CIRONniNS ET MONTAGNARDS
Nous n'avons pas à nous arrêter aux défenseurs de l'ancien régime contre lesquels lutta Mirabeau : le cynique et violent Maury, le sincère et mesuré Cazalès '. Mais lorsqu'il voulut marquer le point d'arrêt de la Révolution, parmi ceux qui le dépassaient et devinrent ses adversaires se rencontre un orateur de premier ordre, Barnave 2, qui avait été avocat au barreau de Grenoble. Nature généreuse et sensible, passionné pour la tolérance, l'humanité, la liberté, il avait adopté une éloquence nette, sobre, sévère, volontairement un peu froide. On peut en prendre une idée dans son Discours sur le droii de paix et de guerre, où il combattait Mirabeau et la prérogative royale : c'est un rappel aux principes, une déduction serrée, sans écarts et sans éclats; aucune emphase, ni métaphores, ni comparaisons, ni allusions ambitieuses , seulement parfois il allègue une autorité, telle que « l'autorité bien imposante de M. de Mably ». 11 y a là une sorte de raideur doctrinaire qui est d'un assez puissant effet.
A l'Assemblée législative se font remarquer les représentants du département de la Gironde, Vergniaud, Guadet, Gensonné, et, à leurs côtés, Isnard, venu du Var; ils se retrouvent à la Convention, où les joignent Barbaroux, député de Marseille, Louvet envoyé par le Loiret, et Buzot, qui arrive d'Évreux ^. Isnard eut d'éclatants
t. Maury (17i6-1817), né à Valréas (Vaucluse), lauréat académique, académicien, prédicateur, député à l'Assemblée constituante, émigré, rentre en 1804, est fait par Napoléon archevêque de Paris, et meurt à Rome. — J.-A. do Cazalès (1752-1805) ancien officier de cavalerie.
2. Barnave (1761-1793), député aux Etats Généraux, fut un des membres chargés de ramener Louis XVI et sa famille aprfis son arrestation à Varenncs.
3. Guadet, no en 1755 à Saint-Émilion, avocat à Bordeaux, député de la Gironde à la Législative et à la Convention, fut arrêté à Bordçaux le 29 prairial an II, condamné et exécuté. — Gensonné, né à Bordeaux en 1758, avocat, puis juge à la cour de Cassation, député de la Gironde à la Législative et à la Convention, fut arrêté et exécuté à Paris en 1793. — Isnard, né à Draguignan entre 1750 et 1760, député du Var h la Législative et à la Convention, se déroba à la chute do son parti, rentra en 1795 à la Convention, fut député aux Cinq-Cents, et applaudit en 1804 à l'Empire : il mourut on 1830. — Barbaroux, né en 1767, député de Marseille à la Convention, décapité en 1794. — Louvet, né à Paris en 1760, publia son Faublas de 1787 à 1790, fut député du Loiret à la Convention, se cacha dans le Jura, et rentra ii Paris après le 9 Thermidor; il fut élu aux Cinq-Cents, et mourut en 1797. — Buzot, né en 1760, député à la Constituante, président au tribunal d'Évrfux sous la Législative, député à la Couvontion, ami de Mme Roland, essaya do soulever la Normandie, passa dans la Oironde, et s'empoisonna.
débuts; Buzot, en ses derniers temps, trouva dans la violence parfois inintelligente de ses haines une éloquence singulièrement nerveuse et vibrante. Mais puisque Mme Roland, qui était 1 ame du parti, n'eut pas accès à la tribune, puisqu'elle fut réduite à verser les passions el les idées qui la brûlaient dans ses Mémoires rédigés en prison, c'est à Vergniaud qu'il appartient, mieux qu'à personne, de représenter l'éloquence girondine *. C'était un avocat bordelais, nonchalant, inappliqué, sans connaissances précises, sans netteté pratique. Il avait des tendances plutôt que des idées. Mêlant Montesquieu, Voltaire et Rousseau, il rêvait une république aimable, qui donnât du bien-être et du plaisir, qui développât le luxe et les arts. Il était égalitaire, contre la cour et la noblesse; absolument indifférent et irréligieux, sans hostilité contre les prêtres; aristocrate, en face du peuple, moins par conviction politique que par répugnance d'homme bien élevé. Il avait la parole facile, fluide, animée cependant et ardente : il n'était ni profond ni précis, mais il s'échauffait au son de sa propre parole, et il devenait entraînant. Paresseux comme il était, il dressait avec un souci méticuleux les plans de ses discours, numérotant les idées, marquant les paragraphes, piquant ici une image, là un souvenir antique, s'aidant en un mot de tous les secours de la rhétorique classique. Il aimait les effets de répétition : dix fois il ramenait le même mot au début d'une phrase, la même proposition au début d'un paragraphe : il tirait parfois de ce procédé de pathétiques effets. Il excellait à étendre les vastes lieux communs, à remuer les , grands sentiments généraux : c'était l'homme qu'il fallait pour discourir sur le danger de la patrie.
En face des Girondins, à la Convention, parmi la foule des Montagnards se détachent Danton et Robespierre 2. L'éloquence de Robespierre est une prédication, un long enseignement de vertu, un catéchisme verbeux de religion civile, où la théologie édifiante s'entremêle d'aigres diatribes contre les méchants et les impies. Ce Picard bilieux, haineux, pontifiant me fait penser à son compatriote Calvin, à qui il est de toutes façons inférieur, intellectuellement, moralement, littérairement. Il s'acharna à fonder une religion d'État, à formuler en un credo légal le déisme de Jean- Jacques. Il poursuivit sa chimère théocralique, et immola avec sérénité comme ennemis de Dieu et de la vertu tous les hommes qui faisaient ombrage à sa vanité, échec à son ambition.
1. F.-V. Vergniaud, né à Limoges en nSS, avocat à Bordeaux, député à la Législative et à la Convenlion, arièlé le "2 juin 1793, guillotiné en octobre.
2. G.-J. Danton, né en 1759 à Aicis-sui'-Aube, avocat, ministre de la Justice après le 10 Août, député à la Convention, guillotiné en avril 1794. — M.Robespierre, néea 1759 à Arras, député aux États Généraux et à la Convention, guillotiné en juillet 1794.
87U l.A LITTLUATL'HE l'ENDANT LA REVOLUTION ET LEMPIRE.
Daalon l'ail avec lui lu plus paiCail conlraste : celui-ci sort grandi des plus récentes études sur la Hcvolution Irançaise'. C'était un robuste Champenois, aux formes athlétiques, au masque vulgaire et |Miissant, sensuel, débraillé, actif, hardi, d'intelligence claire el réaliste : il n'était pas grand discoureur, et il passa pour ignorant parce qu'il ne citait pas l'antiquité, et ne faisait pas d'amplifications creuses. Mais c'est pour cela qu'il nous plaît. 11 a une éloquence pratique cl technique, familière, courant au fait, se ramassant on mots brefs, saccadés, énergiques, qui se giavent dans les esprits ou mordcnl les cœurs : son discours échappe au verbiage et au jargon ampoulé du temps; il n'y a personne dont la forme ail moins vieilli ; el il a chance d'élre avec Mirabeau le plus véritable orateur de la période révolutionnaire.