NAPOLÉON
Le i8 Brumaire fit taire les orateurs. Pendant quinze ans, une seule voi.x s'élèvera, impérieuse, mais éloquente. L'éloquence était un moyen de gouvernement, presque une nécessité pour ce parvenu qui, régnant par l'admiration et la confiance, devait entretenir la foi en son infaillible génie : il fallait que dans chacune de ses paroles il fit sentir la supériorité dont il tenait son droit. Napoléon s'y étudia, et y réussit. 11 fut le dernier des grands orateurs révolutionnaires. Formé à l'école des Montagnards, il continua leurs traditions : mais un juste instinct l'avertit de condenser le verbiage de la tribune, et de se régler plutôt sur la nette concision des rapports et la fermeté saisissante des proclamations, où certains Jacobins avaient donné de curieux modèles d'éloquence administrative ou militaire. Il se fit une forme courte, brusque, tendue, nerveuse, admirablement expressive et de sa nature réelle et de l'idée qu'il voulait donner de lui, admirablement adaptée à l'àme élémentaire des foules ou des armées.
On voit cette éloquence se former à travers la verbosité et la médiocrité de ses premiers écrits '. On la voit se déployer dans toute sa correspondance, où il n'y a pas à vrai dire de lettres familières. Et ce qu'il a dicté à Sainte-IIélène, ce sont des mémoires oratoires; ces récits de ses campagnes et de ses victoires sont de l'histoire tout juste comme le tableau de la politique athénienne
1. M. Mailliez, récemment, a réagi contre le culte de Danton. De ses troublantes études ressort au moins un doute sur la probité de cet homme d'État. J'ai peur en revanche d'avoir été trop dur pour Robt-spierre : sa politique a peut-être mieux valu nue sa liltérature (14° éd.),
2. A consulter : E. Vuny, ta Jeunesse de Doniiparte, 3 vol. in-l!S.
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dans le Discouru pour la Couronne, de l'histoire arrangée pour persuader. Dès qu'il ouvre la bouche, Napoléon est orateur; car il règle sa parole pour enlever à ceux à qui il parle, individus ou peuples, contemporains ou postérité, la liberté de leur jugement, pour asservir leurs esprits ou leurs volontés. Mais là où celte puissante faculté oratoire apparaît le mieux, c'est dans les proclamations nombreuses qu'il adresse aux soldats et au peuple fiançais, depuis la première campagne d'Italie jusqu'après Waterloo. On comprendrait mal sa domination, si on ne voyait l'appui qu'elle trouva dans sa parole : à cet égard, l'éloquence a été pour lui ce qu'elle était pour les chefs des démocraties anciennes '.
Cette éloquence a sa rhétorique et ses procédés. Sous son apparente brusquerie, elle est très ordonnée, très classique. La lettre de condoléances du général Bonaparte à la veuve de l'amiral Brueys est une véritable dissertation sur un plan soigneusement concerté : les lettres de l'Empereur aux veuves des maréchaux Bessières et Lannes, plus courtes, d'un ton de maître, sont des réductions du même plan. Les proclamations sont divisibles par articles et paragraphes comme des discours de Concioncs. Au début, les origines révolutionnaires de celte éloquence sont très sensibles : les phalanges républicaines, les vainqunirs de Tarquin, les descendants de Brutus, de Scipion, les légions romaines, Alexandre, tous ces souvenirs antiques rattachent Napoléon aux orateurs de nos assemblées. Puis, dans les harangues du Consul, de l'Empereur, ces ornements emphatiques se font rares.
Dans la première campagne, aussi, entre les phalanges et les Tarquins je note des hommes pervers qui viennent tout droit de la prédication de Robespierre.
Je note même des réminiscences d'auteurs latins. Du Lucain : « Vous n'avez rien fait, puisqu'il vous reste h faire. »
JVt7 actum repntans, siquid superesset agendian.
