles notre siècle doit tant.

La société et la littérature, depuis la querelle des anciens et des modernes, s'étaient désintéressées de l'antiquité. On n'enseignait plus le grec dans la plupart des collèges; l'étude en était facultative dans les autres. On étudiait le latin : mais dans Cicéron et dans Tacite, dans Virgile et Lucrèce, on ne cherchait qu'une rhétorique, ou une philosophie. On n'essayait pas de voir, par l'histoire, la vie de ces grands peuples; on oubliait totalement quelle place l'art avait tenue dans leur civilisation. Ceux des littérateurs qui parlent des Grecs et des Romains en parlent avec une connaissance bien superficielle, ou même avec une inintelligence grossière : lisez les jugements de Voltaire et de La Harpe. L'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres entretint le goiit sérieux et l'exacte connaissance de la Grèce et de Rome.

Tandis que d'autres travaillaient sur les langues, sur l'histoire, sur la religion, sur la science de l'antiquité, le comte de Caylus •, un original de vif esprit et de puissante curiosité, faisait de l'archéologie son domaine. Il avait voyagé en Italie et dans le Levant; il était en correspondance avec tous les savants et tous les antiquaires de l'Europe. Il étudiait infatigablement les débris de l'art antique, les procédés, les matériaux, la signification, l'usage, etc. : toutes ces études partielles tendaient à restaurer dans les esprits une représentation plus fidèle de la vie antique. 11 s'enfermait volontairement dans la technique et le détail, et méprisait les philosophes qui parlent de tout sans rien savoir : les philosophes le lui rendaient bien, et sa réputation en a souffert. Mais Caylus n'était pas un érudit seulement, c'était un artiste; dans l'archéologie il cherchait des leçons pour nos peintres et nos sculpteurs. Ce fut là son idée originale. Il servit de trait d'union entre l'Académie des Inscriptions et celle de Peinture et Sculpture. Il essaya de ramener nos artistes de l'idéal spirituel et galant à l'idéal sévère de la Renaissance et de l'antiquité. Il leur offrit les sujets antiques dans ses tableaux d'Homère et de Virgile (17o7). Personne plus que lui ne contribua à changer la direction de l'art français : Vien procède de lui, et David est l'élève de Vien (Serment des Horaces, 1784). L'architecture avec Soufflot revient aussi aux formes antiques. Cette révolution n'est pas sans conséquence pour la littérature : car les artistes et les littérateurs ne sont plus deux mondes fermés, inconnus l'un à l'autre. De plus, l'institution des Salons donnait aux artistes un puissant moyen d'action sur la

1. Le comte de Caylus (1692-1765), voyagea en Italie et en Orient, entra en 1731 à l'Académie royale de Peinture et de Sculpture; eu 1742, à l'Académie des Inscriptions, publia de 1752 à 1767 son Recueil d'anti/)uitijs égyptiennes, étrusques, grecques, romaines et gauloises, 1 vol. in-4. — A consulter : S. Hocheblave, Essai sur le comte de Caylus, Paris, in-8, 1837.

société; et désormais, dans la formation du goût général, entrera une certaine dose de tendances et de ju^^ements esthétiques.

Tout concourait alors à élarfi;ir l'importance de la révolution qui se faisait dans l'art. Les voyages ' se multipliaient en Italie, en Grèce, dans le Levant; et les relations des voyageurs rendaient un intérêt au.\ œuvres de la poésie antique, en faisant connaître tous ces pays où étaient nés les chefs-d'œuvre qui en étaient le cadre ou la matière, en décrivant les ruines de ces monuments dont l'antiquité avait parlé, ou dans lesquels elle s'était survécu. La découverte d'Herculanum et de Pompéi ^ frappa vivement les imaginations : cette réapparition de villes enfouies depuis di-x-sepl siècles fut le fait saisissant qui captiva l'esprit mondain, et mit le gréco-romain à la mode. Cette mode se marque par le caractère du style Louis XVI, dans l'ornementation et l'architecture : au rococo commence à succéder le pompéien; on reprend les motifs de décoration que les fouilles récentes onfTàit connaître; des lignes plus simples, plus sévères commencent à rappeler la noblesse des formes antiques.