Le futur César se fait l'esprit de César, Du Tite-Live : « Dira-t-on de nous que nous avons su vaincre, mais que nous n'avons pas su profiter de la victoire? » Vincere scis, Hannibnl, Victoria uli nescis. Certaines formes théâtrales rappellent les déclamations de la tribune : « Mais je vous vois déjà courir aux armes... Eh bien! partons!... )> Et voici des clichés : « Vous rentrerez alors dans vos foyers et vos concitoyens diront en vous montrant : Il était de l'armée d'Italie. » — « Il vous suffira de dire : J'étais à la bataille
1. Correspondance de Napoléon, 08 vol. io-4 et in-S, 1858-1869. (Les proclamations y QgureDt.)
d'Austerlilz, pour que l'on répoude : Voilà un brave. » — « Vous pourrez dire avec orgueil : Et moi aussi je faisais partie de celte grande armée, qui », etc. Le cliché est ma^'uifique, et saisissant : et l'on voit l'elTet s'élargir de proclamation en proclamation jusqu'à ce dernier mouvement.
Dans ces brèves harangues, deux parties sont capitales, le premier mol et le dernier : laltaque est merveilleuse de brusquerie et de sûreté. « Soldats, vous êtes nus, mal nourris.... Soldats, je suis content de vous.... Soldats, nous n'avons pas été vaincus. » On est secoué et pris. Et la fin, comme elle laisse l'àme vibrante! « Soldats d'Italie, manqueriez-vous de courage et de constance? » — «.... Et alors la paix que je ferai sera digne de mon peuple, de vous et de moi. »
Le fond est ce qu'il faut qu'il soit : des idées nettes, simples, immédiatement accessibles, des sentiments communs, réels, immédiatement évocables; l'honneur, la gloire, l'intérêt; de vigoureux résumés des succès et des résultats obtenus, de rapides indications des résultats et des succès à poursuivre, des communications parfois qui semblent associer l'armée à la pensée du général et la flattent du sentiment d'être traitée en instrument intelligent : toutes les paroles qui peuvent toucher les ressorts de l'énergie morale, sont là, et sont seules là.
Parfois, au lieu des images banales du répertoire commun, la nature originale de l'individu éclate. L'allocution du {«''janvier 1814 aux députés du Corps Législatif est d'un ton singulier : volontairement l'orateur lâche sa colère en petites phrases hachées, brutales, même triviales : « M. Laîné, votre rapporteur, est un méchant homme ... Je suis de ces hommes qu'on lue, mais qu'on ne déshonore pas.... Qu'est-ce que le trône au reste? Quatre morceaux de bois revêtus d'un morceau de velours. Tout dépend de celui qui s'y assied.... 11 faut laver son linge en famille. » Remettez tout cela à sa place, écoutez cette sortie si curieusement violente, et vous sentirez quelle science de l'effet il y avait chez cet homme-là.
Vous avez noté l'image grandiose qui nous montre le trône : elle sort d'une imagination qui n'est plus celle du xvm" siècle, ni formée à l'école de l'antiquité. Cela, c'est du Shakespeare — tel que le comprenait Hugo et qu'il en faisait. Môme dans les bulletins, malgré la tension plus solennelle du style, dans ceux surtout des dernières campagnes, je note quelques pensées d'une imagination pareille. On se sent tout près de Hugo, bien plus près de Hugo que des Montagnards et du Concionrs quand on lit des phrases comme celles-ci : « La victoire marchera au pas de charge; l'aigle... volera de clocher eu clocher jusqu'aux tours de Notre-
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Dame. » Ou bien : « J'en appelle à l'histoire : Elle dira qu'un ennemi qui fit vingt ans la guerre au peuple anglais, vint librement, dans son infortune, chercher un asile sous ses lois.... Mais comment répondit l'Angleterre à une telle magnanimité? Elle feignit de tendre une main hospitalière à son ennemi, et, quand il se fut livré de bonne foi, — elle rimmola. » Ce petit mot qui fait comme cabrer la phrase dans un brusque arrêt, après l'ample mouvement qui en développe le début : c'est un procédé habituel de V. Hugo. Eq général, sans avoir changé sa forme ni renouvelé ses moules, il me semble que Napoléon est pourtant moins classique, moins asservi au goût révolutionnaire dans ses dernières années, et qu^il exprime son tempérament par des effets plus personnels.