Un savant ^ peut alors concevoir le projet de ramasser dans un ouvrage de vulgarisation toute la civilisation grecque, telle que la science du temps l'a restituée, vie publique et vie privée, religion et philosophie, poésie et art, monuments et paysages. Il propose au public de lire cela : et le public lit, le public est charmé. La clarté de l'exposition, l'agrément facile que l'abbé Barthélémy répand sur sa solide érudition, sont pour quelque chose dans" le succès du Voijage du Jeune Anacharsis : mais le goût du public y a été pour beaucoup aussi; le livre est venu à son heure. Par lui, l'antiquité sort de l'abstraction : on la voit, un peu molle et sensible, vraie pourtant et surtout réalisée dans des formes plastiques qui en représentent bien le caractère le plus original, et le moins considéré jusque-là par les littérateurs.

De ce mouvement est sorti le changement que nous signalions dans la facture des œuvres littéraires. Une élégance un peu

1. Voyage de Nointel, avec le peintre J. Carrey, à Athènes en 1674. Spon, Voyage d'Italie, de Dalmatie, de Grèce et de Levant, 1677, 3 vol. in 10. Paul Lucas, trois Voynges, publ. en 1704, 1712 et 1719. Caylus va en Italie (1714-1715), en Levant (1716-1717). Wood, Ruines de Palmyre (1753), Ruines de Balbec (1757). Leroy, Ruines fies plus beaux monuments de la On'ce (1758 et 1770). Choiseul-Gouffier, la Grèce pittoresque, 1792-1824 (voyaRe en 1776). Guys, Voyage littéraire en G r/''c<" (1771).

2. Herculannm fut retrouvée en 1711; les fouilles de Pompéi datent de 1755. Les Ant-chità di Srcolano, de l'Acad. de Naples, paraissent de 1755 à 1792.

3. L'abbé Barthélémy (1716-1795) ;ici'onipagna en 1755 le duc de Choiseul en Italie. Il s'attacha aux Choisoul, et leur sacrilia ses espérances de gloire scientifique; il a fait pourtant d'utiles travaux sur la numismatique, sur l'alphabet phénicien, etc. Il' Anachmrsi* parut ea 1788, 4 vol. in-4.

douceâtre et convenue, une noblesse un peu creuse et de décadence se remarquent très aisément dans les conceptions poétiques ou dramatiques des écrivains de la fin du siècle. Il y a un style Louis XVI dans la littérature, et le groupe de Paul et Virginie nous en présente la plus liarnionieuse création. Ce sera ce goût antique qui ira se développant sous la Révolution, favorisé par les événements politiques et par le mouvement des idées : dégagé de plus en plus des éléments mondains, élégants, spirituels, auxquels il s'est allié d'abord, il créera des formes pures et froides; il réalisera l'harmonie sans la vie, et la beauté par l'efTacement du caractère; il suscitera la correcte poésie des fontanes, des Luce de Lancival et des ChênedoUé; il imposera même à l'imagination brûlante de Chateaubriand les idéales ligures de Cymodocée et d'Atala, qui ressemblent à l'antique tout juste comme des marbres de Canova.

Il était important de signaler le courant qui porte les esprits de nouveau vers l'art gréco-romain : nous découvrons ainsi les origines, la place d'un génie original que, sans cette étude préalable, on ne sait où loger dans l'histoire de notre littérature. L'antiquité, je pourrais dire l'archéologie et l'art grec, ont leur poète à la fin du xvni*' siècle, le plus grand, le seul grand de tout le siècle : et nous voici conduits à André Chénier.

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